Une photo dans un portefeuille (1)

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Une photo dans un portefeuille (1)

Message  midnightrambler le Dim 28 Fév 2010 - 1:44

Il avait déjà fait chaud la veille à Paris. Bien trop chaud. Il était neuf heures du matin et la journée qui commençait promettait elle-aussi d'être étouffante.
En raison de la menace terroriste, les plans de toutes sortes pour la protection des personnes et des biens s'étaient multipliés depuis quelques mois. Ils se superposaient même : Oeil-de-lynx, Faucon, Ligne-de-mire, Ar-Men ... faisant montre des belles qualités d'imagination des ministères concernés dans le choix des pseudonymes donnés à ces dispositifs.
C'est tout juste si le jeune fonctionnaire de police de garde à la porte ne lui avait pas demandé sa carte de police avant de le laisser entrer. Mais au dernier moment la silhouette longiligne du commissaire flottant dans des vêtements toujours un peu trop larges avait dû lui rappeler quelque chose ! Un pantalon de lin couleur de sable aux fines rayures verticales et aux plis horizontaux à l'aine et derrière les genoux, une veste chamois un peu lourde pour la saison et un noeud-papillon, rouge foncé ce jour-là, sur une chemise ivoire.
- Bonjour ... Monsieur ... Monsieur le Commissaire ... articula maladroitement le jeune agent tout en le gratifiant pourtant d'un superbe salut.
- Bonjour, ... répondit le commissaire Margré en avalant trois par trois les neuf marches du perron de l'hôtel particulier qui hébergeait depuis une bonne cinquantaine d'années le commissariat de police de la rue de la Maison de Madame.
- C'est grâce au noeud-papillon qu'il m'a reconnu, ... pensa le commissaire une fois passé ... il n'a pas encore compris qu'il faut me dire "Patron", c'est plus simple ...
Il n'eut pas à pousser la lourde porte en chêne aux vitrages protégés par de lourdes volutes de fer forgé. A cette époque de l'année, elle était maintenue ouverte en permanence par une de ces boucles de plastique qui servent de menottes jetables : une extrémité grossièrement clouée dans le bois de la porte et l'autre passée dans un solide crochet planté dans le mur. Fouler le paillasson de l'entrée et frotter instinctivement une ou deux fois ses pieds dessus comme il l'avait appris quand il était un petit garçon, lui procurait toujours une sensation agréable : la douce impression de rentrer à la maison, celle de son enfance. Tous d'ailleurs, du simple agent en tenue jusqu'à lui-même, le commissaire divisionnaire au noeud-papillon chaque jour différent, ne disaient-ils pas "la Maison" lorsqu'ils parlaient du commissariat ?
La lumière ne pénétrait dans l'immense entrée ovale au sombre carrelage ancien que par la porte donnant sur la rue et par les deux hautes fenêtres dépourvues de rideaux dont elle était flanquée. Malgré le contraste avec la forte luminosité de l'extérieur, il distingua Luisa de l'autre côté de la pièce. Elle sortait du bureau de l'un de ses commandants de groupe par l'une des quatre doubles-portes, toutes identiques : marron foncé, ternes et écaillées en bien des endroits. Son image se précisait au fur et à mesure que les yeux du commissaire s'accoutumaient à la relative pénombre. Les bras chargés d'un lourd seau en plastique rouge à moitié plein et de toutes sortes de bouteilles de produits d'entretien multicolores, elle poussait du pied un volumineux aspirateur-traîneau pour lui faire passer la porte du bureau avant qu'elle ne se referme sous l'action du puissant ressort dont elle était munie. Il allait naturellement s'élancer pour l'aider lorsque de l'un des quatre bureaux sommairement installés au milieu de l'entrée faute de place ailleurs, l'agent Crevon l'apostropha d'une voix étrangement forte, celle de l'aisance feinte sous la timidité et le manque d'assurance.
- Bonjour Patron, ... excusez-moi, ... vous pourriez venir, Patron, ... s'il vous plait ? ... la voix s'était élevée au-dessus du brouhaha des conversations et des allées et venues.
