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Message  Louis le Jeu 19 Nov 2009 - 14:29

Ce ne fut pas un matin, rue de Folle, pas un petit soir des lucioles, juste un soir, de minuscules rigoles, après la pluie,
quand les terres vagues gondolent.

Son jeu, à Léo, jeune garçon d'humeur marine, aux rêves de lointains, d'immensités sans fin, de mers sans rives chagrines, son jeu ne fut pas frivole, son jeu, rue de Folle.
Joie de ces moments-là, quand les enfants jouent, après l'école.
Comme elle va, comme elle va, minuscule barquerolle, son départ vers le grand large, au bord du trottoir, rue de
Folle.
Dans les marges des chemins tracés, des routes encombrées, va, va, barquerolle.
Fut levée, l'ancre jetée dans l'eau sombre, profonde, de son âme troublée. L'eau roulait dans les caniveaux,
emportait la mince tillole. Léo, l'esprit vif, la conçut, il construisit de ses mains le faible esquif.
Majestueux bateau en bois de songes, sur l'eau, va, vogue, emporté par le courant, au souffle d'Eole, au mistral né
du bout de ses lèvres, au souffle vital de sa vie en soif d'idéal.
Comme elle va, minuscule barquerolle, va la vie, en cahots, soubresauts, rapides et lents voyages, vers le grand
large, l'infini, vers les âges de la vie.
La rue déployait une grande planisphère. Dessinait des lacs, des montagnes, des fleuves et des rivières. Des
vallées profondes, des pentes, des cascades, tout un monde, vers la mer, sans limites, à l'horizon de la rue
mappemonde.
Léo, sur la coquille de noix, fragile, sur sa cargaison de rêves indociles, naviguait. Sur le grand fleuve du caniveau, il
voguait. Il irait jusqu'à l'océan. Sûr, il irait, poussé par le vent.
Course rapide sur le fleuve impétueux. Lenteur sur un lac tranquille. Une grande lagune. Flaques rougies d'un
firmament de sang. Ses eaux sûrement inondent le cratère d'un volcan très ancien. Il gronde encore, sûrement,
sûrement.
Sur les bords de la rivière où voguait la frêle barquerolle, les hauts talons de Carole, la fille de joie aux
lèvres purpurines. Un petit signe en passant, Carole aime les enfants. Elle aime les voyages et les ondes marines.
Elle riait gaiement, à voir les rêves flottant sur les eaux noires, de passage au large des rives, de son trottoir gris, et
sombre, et noir.
Encore, va, elle va, la minuscule barquerolle. Elle frôlera les baleines aux yeux de grands univers, les narvals
géants, les licornes de mer, elle accostera dans les îles sous les souffles alizéens, sera vaillante dans les tempêtes,
évitera les icebergs marmoréens, passera tous les caps aux souffles des zéphyrs, poussée par la vie dans son
profond soupir.
Elle ira, et lui Léo, à son bord, capitaine d'un vaisseau enchanté de mille bises colorées au bleu ultramarin,
capitaine des oiseaux grand marins.
Elle ira, et lui Léo, à son bord, où baillent les ondines.
Accroupi près du lac, il donnait l'impulsion d'un nouvel élan, de ses doigts agiles, de ses doigts de vent. Au plus vite,
lutiner les iguanes chanteurs, les caméléons farceurs, les cormorans plongeurs.
Trouver les sages lueurs qui savent répondre aux questions muettes.
Va, caracole, minuscule barquerolle, le long des trottoirs gris et noirs, dans les flots impétueux du soir. Tournoie,
spiralant, parfois s'égare, s'affole, puis repart, vers son destin d'océan.
Lente, rapide, épouse la pente, descend vers le bas du monde, au niveau des mers.
Les draps suspendus, aux fenêtres, aux balcons, des étages, des monts, donnent au vaisseau ses blanches voiles.
Voilier vogue sous les étoiles, route nacelle tangue sous le ciel. "Petit bateau" : chante Adèle au bord de l'eau. "Petit
navire qui n'avait jamais navigué".
Léo avait des jambes, il courut, rapide au bord de l'eau. Ohé, ohé, au loin, la bouche dégoût, gueule de mort, boit l'eau du
fleuve, dévore le rêve de ses crocs d'acier, tombe du jour, où tombe la vie, tombe épave, chute dans les profondes
ténèbres obscures.
Il courut ce soir, rue de Folle. Barquerolle caracole au risque de la nuit. S'approche, vive allure, de l'embouchure du
néant gris. Diaphragme du rêve en respiration de nuit.
Proie vivante du néant, glisse sur la pente de l'épouvante.
Frêle coquille, allait-elle disparaître, engloutie ?
Léo devança le temps. Il mit sa main sur la nuit, il bâillonna la bouche noire.
Fit de sa poche un port d'attache. Demain, elle repartira, sûr, elle reprendra son chemin. Juste une escale dans le
voyage vers l'illimité du grand large.
Léo soulagé. A son bord, le navire. Dans la nuit, sous les étoiles, sous la grand voile lactée, Léo tanguait.

