Fictions

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Fictions

Message  Marine le Sam 18 Fév 2017 - 10:13

Je lis l'Adversaire, d'Emmanuel Carrère. « Un saisissement me vertige », dis-je pour mettre en scène ma propre dérision, où la dérision est une fiction inventée pour cacher le ridicule latent qui me guette et qui me couve – j'aime ces lexicalisations absurdes, purs plaisirs de langage. Soit la dérision se fait l'alibi d'un sérieux qu'il faudrait dérider, et elle n'est pas sérieuse, soit elle est sérieuse et il faudrait alors la dépasser dans une autre dérision pour qu'il n'ait pas servi à rien de se masquer derrière la dérision pour dérider le sérieux premier. Ainsi de suite : ce texte, dis-je en réécrivant, sera décidément placé sous le digne de l'indécidable – ce qui est peut-être encore une dernière, première et ultime (puisque je réécris) preuve de mystification. Il suffit de se réclamer de l'inconnaissable, de l'ineffable, de tous les – in du monde pour justifier la pauvreté de son esprit, et l'absence de courage pour reprendre dans l'avenir ces conceptions branlantes laissées un peu au hasard de la page ; le lecteur un peu trop bête croirait presque à cette humilité, qui rejette sur le monde plutôt que sur lui-même l'impuissance du sujet, celle-ci due au repas que l'auteur est allé manger, à l'interruption d'un tiers, à son incapacité à reprendre le fil déjà tordu de ses élucubrations. A moins que ces théories ne soient elles-mêmes une ultime ruse de la fainéantise et du découragement. La création est une théorie du complot qui a cru à elle-même, et qui n'arrive plus très bien, en fin de journée, à s'y retrouver. Il en est de même pour la littérature, et, oserais-je le croire, pour la pensée.

Le parcours de Jean-Claude Romand, à mon âge exactement, s'ouvre et s'offre comme la réalisation de mes virtualités. Paradoxale et tragique réussite, il est ensuite en quelque sorte allé, jusqu'à la mort et dans son illusion, au bout de son échec. Il a paradoxalement réussi à faire de son échec un destin – sordide, monstrueux certes, mais un destin. Je me rends compte que mon échec est peut-être d'être allé jusqu'au bout de ma réussite. Jean-Claude Roman a fait passer un échec pour une réussite ; j'ai échoué à avouer ma réussite comme un échec. Nos impostures se valent-elles ? L'une est-elle moins que l'autre funeste ? Je ne le sais pas encore. Artifice : j'ai peut-être volontairement transformé cette réussite en échec (pour continuer à me rêver marginal), j'arriverais peut-être à faire de cet échec une réussite.
(Parcours biographique: après avoir fait de son échec une réussite, il est allé jusqu'au bout de la réussite de son échec par l'échec de sa réussite.)

En classe préparatoire, Jean-Claude Romand, en 1971, abandonne ses études et, après les vacances de la Toussaint, n'y revient pas ; il passe alors une année chez ses parents, à Clairvaux, avant de s'inscrire en fac de médecine, qu'il abandonnera plus tard dans le cadre du fabuleux mensonge qui a constitué sa tragédie. En octobre 2013, je passais quelques jours à me tordre d'incertitude sur mon lit, à me séparer de moi-même ; à ne pas arriver à faire face, à l'époque, déjà, à l'impératif du choix. J'arrivais d'un lycée de province ; comme de nombreux camarades, je faisais partie des meilleurs de ma classe ; j'étais depuis deux mois à Lyon, en classe préparatoire littéraire, où j'avais soudainement l'impression de n'être pas en mesure ni de fournir ce que l'on attendait de moi, ni, plus grave, de savoir si je me retrouvais là où je souhaitais être - très incertain de ce que je voulais pour ma vie, et surtout, terrifié à l'idée qu'il était possible que je parvienne à cette réussite qu'on disait ne pas attendre de moi et qui m'emmènerait beaucoup trop loin dans un destin inchoisi. Quatre ans plus tard, j'ai pour l'instant « réussi », et je ne suis toujours pas sûr d'être à la place où je me voudrais être – cette sensation sans doute elle-même illusoire que la vie nous a préparé ailleurs, de ses mains tendres de mère, l'endroit qui nous correspond : est-ce une ruse du courage ? On s'invente peut-être non seulement son propre désir d'être ailleurs, mais encore sa propre lâcheté pour finalement parvenir à désirer la place que l'on occupe, pour donner de l'expédient à sa lassitude. Peut-être la figuration de l'ailleurs sert-elle à accepter où l'on vit ; peut-être l'endroit où l'on vit est une excuse pour ne avoir à désirer ailleurs. Peut-être tout cela est-il un peu vrai en même temps. Sans doute la dernière phrase est-elle fausse. Je pense que ces illusions successives se satisfont très bien toutes deux des inventions de l'imagination ; on est sa propre dupe, et la lâcheté se fait alors excuse pour la lâcheté.

