La grenouille et le prisonnier

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La grenouille et le prisonnier

Message  obi le Mar 6 Juin 2017 - 9:01

La grenouille et le prisonnier



         Dieu sait qu'il en avait rêvé!  Longtemps ça avait fermenté comme faisaient, dans le grand tonneau de chêne , les moûts acides de pommes pressées entre deux couches de paille repliée pour éviter les débordements. La rigole autour de la pièce carrée de meule dirigeait le filet de jus mêlé de quelques débris dans de grands brocs qu'il haussait avec soin jusqu'à l'escabeau depuis lequel son père versait le liquide par la bonde. Derrière les bavardages, autour des éviers où l'on rinçait les fruits des chemins, juste bons pour le cidre, ces pommes de rien, il écoutait, depuis des années, monter dans le tonneau, le flot tout puissant. Il regardait toujours avec un étrange saisissement, reposée familièrement sur l'établi, la coupe en terre que l'on se passait de main en main après avoir tiré une bolée au robinet. Au fil des jours, le liquide devenait pétillant, éclatait en petites bulles comme la protestation de cette campagne rude que les hommes peinaient tant à domestiquer. " Goûte donc , gamin! Ça te tuera point, dame non!" Curieusement, Marcel avait toujours refusé comme il refusait,  avec horreur le prénom dont il était affublé. Têtu. "Moi je m'appelle Jean-Marie, Roger, Louis mais pas Marcel"! Il s'était embrouillé avec un Marcel quand ils chassaient les taupes ensemble, relevaient les pièges. L'autre était âpre, calculateur, avec quelque chose de cette mesquinerie, de cette petitesse obtuse qui le blessait tant. Non, pas Marcel! Et pas de cidre. Il secouait la tête en riant, préférait l'eau du puits. Mais en cachette, lorsque le robinet commençait à tarir, avant qu'on ne laissât tout le fond passer en vinaigre, il venait tirer solennellement, dans le bol, son serment de chaque année. Déjà âcres, acides parfois même, il s'obligeait à boire ces quelques gouttes, les yeux fixés sur la haie qui lui cachait le chemin vers l'indépendance, la route d'Est et Paris. En pensée il l'avait déjà franchie. Depuis longtemps, il était en marche. Tant d'images superposées...
                Il se revit, l'année de ses onze ans, derrière un platane écaillé, comme pelé, à Saint James, sur l'avenue. Dans sa tête il parlait aux deux chevaux attelés à un char gigantesque qui devait traîner un boeuf et une grenouille en carton pâte, l'air bête, comme celle de La Fontaine. Ses copains et lui avaient construit la grenouille en chantonnant la fable. Mademoiselle Burgaud, la dame aux livres, les avait dirigés avec la bénédiction du curé.

