La panne

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La panne

Message  isa le Mar 20 Fév 2018 - 17:24

Noir.

Complètement noir, d’un seul coup.

Acheté il y a moins de quinze jours et l’écran qui lâche, il n’en faut pas plus pour m’énerver considérablement en cette fin de semaine pourrie où mes vagues réserves de patience s’amenuisent peu à peu.

« - Maman, ma DS marche plus !
- Enzo, si t’as encore oublié de la recharger tant pis pour toi ! Je t’ai déjà dit mille fois…
- Mais elle était chargée, j’avais 3 barres ! »
La coïncidence me fait sourire avec ces deux écrans qui s’éteignent en même temps et ces deux personnes frustrées de ne pas pouvoir terminer ce qui était commencé : entre le drame d’une partie de Mario Kart interrompue en plein vol et celui d’une conversation SMS stoppée de manière inopinée, difficile de savoir qui est le plus triste d’Enzo ou de moi…

Quittant des yeux mon téléphone qui, malgré mes appuis répétés sur le bouton power, refuse de redémarrer je regarde Enzo démarrer un caprice qui s’annonce prometteur (avec des cris, un bon paquet de larmes et ses pieds qui tapent énergiquement le siège devant lui) pendant que la voix mélodieuse de l’arrêt Homme de Fer résonne à mes oreilles… ainsi que dans celles de mon voisin d’en face qui a enlevé ses écouteurs et regarde son iPod d’un regard interrogatif en écrasant le bouton avec force et un brin d’énervement.

Soudainement, l’événement me semble prendre une tournure inquiétante, et je passe avec ce troisième écran noir du sourire à un certain malaise : trois pannes d’écrans en simultané, c’est quand même franchement bizarre. D’autant plus qu’en étendant mon regard aux personnes des alentours je réalise que le phénomène semble généralisé à l’ensemble du tram. La moitié des voyageurs, qui étaient auparavant sur un écran, regardent tour à tour leur téléphone et les gens autour d’eux d’un air incrédule. Seul le barbu qui somnole la bouche grande ouverte à quelques places de là semble préservé de cette tempête. A travers les lettres blanches placardées sur ma vitre pour la promotion de la nouvelle saison de l’opéra du Rhin (qui est bien le cadet de mes soucis à l’heure actuelle) je regarde les rares passants qui sont debout à 6h du matin : occupés à marcher mains dans les poches sous la pluie la plupart ne semblent s’être rendus compte de rien.

Mon cerveau carbure à grande vitesse tandis que le tram redémarre de la place Broglie : à quoi cette panne peut-elle être due ? Quel élément peut provoquer simultanément l’extinction de tous les écrans du secteur ? Comment vais-je gérer ma journée de cours sans mon téléphone et mon ordinateur ?

En poussant la porte de la salle de classe un quart d’heure plus tard, je n’ai toujours pas résolu cette interrogation : j’avais juste, avant de partir, mis les fichiers audios nécessaires au bon déroulement de mon cours sur une clé USB. Toute la partie pratique du cours repose sur l’analyse phonétique de ces fichiers sons par le logiciel Praat, installé sur tous les ordinateurs de la salle mis à disposition des étudiants. Mais dès le seuil de la porte je réalise que ce cours ne sera de toutes les façons pas comme il était prévu : sur la trentaine d’étudiants qui sont d’ordinaire environ fidèles à mon cours de 8h, seulement une quinzaine sont présents. Les absences étant comptabilisées pour les TD je m’étonne qu’aussi peu aient fait le déplacement… mais en les voyant arriver au compte-goutte en s’excusant de ne pas s’être réveillé, je comprends que l’impact de l’absence d’écran touche vraiment tous les domaines.

Comme les ordinateurs ne se décident décidemment pas à s’allumer, je me lance dans un cours improvisé et, il faut l’avouer, assez bancal sur les lieux de l’articulation des phonèmes et la composition des différents formants. Comprenant assez rapidement que je n’ai l’attention que d’une mineure partie de mon auditoire (pour une fois, aucun téléphone furtif décelé sous une table ou dans une trousse mais des étudiants rêveurs qui regardent par la fenêtre les groupes d’oiseaux qui passent et d’autres qui discutent plus ou moins discrètement entre eux) je décide d’écourter leurs souffrances et les miennes et je les relâche au bout d’une heure au lieu des trois initialement prévues.

Redescendant les marches du Patio, je décide d’aller me prendre un café à la cafétaria pour me remettre de mes émotions. Arrivé en bas, je constate avec surprise que la cafétaria est fermée « en raison d’une panne du matériel permettant l’encaissement des clients » … Le paiement en espèces n’étant jamais proposé dans cette cafétaria, tout passe par l’ordinateur de la caisse. Une bouffée d’angoisse me prend soudainement : comment va-t-on pouvoir se débrouiller au quotidien avec cette panne monstrueuse ? Les écrans sont partout, interfaces indispensables à la grande majorité de nos actions au quotidien et je commence seulement à percevoir que les répercussions dépassent largement les petits problèmes qui se posent à moi au fil de cette journée. Malgré mes réflexions métaphysiques, je suis quand même ravi de constater que la machine à café fonctionne parfaitement et que j’ai le droit à un cappuccino lyophilisé pour me remettre un peu de mes émotions.