En novembre 2013, je ne me rends pas aux cours de la première semaine de reprise après les vacances de la Toussaint ; je me souviens confusément de m'être engueulé avec ma mère ; des tentatives de ma copine d'alors, qui n'y pouvait rien, pour me faire sortir de mon état de drame et d'incertitude. J'ai pris un bus ; il pleuvait ; je suis alors allé jusqu'à Grande-Blanche, puis jusqu'à la fac, grâce à cette affreuse ligne T2 que je devais reprendre plus tard, en études théâtrales mais normalien, pour me rendre sur le campus de Bron. Il pleuvait ; le campus n'a sans doute jamais plus été aussi laid que ce jour-là. J'ai tourné les talons ; le jeudi matin, je retournais en cours de français, à Édouard Herriot, pour suivre la leçon de lettres et de vie d'un professeur que je n'oublierai pas. Il pleuvait : le stéréotype est presque trop frappant ; je n'ai jamais su si l'on se faisait de la vie un roman, ou si le roman captait de la vie ces moments de symbolisme étrange où un destin se choisit et se révèle dans l'aiguillage improbable et mystérieux de signes quotidiens ; si l'esprit inventait ces signes, parce qu'il voulait les voir ; ou s'il fallait parfois admettre la possibilité d'un agencement supérieur recueilli par l'esprit ; si cet agencement supérieur n'était qu'une des formes et projections du désir, ou s'il avait une chance un jour de s'admettre et de se concevoir dans sa réalité – ou, si, par sophisme, et avec le risque de se débarrasser un peu trop vite du problème, il n'y avait qu'à se laisser dire et séduire par l'idée qu'être une forme du désir, c'était déjà être réel tout à fait – mystification ; la poésie de la pensée est incapable d'être à la hauteur de la pensée de la poésie (rires).

Les formes du roman sont peut-être tirées de la vie, les formes de la vie, de l'esprit et du corps qui se sont faits romans. Autre possibilité : le roman (ou la vie, c'est pareil alors) est l'espace, l'interstice qui s'invente entre les deux ; entre ces deux probabilités – entre la vie et ce qui la pense, la vie effectivement vécue, le roman effectivement créé. Jean-Claude Romand, lui, n'est pas retourné au lycée du Parc. Le scientifique, moi le littéraire. Le Parc ; Herriot. 1971 ; 2013 ; de façon sûrement naïve, de mes adolescents fantasmes de lecture, de ma lecture tout à fait affective et pas du tout sérieuse de l'Adversaire naissent ces coïncidences, ces binarités illusoires qui m'y font trouver un double et un inversé. (Tout cela est sans doute très éthiquement problématique). Jean-Claude Romand n'est pas retourné en classe préparatoire ; il a ensuite menti sur l'obtention de son diplôme de seconde année de médecine, et s'est enfoncé dans ce mensonge jusqu'à tuer, dix-huit ans plus tard, ses deux parents, ses deux enfants, et son épouse. J'ai, jusque là, une vie tout à fait classique, bien que, de temps en temps et pour une gloire sordide, l'on se rêve toujours un peu en criminel.

Jean-Claude feignant sa réussite et masquant son échec est allé jusqu'au drame ; je crains de voir où je pourrais aller en feignant de voir, ou au contraire en voyant trop, que mon échec eût peut-être été une réussite, que ma réussite peut-être a été un échec, etc. Autre solution : je m'invente peut-être aussi cette réussite sous la forme de l'échec – pour être, justement, un « criminel », pour redoubler mon vide par la certitude artificielle de mieux le vivre ailleurs. Imposture permanente où l'on s'invente en vie.

