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Merci

Message  obi le Mer 7 Nov 2018 - 14:44

Merci


          Il faisait froid déjà. Sur le dessus de ses pieds, nus dans ses mocassins ou ce qu'il en restait, la peau devait se craqueler, se recroqueviller. Se fendre, pourquoi pas? Comme font les blocs de la banquise, au Groenland, quand l'été arrive. La banquise, en restait-il? Pour combien de temps? Peut-être que maintenant il n'y avait plus, même là-haut, deux pavés de glace pour faire une place, une rue, un quelque chose d'endroit où venir, passer, rester.... Y rêver même deviendrait impossible. Les ours se noieraient alors..... Non, déjà noyés. Plus de nourriture, de troupeaux, juste de l'eau. Couler.
        Il cligna des deux yeux, s'appliqua à regarder. Elle était toujours là. À dire vrai, elle avait tout d'un ours : seule, pataude, perdue. Sauf qu'elle n'était pas blanche mais noire. " C'est la nuit, se dit-il. Ou le soir. Le petit matin? " Sûr de rien. Pourquoi les matins parfois étaient-ils petits? Y avait-il des petits soirs? Pour rêver, il n'y en avait qu'un : le grand. "Va donc, eh, grand soir!" Il l'avait craché à voix haute, presque hurlé, comme un défi ultime, avec toute sa haine sur la place vide, au bout de la rue vide de la ville presque vide. Pour lui assurément, vide. Le lampadaire stupide  ne faisait même pas mine d'avoir entendu. Elle n'avait pas bougé. Abandonnée? Oubliée? Tombée là par hasard? Non, elle n'était pas tombée, elle. Bien plantée sur ses pieds. En attente? Pas de lui en tout cas.
          "Que fait là cette chaise?" Ça aurait été une question raisonnable à poser. Pourquoi ne pas la poser? Un hoquet de bière et de grande solitude l'en détourna.  
        Avec précaution, il peaufina son approche silencieuse; ferma les paupières à demi, s'appliquant à ne plus se laisser éblouir par le globe lumineux du bout de la rue. Juste la regarda profondément, elle, pour la première fois. C'était une simple chaise en rotin noir. De quelle couleur est le rotin en vrai? Noir ou blanc ou beige? Incolore peut-être, juste soumis au bon vouloir de celui qui l'achète. Était-il sûr que c'était du rotin? Une chaise de bistrot mais restée à la porte sans table devant elle. Du coup, elle n'était pas banale. Provocante. Elle ne regardait pas la place, pas la rue, même pas lui ; lui tournait le dos; avait l'air plutôt sûre d'elle , fière, avec ses bras courbes ondulant, tout cerclés de liens clairs. Incongrue. Elle s'y croyait! Traînant ses pas, il s'approcha. Pas gênée pour un sou d'être seule, elle l'ignorait toujours. Malgré le tressage du siège et du  dossier emplis de trous, malgré des éraflures conséquentes et la forme du cul de centaines ou de milliers de gens sur elle, elle était là sur ses quatre pattes, dressée, indifférente on aurait dit. Lui était saoul comme d'habitude, d'alcool et de chagrin. "C'est kif kif bourricot!" trompetta-t-il dans l'enfilade des vieilles pierres qui se profilaient au bout de la place. Saoul? Plutôt gris mais capable encore de se tenir presque debout. Par ces températures, il valait mieux ne pas rester entassé en vrac sur la banquise. Il la bouscula. Rien; elle n'avait pas bougé. Il en fit lentement le tour avec un respect soudain. À ses yeux montaient tant de souvenirs si encombrants qu'il dut s'asseoir sur le pavé humide. Des deux côtés il avait passé ses bras, enveloppé le mince cylindre de rotin près de l'attache du siège tressé, la balançait  comme on berce un petit qui a toujours peur de la grande traversée de nuit. "Dors mon p'tit quinquin, mon p'tit lapin...." La voix tremblotante et avinée, dans l'aube silencieuse, était un grelot de souvenirs et d'enfance.
          Il lui revenait une minuscule chaise en osier, nouée de motifs en plastique vert qui était partie dans un camion poubelle parce qu'il n'avait plus la place de la garder. C'était encore avant; avant sa dégringolade dans la rue. Il avait jeté sa chaise de bébé, sa chaise où Maman l'asseyait, souriait à l'objectif avec sa joli mise en plis. La photo avait existé, noire et blanche, comme ce soir ou cette aube, et puis elle avait dû partir pour la poubelle elle aussi. Il avait eu une mère qui, de ses deux index et de ses deux pouces enserrait les bras minuscules d'une toute petite chaise d'enfant et souriait. Souriait. Rêvait à sa vie, à celle de son petit, à toutes les vies que l'on aurait voulu, que l'on aurait pu vivre. Maman....

         Au matin quand le S.A.M.U l'a ramassé, il était froid. La chaise aussi. Mais puisqu'il existe encore des nuits  où les hommes peuvent embrasser, réchauffer, réconforter des chaises délaissées, alors merci mon dieu, merci.

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Re: Merci

Message  seyne le Mer 7 Nov 2018 - 22:01

Quel texte ! Tout est juste, tout est saisissant.
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Re: Merci

Message  Rebecca le Jeu 8 Nov 2018 - 8:20

Une chaise comme dernier port d'attache après la dérive et avant le grand départ, une rencontre incongrue qui cristallise l'absurdité d'une vie qui mène de l'amour à la plus grande des solitudes, tout cela forme un précipité saisissant comme le dit Seyne ! Un beau texte cru et cruel, et attachant.
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