                                  Il se souvient avoir mélangé les vieux chiffons, l'herbe et une espèce de colle poisseuse pour façonner la grenouille à l'oeil vide et plat.   À la ferme d'Atré, sa mère serrait les mâchoires, souvent pleurait de fatigue, râlant en longs geignements butés  chaque fois qu'il rentrait, crotté et mouillé, de l'école, sali par le barbouillage d'un vert pisseux. Le père ne disait rien mais le regard troué qu'il jetait alors sur son rejeton verdâtre et collant, qui n'avait pas travaillé aux champs, suffisait à lui refroidir l'âme et son envie de devenir autre qu'il n'était. Pourtant le petit Marcel (les prénoms aussi ça colle, que les autres vous donnent!) avait toujours rêvé de sortir des champs, de la campagne, de cette vie de serfs à laquelle on était condamné quand on était né derrière une haie normande ou sur la lande de Bretagne, loin du monde que les gens de la ville appelaient "la civilisation". L'année dernière, vers la fin de l'hiver, Marcel avait été malade. Une pleurésie. Il était resté longtemps couché dans l'arrière cuisine de la dame aux livres, sous un édredon de plumes pour lui tout seul. Le garçon était roi. Mademoiselle lui avait cousu sa première paire de pantalons. Il était le rescapé, un autre, un homme. Et, pendant sa maladie, il avait pu lire tout son saoul. Plus besoin de se cacher dans la paille de la grange, niché au plus haut des bottes, ou de retenir sa respiration sous la couverture pour savoir ce qui arrivait au loup, à l'agneau, à la fille du flibustier, au boeuf et à sa grenouille. Il galopait mousquetaire sur les routes de France, buvait en plein Paris à la taverne de la Pomme de pin. Il avait chaud et pas besoin de biner, sarcler ou poser des pièges. Il était libre. Il était livre. Le curé lui souriait quand il passait le voir et que Marcel feuilletait la vie des saints . " Saint Georges, nous dit le martyrologue, était un brillant officier, tôt élevé au premier rang de l'armée romaine..." Marcel aimait le savoir et les pompes de la religion élargissaient ses rêves. "C'est bien mon garçon!" Petite tape affectueuse sur la tête. Monsieur le curé avait promis d'intervenir, le jour venu, auprès du père. Marcel ne voulait plus être paysan comme lui, comme ses frères, sa soeur et la mère, la Reine-Renée qui n'avait d'autre horizon que la planche de traverse, au-dessus de la table, où elle coinçait son cahier quadrillé et le crayon , ni d'autre écriture que celle des pains que lui devait le boulanger, des salaisons dont elle était redevable aux fermes voisines et des pièces de beurre que Marcel sortait chaque semaine de la baratte.

                  Lui, il serait curé, instituteur, loup, soldat. Pourquoi pas? Il devancerait l'appel. Il valait mieux être tout plutôt que cul-terreux dans une ferme de la campagne normande au début du siècle. Derrière son arbre, pris dans une sorte de rêve étrange,  il scrutait le char de la fête des moissons enfin achevé, la grosse grenouille immobile et bête près de l'énorme nénuphar blanc. "Ridicule" sussurait une petite voix de diable dans sa tête. "Grenouille! Nénuphar!" La Fontaine était mort depuis des siècles. Bien mort! Du carton pâte! C'était fichu d'avance! A quoi bon s'efforcer? Le vent passe et un soupçon étreint la nuque de Marcel derrière l'arbre. Peut-être a-t-il songé tout à coup que la seule vraie vie est là, dans l'oeil résigné des chevaux fumants du soleil et de poussière lente.

                      Le boeuf entravé n'était pas plus heureux sur le char. Trois gaillards, qui le garnissaient maintenant de guirlandes, avaient immobilisé ses pattes arrière. Son mufle bavait piteusement. Ses cornes, enjolivées de grosses pommes pour ne pas blesser, n'arrivaient pas à la hauteur monstrueuse de la grenouille de papier, morte. Alors Marcel décida . Il irait voir le père. Vers l'Est, il partirait, oui, bien plus loin que Saint James ou Rennes. Il s'engagerait et, le long de la route qui le mènerait à Paris, loin de la ferme, de cette vie de terre qu'il avait toujours haïe,il saluerait avec respect tous les chevaux patients, les boeufs résignés qui servent les hommes et avec joie, avec reconnaissance, il dormirait dans les fossés où sont parfois les grenouilles vertes, si naïves et belles et qui coassent calmement quand le soir vient. Il partagerait leur rêve, leur autre vie.

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Re: La grenouille et le prisonnier

Message  isa le Dim 25 Juin 2017 - 7:36

J'ai lu le début, diagonalisé la fin: j'ai trouvé ça bien écrit mais je n'ai pas réussi à accrocher et à me laisser toucher par le texte sans trop savoir pourquoi.. Peut-être parce que le personnage est décrit d'un peu trop loin ce qui a empêché l'identification ou l'empathie, bref ce qui m'aurait donné envie d'en connaître plus sur lui?

J'ai un peu bloqué aussi sur le mise en page du texte: quelques paragraphes en plus et un texte justifié auraient peut-être également aidé ma lecture.
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