Mon cours de l’après-midi se passe plus facilement que mon épisode matinal même si l’attention des étudiants est tout aussi labile que celle de leurs collègues du matin : faire les transcriptions phonétiques du texte que je leur ai donné ne fait visiblement pas partie de leurs préoccupations et j’ai du mal à trouver moi-même la motivation nécessaire. J’élève la voix à quelques reprises sans grande conviction et je passe dans les rangées pour leur signifier individuellement que j’aimerais qu’ils avancent un peu plus vite mais je n’arrive pas à interrompre le murmure incessant des étudiants agités qui essaient, comme moi, de comprendre ce qui leur arrive.

Je jette moi-même de temps en temps un regard à mon téléphone en essayant encore et encore de l’allumer : à coup sûr, cette panne étrange ne s’éternisera pas. N’ayant pas la force de me battre jusqu’au bout contre les étudiants, je les laisse partir un peu plus tôt ce qui me permet d’être pour une fois à l’heure pour passer récupérer Théo et Alice.

Théo m’attend à la garderie de l’école, comme à l’accoutumée : enfin un élément qui ne change pas dans cette journée interminable. Repérant ses cheveux en bataille et son pull Spiderman du jour, je signe la feuille et j’échange quelques mots avec le périscolaire avant de repartir avec lui pour aller chercher Alice. Sur le chemin de la crèche, Théo me raconte avec enthousiasme une journée parfaitement normale de son côté : le repas à la cantine à midi et la dispute avec Joachim qui n’est plus son meilleur ami sont ses plus grandes préoccupations du jour, ce qui me fait franchement sourire. D’après ce qui m’est raconté à la crèche, la journée d’Alice a également été d’une grande banalité : l’impact de La Panne n’est décidemment pas le même pour tout le monde...

A peine la porte de l’appartement ouverte, Théo se précipite – comme à son habitude – sur le canapé et prend la télécommande de la télé :
« - Papaaaaa, la télé marche paaaaas ! »
Je suis encore debout dans l’entrée, en train de défaire le manteau d’Alice qui, réveillée en sursaut par les cris de son frère commence à pleurer, quand je réalise que ma vie personnelle risque peut-être de devenir aussi sensiblement compliquée que ma vie d’enseignant-chercheur si je n’ai plus la possibilité de laisser les deux enfants devant la télé pour souffler un peu.

Le cri de détresse de Théo marque en effet le début d’une soirée compliquée : regarder la télé en rentrant de l’école jusqu’au repas est devenu une habitude pour mes deux enfants qui sont frustrés de ne pas y avoir droit et qui ne comprennent pas que l’accès à leurs dessins animés favoris sur tablette ne soit pas possible non plus… Ma soirée me demande donc trois fois plus d’énergie qu’à l’accoutumée : pas possible en effet de les laisser complètement en autonomie comme Alice, qui n’a pas vraiment conscience du danger, a tendance à aller dans des endroits pas vraiment appropriés et que Théo a l’air vraiment motivé pour lancer ses lego dans toute la pièce plutôt que d’essayer de les emboîter intelligemment. Quand ils sont tous les deux couchés, soulagé, je réalise que le week-end sera sûrement plus facile puisqu’il est prévu d’aller à la campagne chez leurs grands-parents.

Une fois au calme, j’essaie de mesurer l’étendue de la panne en passant en revue de manière compulsive les différents appareils électroniques présents chez moi. La plupart fonctionnent encore sans problème : tout l’électroménager est fonctionnel et les affichages sur mes différents appareils clignotent toujours de leur habituelle lueur bleutée. Seuls les écrans de mes ordinateurs, de ma tablette et de mon téléphone refusent désespérément de s’allumer et de se mettre à charger quand je les branche.

Pris d’une inspiration soudaine, j’ouvre le tiroir de mon bureau pour chercher le « téléphone secours » que j’utilisais il y a un bon nombre d’années quand mon téléphone était tombé en panne : un téléphone à clapet avec un petit écran et un clavier numérique (qui permettait de perdre environ 4 fois plus de temps en écrivant des SMS mais comme j’en écrivais 4 fois moins, l’économie de temps représentée par l’achat d’un smartphone n’est que toute relative). Le branchant sur secteur, j’essaie de l’allumer : sans succès. Je me souviens alors d’un modèle encore plus ancien que j’avais, surnommé poétiquement « le frigo » pour son sympathique aspect cubique... Ayant retourné tous les tiroirs de mon bureau sans succès, je finis par mettre la main dessus dans un des innombrables cartons « à ranger » disposés en haut de mon armoire, sans chargeur. 3 cartons et un bon quart d’heure plus tard, j’arrive enfin à avoir la panoplie du parfait téléphone au complet. Sans grande conviction, je le branche et je redécouvre avec une émotion que je n’aurais jamais suspecté l’écran d’accueil de mon ancien Nokia. Malheureusement, impossible d’aller plus loin : ma carte micro-SIM n’est pas compatible avec le téléphone...

