Une tige

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Une tige

Message  Jand le Mer 4 Juil 2018 - 20:48

La première chose que j’aimerais dire à ce public : tu me connais d’avance. Un jour lumineux émousse toutes les armes.  Alors, voici notre serment : tu ne parleras point, tu resteras aussi seul que je le suis ce soir, tu enfermeras les tons de ma tristesse et tu en feras un joyau  comme il y en a dans le cœur des passants, des gens qui parlent fort en public, des incapables, des fous et des malheureux. Tu feras un dessin sur les murs de ma chambre quand la nuit sera tombée, quand elle couvre les pierres pâles du chemin, quand elle saisit l’escapade de la jeunesse et tire dans son nombril une balle tranchante. Au fond, tu seras cet ami qui appuie sur l’œil et dont on abandonne la consolation quand le jour se lève, cet ami sincère et moqué.

Voici le premier chapitre de ce cahier solitaire, ce journal intime de l’adulte inachevé qui n’a jamais écrit ses rancœurs d’enfance, mais qui aujourd’hui veut écrire un sentiment d’échec : qui sourit aux sirènes du miroir.
Si le deuxième chapitre manque, c’est qu’enfin cette image rendue à soi aura permis quelques courses dans les champs, quelque besoin de silence et de recueillement, une onde du monde dans un cœur vorace.
Je ne sais pas ce que les gens appellent confiance. Je n’ai jamais connu mon grand-père, il a laissé une lettre qui dit ceci : « à mes petits-enfants » et à peine plus tard « avant d’aimer les autres, apprends à t’aimer ».
Quoi ? La densité d’un homme est mesurée à sa capacité à se trouver beau, et à demeurer ainsi.
Mon histoire se dit en deux phrases : je sais que vous n’êtes pas lecteur d’un récit personnel, je veux vous donner un peu plus. Alors mon histoire, disais-je. J’ai cru avoir confiance en ce que je pouvais être admirable, je n’ai en revanche jamais eu confiance en moi. Je n’ai donc jamais su faire confiance aux autres, ou seulement à ceux qui constataient que mon taux de confiance en mon admirabilité potentielle était statistiquement supérieur au taux moyen de leur admirabilité sur une période variable et constatée à compter de notre décision de devenir amis.  Méthode applicable à 95% de mes relations, je veux vous parler de celle qui m’a bouleversé. Celle qui m’a fait comprendre que je disais avoir confiance en moi quand je ne faisais en réalité qu’appliquer ce divin procédé.
Pensez cette image. Si vous prenez le premier moyen de transport qui existe, que vous traversez la France, il y a une chance pour que vous choisissiez comme destination l’orage parisien. Si vous êtes moins bête, poursuivez vers l’Est, traversez les endroits les plus laids, les villages austères, les visages munster, les petites rues envahies par la pauvreté, montez dans les montagnes des Vosges, enfin, arrêtez-vous dans le village de Bussang. Vous n’y trouverez rien. Vous aurez encore deux choix, le casino installé dans les années 2010, événement béni par la population, ou une petite maison qui préserve un certain charme. Contournez là, si vous allez de l’autre côté vous trouverez comme un champ dérobé. Rien n’y est cultivé, c’est une pente sur laquelle des vieilles plantes et des arbres pourris sont brûlés parfois, mais les herbes sont hautes.
Le plus important dans ce voyage, il faudra arriver quand tout le monde est ailleurs, quand il n’y a plus que vous seul et surpuissant : le matin. Observez la première tige après un ou deux pas, elle est seule depuis des mois, et sa vie est ainsi. Des gouttes de rosée l’alourdissent quotidiennement, elle est trop loin des autres pour se faire des amis, et elle n’aura eu d’existence que dans votre œil, et sous mon ordre.
Cette tige, allons je vaux mieux que ça, ça n’est pas moi, cette tige, ça n’est rien.
Reprenons un exemple. Je vais me faire comprendre. Il fait chaud, les rats sortent de leur cage et ils dansent leur dégoût des hommes, et les hommes les chassent parce que ces rats mordent. Allons, maintenant, observez ce rat. A-t-il vécu au-delà de lui-même, a-t-il gouverné sa vie en sortant par chaleur, et en écoutant son instinct ? Il a été chassé par les hommes, parce qu’il pue et qu’il est contagieux, c’est fort bien ainsi.
Une dernière chose maintenant, imaginez quelqu’un de mieux que vous, ou que vous trouvez mieux, imaginez sa vie et voyez l’amour rompu. Et puis le temps vous rendra fou, le temps vous éteindra, vous serez laissé tige, et si vous sortez un soir, imaginez que vous ne parveniez pas à vous expliquer, les gens vous trouveront bête d’être sorti par cette chaleur, et vous serez devenu contagieux dans votre peine, votre sang giclera sur les chemises des incapables, des ambitieux et de ceux qui parlent fort en public.
Il y a les gens qui deviennent tiges et murissent et murissent et murissent, et il y a les gens qui deviennent tiges et qui renoncent à la saveur de l’avenir, qui fatiguent l’espoir du bonheur. Celui-là ne s’en occupe plus. Le bonheur n’aime pas l’âme, il embellit les humeurs et décombre les joyaux.

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Re: Une tige

Message  HELLION le Jeu 5 Juil 2018 - 6:13

Texte passionnant à bien des égards. Une écriture au scalpel ou plus exactement à la vrille qui ne cesse de vous pénétrer dès l'instant où vous avez pris le risque d'ouvrir le récit comme on le ferait d'une boîte à pandore. Il en émane alors tout un vol d'images comme des rapaces insatiables qui viennent tournoyer au-dessus de votre tête. C'est sombre et lumineux à la fois, banal et bouleversant, quotidien et étrange . Bravo !

Ce texte est issu d'une reconnaissance vocale et je ne puis le corriger en raison de ma vue extrêmement difficile j'ai pu en faire lecture grâce à un système de lecture vocale
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