Les écoles froides

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Les écoles froides

Message  Marine le Sam 19 Nov 2016 - 11:46

Les écoles froides

« L'enfant chanta une dernière fois la sonatine, puis il s'en fatigua ». Dans cette nuit où je me méprisais, un ami m'envoyait un passage de Marguerite Duras.
« Il s'en fatigua » : tout le temps de Moderato Cantabile est là ; une phrase résume l'apathique énergie du boulevard de la mer où rien fait événement. J'aimerais, comme elle, donner par un mot un océan entier. Je méprise mes réflexes universitaires ; le relevé du génie littéraire sert par habitude un utilitarisme de la pensée. On m'a appris le texte comme ressource pour mon argument, pour ma rhétorique, pour une dissertation. A chaque pas je viole un sanctuaire que même pas je n'ouvre ; on piétine des tombeaux ; si on les fracturait, encore - les entrouvrir, seulement ! Fouiller, trouver ! Caresser d'une main inquiète le spectre qui dort là. Mais non : on saccage la beauté d'une suggestion, l'unité d'une formule dont le sacre est contenu dans son silence, avec nos cris de singes en études supérieures.
Je n'arrive plus à lire ; je ne suis plus du tout attentif à l'irradiation du texte, à cette impression globale qu'il vous laisse, à la marque du génie dans un détail comme à l'appréhension, sensible, confuse, immédiatement plaisante, de son tout. Comment pourrais-je encore faire attention au monde ? Neuf fois sur dix c'est tout juste si l'on m'enseigne l'écho du cri qu'il fait en rencontrant mon pas. Son cri lui-même n'existe pas. On s'arrange pour étouffer le bruit de nos pieds dans les forêts de la littérature ; nous braconnons sur les terres des hommes de l'ombre et du silence, qui lisent pour lire, qui aiment par amour ; je suis le chasseur qui tire sans réfléchir et se vautre sans la savourer dans cette viande souillée de lèvres. Rejetez-moi, au moins, mots ! Défendez-vous ! Cessez de me faire croire qu'une quelconque justesse d'analyse vaudrait votre impénétrable et votre art de serruriers sans outils, de cambrioleurs sans trucs, de foi sans médiation ! Cessez de flatter mon orgueil quand je me mens dans le plaisir d'une jolie formule. Et le chasseur de ramener encore l'inconnu au connu, de prétendre savoir la couleur du ciel, de dire qu'il connaît la tiédeur et le toucher du pelage que ses mains violent. Quel dégoût de soi-même ; on voudrait encore que je m'applaudisse et souligne la gloire d'un certain enseignement supérieur français, quand il n'a pas su m'apprendre à me taire, quand c'est la parole débile qui enfante un texte dont tous ces gens hideux se font les parents et les géniteurs, « passeurs » dont la spéculation (pas tous !) sur les textes est beaucoup moins contemplative qu'elle n'est censée l'être. Bah, on me dira, on ne peut pas toujours se taire – sur les textes on ne sait que parler – il faut dire encore et encore, ça nous fait du bien ; mais avec fierté encore ! Non ; mon dégoût est ma seule certitude de ne pas encore savoir, d'effleurer sans toucher, d'avoir une vision de l'infini que l'œil de l'observateur pervers n'a pas encore touché. A moins que ce dégoût lui-même ne soit déjà symptôme...