Louis

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Re: Barquerolle

Message  Invité le Jeu 19 Nov 2009 - 14:55

Alors là ! Superbe. J'ai adoré. Beaucoup de souffle et de tendresse à la fois, d'humilité. Chapeau.

Remarques :
« La rue déployait un grand (et non « une grande ») planisphère »
« où bâillent (car je vois mal les ondines comme des bailleurs de fonds) les ondines »

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Message  Invité le Jeu 19 Nov 2009 - 15:52

Un grand bol d'air, ce texte, avec cette succession de : de de de puis au au au. Une réussite, ce texte me prend par la mains sans me lâcher d'une semelle.

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Message  Ba le Jeu 19 Nov 2009 - 16:01

Rien que pour Offenbach ( Les barcarolles des contes d'Hoffmann ). Et puis l'enfant au fil de l'eau.
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Message  Arielle le Jeu 19 Nov 2009 - 16:50

Jusquà la fin, suspendue à leurs rythmes changeants, j'ai tremblé pour Léo et sa barcarolle malmenée, menacée par les courants. Soulagée, moi aussi de ne pas voir arriver le pire : un beau voyage, vraiment !

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Message  Rebecca le Jeu 19 Nov 2009 - 18:43

J'aime tellement ces sons en écho qui circulent dans ce flot de mots tourbillonnants , frétillants, emportés,et nous emportant loin, vers nos rivages enfantins et nos rêveries océanes.
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Re: Barquerolle

Message  Invité le Jeu 19 Nov 2009 - 22:20

Jusqu'à la toute dernière phrase une lecture qui fait du bien, une vraie bouffée d'air frais venu de l'enfance.
De très belles formules, ma préférée :
Majestueux bateau en bois de songes,

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Re: Barquerolle

Message  Sahkti le Lun 23 Nov 2009 - 14:11

Quel superbe voyage, Louis, bravo et merci !

Les jeux sur les sonorités, le dynamisme insufflé au texte, cette manière de faire chanter les mots et rebondir les uns sur les autres, l'histoire qui se tisse peu à peu… tout cela me paraît très réussi.
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Message  jfmoods le Dim 11 Mai 2014 - 7:32

Une rue, une simple rue qui enfle jusqu'à figurer le monde (personnification : "La rue déployait la grande planisphère"). Un ru, un simple ru qui, par l'élancement, épique, grandiose, d'une comptine ("Il était un petit navire"), enfle jusqu'à figurer un océan... ou presque. Car demain est un nouveau jour. Chaque lendemain est un jour nouveau dont l'enfant, tel un démiurge, signe souverainement, allégoriquement, l'aube... et le crépuscule (allégorie : "Il mit sa main sur la nuit..."). Le poids fabuleux de cet imaginaire emporte tout, suivant les injonctions imprimées ça et là par le narrateur omniscient ("va, va", "va, vogue", "Va, caracole", "Ohé, ohé") et relayées par les mots-clés ("barcarolle", "rue de Folle") en une mélodie interne, distendue, dispersée. L'effet de grossissement est porté avec force par le jeu des pluriels, des accumulations construites en un rythme ternaire ("en cahots, soubresauts, rapides et lents voyages", "des lacs, des montagnes, des fleuves et des rivières. Des vallées profondes, des pentes, des cascades", "les baleines aux yeux de grands univers, les narvals géants, les licornes de mer"), éventuellement agrémentées de rimes internes ("les iguanes chanteurs, les caméléons farceurs, les cormorans plongeurs."). Les hyperboles ("tous les caps", "mille bises", "dévore le rêve de ses crocs d'acier") confortent l'effet boule de neige du propos. Un festival de temps verbaux (imparfait, passé simple, présent, futur, conditionnel) fait s'agglutiner la masse des perceptions. La variété des phrases, verbales, nominales, parfois infinitives ("Trouver les sages lueurs qui savent répondre aux questions muettes.") entretient vive l'image de cette avancée incessante et magique. Vers la fin du texte, le surgissement de phrases sans pronom personnel sujet ("Fit de sa poche un port d'attache.") ou sans article dans le groupe nominal sujet ("Voilier vogue sous les étoiles, route nacelle tangue sous le ciel.") accélère encore le rythme de cette magnifique épopée de l'enfance.

Qui sait ? Ce voyage est peut-être, sous couvert de l'évocation de l'enfance, celui de la traversée de l'écriture...

"il bâillonna la bouche noire."

Cette bouche noire n'est pas sans rappeler la "bouche d'ombre" chère à Hugo.