Le commissaire sursauta. Rien d'inquiétant pour lui ne pouvait pourtant venir de l'agent Crevon, mais la manière d'être et de faire de cette jeune fonctionnaire, une femme presqu'aussi large que haute, le surprenait à chaque fois. De plus son apparence peu soignée le rebutait toujours. Luisa, la cuisse bronzée entre les pans de sa blouse entrouverte, la jambe aux muscles tendus et le pied en extension sur l'aspirateur semblait l'attendre. Malheureusement il faudrait qu'elle se débrouillât toute seule avec son seau dont l'anse métallique avait déjà tracé deux ou trois sillons blancs sur la peau mate de son avant-bras. Elle devrait maîtriser sans son aide ses flacons à bec-verseur qui écrasaient ses seins et essayaient d'échapper à son étreinte comme des volatiles promis au couteau du boucher. Elle malmènerait sans lui son aspirateur qui reprenait son souffle et refusait de se laisser pousser. Il faudrait qu'elle résistât elle-même à la porte qui la poussait fermement sans façon dans le dos. Sans un regard de plus pour la jeune femme, le commissaire obliqua vers le bureau d'où la voix était venue.
- Oui, ... bonjour Crevon, ... qu'y a-t-il ? ... Cela ne peut pas attendre que je sois arrivé ? ... qu'est-ce qu'il y a de si urgent ? ... interrogea-t-il d'un ton pressé avant même d'avoir rejoint l'agent Crevon.
- Excusez-moi, Patron ... ce n'est pas plus urgent qu'autre chose, ... mais vous savez bien comment ça se passe ... après, je ne vous verrai plus de la journée ... répondit la jeune fonctionnaire de police d'un ton plaintif.
- Oui, ... bon, ... allez-y, je vous écoute, ... coupa le commissaire, déjà agacé.
Il faisait partie de ceux qui, dans les rangs de la police nationale, avaient encore du mal à accepter la féminisation de leur institution. Ce n'était pas un rejet de principe, mais une réticence réfléchie fondée sur quelques incongruités ou aberrations telles que l'emploi des armes à feu par des femmes et le risque vital qu'il impliquait pour elles en retour, l'utilisation supposée de la force physique par des collègues féminines trop frêles ou trop maladroites dans des corps déformés par l'embonpoint ou la cellulite, ou encore la gestion de la relation entre des femmes et des hommes dans le contexte policier.
- Eh bien, c'est que ... c'est qu'on nous a apporté un portefeuille tout à l'heure, tôt ce matin, vers huit heures, ... un homme, ... un homme qui ressemblait à un colonel en retraite, ... commença la grosse femme boudinée dans le blouson bleu marine de son uniforme, les joues de plus en plus rouges au fur et à mesure qu'elle constatait l'effet de ses paroles sur le commissaire.
- Vous vous foutez de moi, Crevon, ... qu'est-ce que c'est que cette histoire de portefeuille ? ... nous ne sommes pas le bureau des objets trouvés ... et ça ressemble à quoi un colonel en retraite ? ... Si vous m'embêtez avec votre histoire, je vais vous renvoyer dans votre Normandie natale. Il y avait bien longtemps qu'on ne menaçait plus de muter quiconque à la "circulation". Il n'y avait plus de policiers en chair et en os à la circulation, on n'y trouvait plus que des machines : feux tricolores, radars, caméras et ordinateurs.
- Mais Patron, ... il y a une photo bizarre dedans ... hésita l'agent Crevon ... et puis, un colonel en retraite, c'est quelqu'un qui a votre âge à peu près, qui se lève à six heures du matin, qui a une moustache et qui est tout raide ! ... poursuivit-elle en reprenant de l'assurance.
Le commissaire commençait à rire. Ainsi, il avait l'âge d'un colonel en retraite. Mais il n'avait pas de moustache, par contre il portait toujours un noeud-papillon. Il ne se levait que rarement de très bonne heure, uniquement si une opération de police matinale l'exigeait. Et la raideur ainsi rêvélée des colonels en retraite l'aurait presque rendu jaloux !
- Patron, ... vous vous marrez, Patron ! Pourtant, ... pourtant c'est vrai ... c'est la photo d'un militaire, un drôle de militaire ... très beau gosse, ça oui, et ... l'uniforme lui va très bien ... trop classe ! ... tentait de se justifier l'agent Crevon.
En se redressant et en se levant pour donner un peu d'altitude à ses paroles, elle avait accroché avec la boucle de son ceinturon le frèle plateau - une simple planche de contreplaqué - sur lequel elle travaillait. Instinctivement le commissaire avait saisi la planche et l'avait retenue. La catastrophe avait été évitée de justesse.
- Bon sang, ... mais faites donc attention, Crevon ! ... explosa soudain le commissaire ... vous allez tout foutre par terre ... heureusement que j'ai encore de bons réflexes ... il y a moins d'un mois que vous avez ces nouveaux écrans plats ... merde, alors ... Crevon ... qu'est-ce qu'on fera quand ils seront foutus ? ... Vous me cassez les pieds avec votre militaire, ... montrez-le à Jacquemard ... il adore les uniformes !
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Message  Lucy le Dim 28 Fév 2010 - 3:23