D’un naturel plutôt calme à l’origine, je sens un sentiment de peur panique s’emparer peu à peu de moi : je suis coincé dans mon appartement, seul avec mes deux enfants et toutes mes interrogations auxquelles il m’est impossible de répondre. Au quotidien, je suis un fervent adepte de Google : dès que j’ai une question, depuis « comment diminuer efficacement une gueule de bois » jusqu’à « quels sont les points d’articulation des phonèmes dans les langues d’Asie centrale » je sors mon smartphone ou je déplie l’écran de mon ordinateur pour explorer les milliers de résultats qui s’affichent sur des dizaines de pages. Mais là, rien. Le néant de mes écrans noirs tandis que mes questions et mes peurs tournent en boucle et commencent à m’envahir de manière inexorable. Impossible de me les sortir de la tête et de penser à autre chose : mon compte Netflix avec toutes ses séries tout à fait aptes à débrancher mon cerveau en 10 secondes est complètement inaccessible et je me sens assez désœuvré sans cette porte de sortie. Alors que mon regard décroche pour la troisième fois du livre acheté il y a une semaine qui me paraissait passionnant à cette époque, j’ai un sursaut d’intelligence en voyant l’heure clignoter sur le four : il existe un moyen d’avoir les informations du jour.

Je rentre à pas de loup dans la chambre de Théo qui dort déjà à poings fermés et, tâtonnant dans le noir, je réussis à mettre la main sur le radio-cd posé sur son bureau qui me servait à lui mettre des CD d’histoire pendant la sieste, quand c’était le seul moyen de s’assurer qu’il ne bouge pas de son lit. Je repars avec mon trophée jusqu’à ma propre chambre et l’ayant branché je déplie fébrilement l’antenne en espérant que la radio fonctionne aussi bien que pendant mes années lycée, du temps où j’écoutais Europe 2 en boucle en rentrant des cours.

L’appareil grésille un peu mais reçoit parfaitement les différentes fréquences : il est 22h58 d’après la station météo de ma chambre, si je tombe sur la bonne fréquence je devrais avoir le droit à un flash info. A 22h59 je suis sur France Inter, le cœur battant.
« Le journal vous est présenté par Elodie Forêt, bonsoir ! Bonsoir à tous, 20 heures après le début de la panne des écrans qui touche maintenant une trentaine de départements de l’Est de la France, la piste de l’attaque terroriste est confirmée. Le groupe à l’origine de l’attaque n’est pas connu par les services de sécurité : il regroupe différents scientifiques de pays d’Afrique Noire qui ont mis au point un nouveau type de bombe plus évolué que la bombe au graphit, utilisée pendant la guerre d’Irak pour désactiver les réseaux électriques.La nouvelle bombe a le pouvoir de déconnecter toute la nouvelle génération d’écrans et l’organisation terroriste menace d’étendre son utilisation jusqu’aux capitales des puissances occidentales les plus présentes en Afrique tant que des engagements concrets ne sont pas pris par les pays concernés pour que les multinationales européennes arrêtent de piller les richesses des pays du Sud. Le président Macron devrait prendre la parole demain. »

L’explication, enfin.

Et la peur, persistante : à quoi ressemblera le monde de demain ? Faut-il craindre une évolution vers un nouveau conflit mondial qui opposerait cette fois les pays du Nord à ceux du Sud ?
Je ne veux plus réfléchir à tout ça, je veux dormir. Peut-être que tout ceci n’est qu’un mauvais rêve et que la sonnerie du réveil de mon téléphone me réveillera demain comme à l’accoutumée. Je veux y croire.

Je programme cependant une alarme sur la station météo, au cas où...

… me déshabille

… me glisse sous la couette...

… éteint la lumière...

… ferme les yeux.

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Re: La panne

Message  midnightrambler le Ven 25 Mai 2018 - 22:31

Bonsoir isa,

J'ai bien aimé ton texte car il va dans le sens de ce que je pense : garder un tant soit peu ses distances vis-à-vis de ce que l'on appelle encore (pour combien de temps ?) les "nouvelles technologies".
Ce thème de la panne plus ou moins généralisée n'est pas nouveau et nous avons tous eu dans notre for intérieur ce genre de réflexion.
La forme m'a un peu gêné : sous le "je" il y a la maman le matin et le papa le soir ... et ils ne sont jamais ensemble avec les enfants.
Quelques lourdeurs aussi et des répétitions qui auraient pu être évitées.  

Amicalement
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