Merci pour ce partage !
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Message  Polixène le Mar 13 Mai 2014 - 21:10

Presque 5 ans après, je découvre ce poème, Louis, et c'est un vrai bonheur de lecture.
A l'instar du fil de l'eau pour le petit garçon, ta musique nous mène par le bout du nez dans une douce ivresse.
Superbe!
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Re: Barquerolle

Message  jfmoods le Lun 6 Nov 2017 - 17:27

Une rue, une simple rue qui enfle jusqu'à figurer le monde (personnification : "La rue déployait un grand planisphère", métaphore : "l'horizon de la rue mappemonde").

Un ru, un simple ru qui, par l'élancement, épique, grandiose, d'une comptine ("Il était un petit navire"), enfle jusqu'à figurer un océan.

Demain est un nouveau jour. Chaque lendemain est un jour nouveau dont l'enfant, tel un démiurge, signe souverainement, allégoriquement, l'aube... et le crépuscule (allégorie : "Il mit sa main sur la nuit...").

Le poids fabuleux de cet imaginaire emporte tout, suivant les injonctions imprimées ça et là par le narrateur omniscient ("va", "va, vogue", "Va, caracole", "Ohé, ohé") et relayées par les mots-clés ("barcarolle", "rue de Folle") en une mélodie interne, distendue, dispersée, addictive.

Le grossissement démesuré de la perspective est porté avec force par le jeu des pluriels, des accumulations construites en un rythme ternaire ("en cahots, soubresauts, rapides et lents voyages", "des lacs, des montagnes, des fleuves et des rivières", "Des vallées profondes, des pentes, des cascades", "les baleines aux yeux de grands univers, les narvals géants, les licornes de mer"), éventuellement agrémentées de rimes internes ("les iguanes chanteurs, les caméléons farceurs, les cormorans plongeurs.").

Les anaphores ("Son jeu", "sûrement", "Elle ira, et lui Léo", "il irait"), la gradation ("de ses doigts agiles", de ses doigts de vent") et les hyperboles ("immensités sans fin", "mille bises") confortent l'effet boule de neige du propos.

Un festival de temps verbaux (imparfait, passé simple, présent, futur simple, conditionnel présent, impératif, plus-que-parfait), multiplie les angles d'attaque du texte, renforçant la féerie de l'évocation.

La variété des phrases, verbales, nominales, à l'occasion infinitives, entretient vive l'image de cette avancée incessante et magique.

Vers la fin du texte, le surgissement d'une phrase sans article dans les groupes nominaux sujets ("Voilier vogue sous les étoiles, route nacelle tangue sous le ciel."), d'une autre sans pronom personnel sujet ("Fit de sa poche un port d'attache."), accélère encore le rythme de cette épopée de l'enfance.

À la réflexion, ce voyage, qui semble nous parler des premières années de la vie, figure la traversée, par le poète, de l'espace d'écriture (métaphores : "bateau en bois de songes", "sa cargaison de rêves indociles", les ondines qui renvoient au "Gaspard de la nuit" d'Aloysius Bertrand).

Face à la finitude qui obsède notre condition (animalisations : "la bouche dégoût, gueule de mort, boit l'eau du fleuve, dévore de ses crocs d'acier le rêve enchanté", "proie vivante du néant", gradation hyperbolique : "tombe du jour, où tombe la vie, tombe épave, chute dans les ténèbres horribles obscures", métaphores : "l'embouchure du néant gris", "la pente de l'épouvante"), la poésie offre, à celui qui s'y livre à corps perdu, une immense respiration salvatrice ("Léo devança le temps", "il bâillonna la bouche d'ombre").

Merci pour ce partage !
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Re: Barquerolle

Message  teverino le Mar 7 Nov 2017 - 0:51

Le commentaire vaut presqu'autant que le texte d'origine (miracle de VosE). 3 ans après il a gagné en maturité et a perdu en listage.
Beaucoup d'amour fusionnel avec la mère dans ce beau texte qui emporte. Belle maîtrise du rythme. Il gagne sans doute à être lu à voix haute ou mieux encore à voix haute dans la tête. Serait intéressant à produire devant une classe de CM ou 6è, encore assez jeunes pour être naturellement poétiques et suffisamment grands pour ne pas se décourager de ce qui ne serait pas immédiatement compris. Excellente lecture (cum commento)
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Message  soledad le Mer 7 Fév 2018 - 17:04

C'est un souffle...de vie. Merci.

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Message  lol47 le Lun 19 Fév 2018 - 20:46

C'est pas mal écrit, mal mis en formes mais c'est le forum et internet .

Effectivement, c'est un texte qui peut transporter mais ne me transporte pas ( bien mal Loti ne profite jamais ). Je dirais qu'il a y a une intention. Cela est quand même faible.
Je me suis arrêté à " petit bateau " . J'ai du mal avec les culottes. Je pense que je devrais consulter.
Dommage, ce genre de texte me fait penser à Simenon qui s'essaierait à la poésie.
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