Un petit relevé, au passage :
C'est tout juste si le jeune fonctionnaire de police de garde à la porte ne lui avait pas demandé sa carte de police avant de le laisser entrer.
Il n'eut pas à pousser la lourde porte en chêne aux vitrages protégés par de lourdes volutes de fer forgé.

Pour le moment, je n'accroche pas beaucoup à l'histoire. Je me laisse une autre chance avec la suite.
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Re: Une photo dans un portefeuille (1)

Message  Rebecca le Dim 28 Fév 2010 - 7:36

J'aime beaucoup le souci du détail qui affleure dans cette description.
Le décor est bien planté et les personnages vivants. J'ai été tentée d'aller aider Luisa et Crevon m'a agacée d'alpaguer le commissaire dés son arrivée à "la Maison".
C'est donc que je m'y suis crue !
Bien envie d'en savoir plus sur cette photo.
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Re: Une photo dans un portefeuille (1)

Message  demi-lune le Dim 28 Fév 2010 - 21:55

J'ai lu ce texte comme une entrée en matière, une "mise en place" du décor et des personnages. Donc, forcément, on ne pourra exiger trop d'action ici... Le texte remplit bien sa fonction en permettant de cerner la personnalité du commissaire par ses envies réprimées, ses pensées intimes, ses regards, ses réflexes, ses sourires mais aussi en nous livrant une description bien construite à l'entrée dans les lieux. On a effectivement envie de savoir qui est sur cette photo...
Forme :
Les subjonctifs ici :
il faudrait qu'elle se débrouillât
Il faudrait qu'elle résistât
j'aurais mis un subjonctif présent puisqu'il n'y a pas d'imparfait avant mais un conditionnel présent.
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Re: Une photo dans un portefeuille (1)

Message  Invité le Dim 28 Fév 2010 - 22:11

Prometteur. Ok pour la suite.


nœud papillon (sans tiret)
elle avait accroché avec la boucle de son ceinturon le frêle plateau

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Re: Une photo dans un portefeuille (1)

Message  Sahkti le Mer 1 Avr 2015 - 12:26

Et la suite ?

Début intéressant, on a envie d'en savoir plus. Juste peut-être jouer sur les aérations, histoire de renforcer les silences et de mieux planter le décor. Ici, tout se suit de manière parfois un peu trop dense.
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Re: Une photo dans un portefeuille (1)

Message  Frédéric Prunier le Mer 1 Avr 2015 - 19:52

oui sauf la fin
à partir de la réponse du commissaire à sa subordonnée Crevon, et de l'explication vasouilleuse de ladite subordonnée.... un peu caricaturé au niveau du style...
(mélange des polars des années 50 et des gendarmes en tenue de la série Louis la brocante.... )

sinon, tout va bene

y a une suite ?
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Re: Une photo dans un portefeuille (1)

Message  jeanloup le Lun 5 Oct 2015 - 23:51

Comme tu as fais l’effort de me lire et me commenter, par réflexe, je suis allé voir dernier texte de toi et je me rends compte que je l’avais déjà lu car il était en première page à l’époque où j’ai découvert ce site.
Je ne l’avais pas commenté car j’étais dans l’expectative et j’attendais la suite pour voir de quoi il retournait. C’était à ce moment là un peu court pour me faire une idée. Mais la suite n’est jamais venue. On en est resté là, dans ce commissariat qui me fait un peu penser à celui d’une série française dont je ne sais plus le nom.
Cette première page avait suffisamment capté mon attention pour attendre la suite mais pas assez accroché pour la réclamer.

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