Le dégoût

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Le dégoût

Message  gaelle le Sam 6 Mai 2017 - 18:18

La fille marchait et tourna à l'angle de la rue, son long manteau laissant apercevoir ses genoux. Elégante, blonde et discrète, sa démarche était celle d'une femme. Elle portait du rouge à lèvre. Rouge. Un homme se jeta brusquement sur elle alors qu'il n'y avait personne dans la rue, excepté le flux des voitures interrompu toutes les six secondes. La fille savait, à cet instant, ce qu'étaient six secondes d'une vie. Elle pouvait même les compter en regardant le visage de son agresseur. Un autre temps. Un autre homme, lui aussi dégouté. Il l'avait empoigné et maintenant il cherchait un coin à l'abris des regards. C'est fou ce qu'on peut chercher les coins dans ce genre de moments. Elle se souviendra seulement de ce visage, de la douleur et de la solitude. Immense et dévorante. La solitude de la victime. Tout le reste est passé à la trappe des souvenirs oubliés, parce que c'est trop dur d'avouer, de l'admettre, c'est la honte, pire que la mort, le mascara qui coule, les larmes, non, le sang, pourquoi il y a du sang. Elle ne veut rien savoir. Ne veut plus savoir. C'est comme si le ciel, la terre et tout ce qu'ils renferment venaient de se retourner contre elle sans prévenir. Après tout, c'est pas grand chose, un viol, c'est tous les jours, après tout.
Pendant des mois elle a cherché ce qu'elle avait bien pu faire au ciel, à la terre et ceux qui l'habite. Pour quel crime ? Peut-être était-ce sa faute, la jupe trop courte, sa grand-mère avait peut-être raison. Toujours est-il que le sol s'est effondré là, sous ses pieds. Elle avait fini de jouer son rôle. Les acteurs l'avaient laissée seule sur scène. Son être était désormais une négation de l'être, déambulant d'une rue à l'autre sans jamais plus voir d'aspect secourable à son environnement ; ni la nuit, ni les habitations, ni leurs fenêtres, carrés de lumière dévoilant une intimité chaleureuse. Plus rien ne revêtait une promesse de réconfort. C'était la vie brutale et sans artifice, la vie de celui qui lutte pour en avoir envie, de vivre. La terre et tout ceux qu'elle renferme avait décidé d'en finir avec elle ; mais elle, n'en avait pas finis avec eux.
Plus tard elle est devenue distante. Les choses du dehors ne l'atteignaient que d'une manière sibylline. Les emmerdes la suivaient parce que la personne ayant renoncé à vivre est toujours la plus emmerdée, surtout lorsqu'elle s'acharne en même temps à survivre pour les siens. D'abord la personne ayant renoncé à vivre ne consomme pas, ou peu. C'est un péché pour nous autre, c'est-à-dire les gens qui font tourner l'économie. En plus cette personne ne recherche pas le plaisir et ça on ne le comprend pas. La différence ça fait peur, vous comprenez... Progressivement elle a même oublié le visage de l'homme, le son de sa voix, la chaleur de son souffle. La douleur elle ne pouvait pas l'oublier, puisqu'elle était là. Le corps ne ment jamais. Le corps n'oublie jamais. Elle se souvient d'un seul instant, le moment où il est parti, la laissant seule sur un bout de trottoir. Pire qu'un chien. Ce jour là dans sa tête elle a perdu les mots. Elle a perdu la vie. Du moins son sens. Les fonctions biologiques étaient là mais la vie en elle-même ça ne lui parlait plus du tout. Son coeur tapait dans sa poitrine. Et si le visage de cet homme était celui d'un proche parent, que penserait-elle ? " Il ne l'a pas fait exprès ... "

gaelle

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