****

Lorsque c'que je dis te froisse – tu pars. Tu n'aimes pas la vaisselle des fonds de cœur sales, la plainte persévérante accrochée à ma tendresse. La lune masquée, qu'on attend, descend sur un costume de balles – 13 ; sur Lyon elle est de verre brisée (sur ma fenêtre humidité dérouille). Hier : éclat de mémoire, où rampe un invisible Fantôme d'histoire, aptes que nous sommes à ne plus le comprendre. Envie de – mais ta bouche a glissé entre la ruelle, ma mocheté et ton attaque.
(Leur – boucherie.)
Un souvenir de théâtre soulève une draperie. Lecture de Char – lancé à toute vitesse, lui qui aime « l'électricité du voyage », sur la course de ? C'est sa vitesse que je pastiche. Il est vrai qu'il traverse la nuit comme j'ai de la peine à traverser le jour et la normalité: il m'offre ma douleur comme si j'étais un résistant et un poète, quand je ne suis qu'un idiot – un fanfaron – un frimeur de mots.
Avez-vous cru à cette idiotie « de roses et de fontaines » ? Chez lui elles sont vraies – « Moi » je les accroche à ma fenêtre pour dire que j'essaie de vivre – une fontaîne sur une fenêtre, ça risque de tuer les voisins (d'en dessous, et d'en face, si un coup d'oeil jeté dans mon appartement leur fait dire que ma richesse est bien LA pauvreté – rien à voir en moi, pas d'intérêt, je veux.)
Un autre jour peut-être : j'essayais de te dire ; j'essaierai de ne pas parler, sauf les lèvres. (riez)
EM-BRA-SSER
Comme un pastiche de pastiche je fais de l'aviron dans le mensonge de ma vie (lol) comme dans le lac sur l'été où j'ai voulu te crever alors que tu étais malade – j'aurais dû te noyer – on serait encore ensemble. Mais je me suis penché sur le fond de l'eau où un château flottait et j'ai décidé de rester prisonnier de l'avenir (c'est une blague). Brouuuu, trop de formules. Parler, parler, tuer les mots. Merde. Le rire aura t-il une chance de laisser ses dents rouges sur le front de la catastrophe, ou suis-je trop sérieux encore ?
[→] Il faut qu'il y ait dans le Poème comme une condensation qui a existé, qui Fut, quelque part entre l'existence et l'écriture ; il faut que ce « sucre magique » (kitsch du désir de lettres) ait été quelque part entre des lèvres ; que le lecteur ne puisse en deviner cependant que le souvenir. Il y a eu – ce n'est plus là – mais tout respire encore ; le regard plonge dans l'ouverture que la fatigue re(n)ferme (la parenthèse car : ça dépend, selon).
C'est pourquoi ma formule est creuse, je suis absent à mon propre délire – c'est pourquoi je suis un imposteur : seul le vide derrière ma phrase : pas de monde à percevoir ; « J'errais dans l'or du vent, déclinant le refuge des crève-coeur extrêmes (…) La neige le surprit. Il se pencha sur le visage anéanti, en but à longs traits la superstition » (Char) on ne comprend RIEN – mais on sait que derrière il y a tout, car la Cohérence se tient debout comme (sur) un Autel (association parfaite de la continuité et de la rupture)
Ecoutez CHAR
/ : « chez moi, universitaire con, le soir et le langage ne s'ouvrent que sur leur propre tournoiement obscène. Notre temple est minuscule : de vent ; une maison faite avec du brouillard – croyez-moi nous sommes nombreux à vivre dedans
- un jour peut-être tout s'écroule, j'espère
Un tourbillon dans du désert. DU DESERT ? J'en veux !

Ajout : (Pourquoi poster ? Vous avez la réponse...)
PS : Mais pour qu'un brouillard s'écroule... C'est le souci avec les métérologies tenaces ; on pense que mentir un seul jour sera pas grave pour faire s'arrêter la pl...
mais c'est pour la vie
et après y'a personne qui vous empêche de retamponner encore et encore le visa(ge) / le corps / l'univers tout entier de la connerie

****

Ah, les parias, les ratés, les bannis ; tous ceux qui savent que la vie est un échec ; tous ceux qui sont dans l'ignorance ; tous ceux qui lisent les textes avec l’œil nouveau de celui qui n'a jamais lu ; tous ceux pour qui la beauté n'est rien – ceux-là pour qui seulement « ça » existe, c'est – et tout commence là, tout doit revenir là, quand les autres commencent à gloser, à faire la grammaire pédante et mortifère de la beauté des textes, beauté étrangère pourtant à toute tentative de catégorisation, à toute volonté d'analyse, et surtout, surtout, ou même plutôt, car la colère fait toujours dire plus loin – mais pourquoi faudrait-il être de demie-fureur ? - à ces masturbations orgueilleuses et féroces qui se croient des sciences, quand il faudrait s'agenouiller ; oh non, je vous entends déjà, je ne dis pas les genoux fléchis comme pour l'autel ; mais enfin pour s'approcher de la beauté ne faut-il pas quand même avoir les mains tendues ?
Ces gens-là apportent le repas et bouffent l'ostie amenée dans leur poche ; aucun présent, aucun cadeau, ne leur est familier ; vive les imbéciles ; vive les creux ; vive les fades ; vive ceux qui ne savent pas voir – au moins tous ceux-là sont vierges et peuvent apprendre ; les autres, ces faux chercheurs – ce sont eux qui me donnent envie, au milieu d'un cours de ****, juste de chialer et de sortir, devant la pantinerie imbécile qui n'a cure de se faire comprendre, tout entier à l'égotisme de son propre plaisir – sérieux, qu'est-ce que le mec transmet ? - qu'ils viennent me chercher ; moi je reste avec les bêtes ; dans la foule on ne me distinguera pas, et je n'ai pas honte de la chaleur des frères ; leur joie stupide m'est un foyer ; elle se ment beaucoup moins quand elle rit dans l'alcool, dans le coin d'une rue, à la beauté du monde ; alors bien sûr c'est facile quand on a tout, quand on est privilégié de l'enfer – c'est pourquoi je n'envie pas, et aucune forme de misère ;
j'envie son intelligence simple et belle dont tous les faux croyants devraient apprendre ; et même si c'est faux, s'il n'y a rien de glorieux à être bête, il y a moins de crime, et je préfère partager une table où l'on me tutoie en me serrant la main qu'un sourire de savant qui a goûté la mort. La science des faibles plutôt que la religion des convaincus – douteuse liturgie où tout le monde applaudit ; mes doigts restent dans les poches trouées des poèmes, dirais-je si je n'étais pas grotesque, si ça n'avait pas des airs de fausse bohème et de bêtise du "contraire" que la fureur abreuve ; qu'importe – je ne vois pas pourquoi la colère serait sublime. Elle est médiocre et pathétique, oui – encore une fois, finalement, la fange, pourquoi pas... au moins la boue est franche et la terre est réelle.
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Re: Les écoles froides