Allez, je suis à l'Ens, il y a pire. Je me suis peut-être inventé, depuis quelques mois. Mais je ne peux m'enlever cette idée de la tête. Ces phrases tournent en boucle. Son mensonge, le mien. Je ne suis pas sûr que le second m'emmène moins loin que le premier. Les impostures fonctionnent en double sens. A vingt-et-un ans, je commence à voir les virtualités laissées en suspens ; les possibilités que je n'ai pas choisies ; les directions que j'ai laissées et celles que je n'ai pas prises. Je crois, sans en être certain, qu'un des sens actuels de l'auto-fiction, en littérature contemporaine, est cette exploration des « autres » que l'on n'a pas été, des « autres vies » que l'on n'a pas vécues. Je manque peut-être d'imagination, ou surtout de courage : je me sens incapable de les envisager. Il est sans doute bien assez des fictions de notre vie présente. Peut-être, là dedans, une impasse : voulant imaginer les autres que j'ai été, suis-je peut-être en train de produire une autre ;  je crée une nouvelle fiction, inconsciente, je ne l'aperçois pas - ne pas arriver à assumer et à dire celui que je me crois (autre fiction) maintenant être. Mieux : dire que j'invente des fictions pour m'empêcher d'être ce que je dois être est peut-être une fiction, et je me sers alors de la fiction pour dire pêle-mêle soit que tout est fiction, soit au contraire que rien ne l'est. Les deux voies me semblent aporétiques. Je ne sais pas, lamentablement, ce qui est vrai, et je perçois que mon désir de trouver à tout prix du vrai m'érige lamentable. Qu'est-ce elle cette quête d'absolu que je désire encore, quand tout le monde semble être raisonnablement passé à autre chose ? J'admire ceux qui écrivent : « allons, il faut tâcher de vivre avec ce que l'on a ; on n'est composés que de multiples fictions, de multiples identités » ; ou alors, je me dégoûte, et ils me dégoûtent, et la vérité serait, comme toujours, entre ceux qui prétendent qu'il y a une vérité à trouver, et ceux qui prétendent qu'il n'y en a pas. La sagesse m'indiquerait le parti des troisièmes, les plus silencieux, les plus doux, les plus cachés au fond de la forêt, et cependant à la lisière pour vous accueillir – ceux qui vous disent : « essaie d'avoir l'esprit un peu plus fin, la vérité est toujours sur la voie d'à-côté » ; « ta vérité est dans le déplacement* ». Incapable de l'attendre, pour me rassurer et me distraire l'esprit, je note cependant : « Je crois que c'est ce désir d'être à la hauteur de mes propres fictions et ces prétextes à en créer d'autres au moment même où je crois faire l'effort de l'objectif que je me suis fixé qui me donnera peut-être un jour le droit éventuel de me définir comme écrivain. »
(* une angoisse : et si cette troisième voie était-elle même une idéologie ? mais alors c'est une idéologie que de croire que tout n'est qu'idéologie ? mais alors tuez-moi !)

De la fiction, toujours de la fiction – l'aporie au terme du premier processus me convient encore moins que la deuxième (celle qui consiste à croire qu'on fabrique des fictions pour échapper à l'être, quand le contraire est sans doute vrai)– mais ça à un moment, je le crois : "on cherche bien du réel". Ce n'est pas un fantasme néoplatonicien : c'est juste, qu'à un moment, on vit – on choisit donc bien une fiction sur une autre, et cette fiction, "on la devient réelle"," on se la fait réelle" . A un moment, me dis-je : « peut-être s'agit tout simplement d'imposer enfin ce que l'on est. » C'est là le désir d'un absolu présent, d'un absolu « maintenant », d'un absolu « je suis », sans doute trop de mon siècle. Il y a cette impossibilité à assumer les fictions et à les vivre en toute quiétude (dans le soupçon aporétique, pourtant, peut-être, d'être encore en train d'en créer une, qui me permette de passer à côté de moi-même, au moment où j'énonce ce que je crois être une vérité). La troisième voie peut-être même est fausse - cette volonté d'être autre chose que de fictions ; et l'on croit ensuite, pour se débarrasser de la question, choisir tout simplement, les styles qui nous conviennent le mieux, ou plutôt, nous aident, à tel moment de notre existence ( non même pas à mieux vivre, mais mieux à vivre). En tout cas, le retour de la performance sur la scène contemporaine – ces artistes qui se mutilent et qui mettent leurs vies à l'épreuve du plateau – m'apparaît comme une illusion semblable, une illusion contre une illusion. On veut « être », à tout prix, dans un monde devenu fictions. Peut-être arriverais-je enfin à vivre quand j'aurais abandonné ce double horizon faux. Peut-être dois-je m'assumer, foncièrement, « absolument » - justement et définitivement comme un ensemble de fictions, certaines étant seulement plus ou moins vraies que d'autres (plutôt que "plus ou moins choisies"). Plus ou moins épaisses : selon que la lumière y passant éclaire plus ou moins bien ce que j'aurais envie, enfin, d'avoir fait de ma vie ? ce que les autres veulent faire de ma vie ? ce que nous en faisons ensemble - de ma vie ?

En attendant, je regarde passer, dans l'ombre, mes autres "moi".
Ma fiction masquant le fait d'être en train de produire une fiction pour ne pas avoir à prendre conscience de mes fictions, et toucher enfin ma vie réelle : ce désir, lui-même, fiction ? Et on revient au point de départ : il n'y a pas à dire – je suis incapable de sérieusement penser.
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Message  So-Back le Sam 18 Fév 2017 - 10:42

croisant ET a la fac de sciences , l'amphithéâtre s'écria d'une seule voix
vade retro fiction
depuis la fiction s'est inscrite aux cours de philo, et c'est là que les ennuis commencent
qui est fiction
pourquoi la fiction
comment la fiction

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Re: Fictions

Message  teverino le Sam 18 Fév 2017 - 11:19

Je lis peu la prose, j'avoue que cela tend à me pomper. Et je trouve le contemporain le plus souvent fade, déjà vu (y mettre du trash ou de la déstructuration comme autant d'un style n'y change à mon avis rien de rien, le vide même maquillé reste le vide). Là j'aime ces textes brefs. Une fenêtre entrouverte un instant, un entrebâillement sur l'être. Une fêlure peut-être, une ouverture sur des fragilités qui font une force.

Je ne sais pas s'il s'agit des feuilles d'une fiction-récit plus vaste, un roman peut-être. Je ne suis pas sûr que le lien exclusif qui est opéré entre le mensonge à soi-même et aux autres, la fiction mortelle du Jean-Claude Romand dont il est question, et son crime soit justifiée : est-il certain que ce crime total (jusqu'à ses enfants) soit le prolongement ou la conclusion de l'enfermement dans un mensonge? La vraie faille fatale de sa vie est-elle là (ou bien par exemple le mensonge n'en était-il déjà qu'un des symptômes dangereux et alarmants? je ne connais pas le cas mais j'aurais tendance à suivre cette piste). Mais je crois que si j'aime ce texte c'est justement en raison de sa brièveté, du caractère flash. Au-delà, en plus long, en amplifié il y aurait peut-être lassitude ou malaise à trop voir. Small is beautiful. Qui sait, l'oeuvre est peut-être, parfois, dans les fragments.

Les archéologues le savent bien. La figure noire saisie sur un casson vous parle et vous saisit plus sûrement que ne l'eût fait le vase entier disparu. C'est alors un oeil qui vous regarde, contact direct avec un monde évanoui mais toujours finalement présent, l'accumulation, le bagage du passé, un monde que l'on porte avec nous et qui nous traverse, nous investit, nous sussurre, nous conseille. L'inconscient social et individuel à la fois. Freud l'a découvert aussi : un flash, une réminiscence (et Lacan plus encore : un mot et) ...et voilà que la porte s'ouvre vers les mondes enfouis mais bien présents. Le fragment. Tout n'est-il pas là? La Vénus ou la Victoire seraient-elles vraiment belles à être entières? La beauté, ou l'effet, ne sont-ils pas dans ce qui manque et qui sollicite son complément, sa dé-lacunarisation, qui sollicite et obtient notre rêve. Le fragment nous fait en quelque sorte co-auteur. Le roman nous en prive, qui peut-être trop conduit.

Un livre, même fragmentaire, a un centre qui l'attire : centre non pas fixe, mais qui se déplace par la pression du livre et les circonstances de sa composition. Centre fixe aussi, qui se déplace, s'il est véritable, en restant le même et en devenant plus central, plus dérobé, plus incertain et plus impérieux. Celui qui écrit le livre l'écrit par désir, par ignorance de ce centre. -Blanchot
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