Message  Gobu le Sam 19 Nov 2016 - 14:32

Marine a écrit:Les écoles froides

«
« Il s'en fatigua » (Duras)

donner par un mot un océan entier.

A chaque pas je viole un sanctuaire que même pas je n'ouvre

cette viande souillée de lèvres.

Rejetez-moi, au moins, mots !

la vaisselle des fonds de cœur sales,

Il faut qu'il y ait dans le Poème comme une condensation qui a existé,

s'il n'y a rien de glorieux à être bête, il y a moins de crime,

mes doigts restent dans les poches trouées des poèmes,

B'jour, Marine

Je frétillais d'envie d'écrire...chanter...gratter les cordes de ma gratte (c'est pas une répète c'est un effet - ou affect ? - de style) et puis je dérape sur tes froides écoles. Ca doit être le verglas.

Brrr, vrai qu'elles sont froides, sous ta plume. Mais tu dois les connaître mieux que moi...

Comme d'hab', j'ai relevé dans ton texte quelques formules qui m'ont secoué. Ca sert à ça, au fond, l'écriture est un shaker d'âme, ou de tripes, et je mets quiconque au défi de me prouver que ça n'est pas du pareil au même.

Comme d'hab', j'ai été en même temps abasourdi et exaspéré par l'extrême précision au scalpel de ton écriture (ça tient parfois du calligramme oriental) et à d'autres moments par sa raisonnante luxuriance, limite pédanterie, mais tu as la perverse habileté de faire de cet oxymore conceptuel le sujet même de l'exposé, et de t'auto-mépriser avec assez de verve pour éviter qu'un autre te les serve. Universitaire honteux, certes, mais universitaire quand même, et pourquoi pas la honte, quand elle s'exprime avec talent ?

Comme d'hab', j'ai été touché et cette fois dans le sens le plus cru du terme, comme on se touche durant le coït ou comme quand le chasseur touche sa cible, ce qui veut dire que la biche, le cœur fracassé, gît dans son sang qui fume au milieu des feuilles pourrissantes, oui j'ai été touché quand tu as écrit : "s'il n'y a rien de glorieux à être bête, il y a moins de crime."
Tu as raison avec Colette qui écrivait qu'il fallait être (une)  bête pour pouvoir écrire. T'es sur la voie. Bientôt tu verras, comme moi tu ramperas, on est si bien au ras du sol : personne ne peut te mettre plus bas...

Au plaisir de te relire

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Re: Les écoles froides

Message  Polixène le Mer 23 Nov 2016 - 9:48

Je n'ai plongé que dans le troisième tiers, j'en ai remonté cette phrase, que j'aurais bien aimé avoir écrite:

"[i]Je préfère partager une table où l'on me tutoie en me serrant la main qu'un sourire de savant qui a goûté la mort"

Mais oui, jeune prince, la vanité putréfiée des esprits égotiques est un des dragons que tu dois combattre...La terre n'a pas d’orgueil.
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Re: Les écoles froides

Message  Sahkti le Mer 30 Nov 2016 - 9:05

Les ruptures, les coupures, les parenthèses, les silences et les cris, le tout en alternance, me plaisent beaucoup. Je craignais au début que cela brise le rythme (et le plaisir) de la lecture, mais il n'en est rien; on se laisse emporter et le drame s'insinue, lentement mais sûrement, dans chaque mot que l'on avale.
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