C'est difficile !

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C'est difficile !

Message  obi le Lun 7 Nov 2016 - 16:55

Remerciements et excuses à Marchevêque! J'ai essayé de traiter un peu le même genre de situation que dans Porquerolles, pour voir ce que cela donnait: eh bien c'est difficile et casse-gueule à souhait! Voilà un début que  je ne sens guère convaincant. Mais je fais amende honorable!



      Il était déjà venu à Saint Cava trois ans auparavant ; en panne d'inspiration. Enfin, « en panne » c'était vite dit. Pierre doutait avoir jamais été véritablement inspiré. Mais avec le frisquet de certains matins, le salé revigorant de l'air (même si l'illusion s'en dissipait vite) ça s'était un peu débloqué. Un peu seulement : tout ce qu'il avait pondu, c'était un texte très moyen sur la Syrie, quelques pages molles, pleines de compassion de bazar, de « battons notre coulpe, nous les méchants européens ! » et de « oh ! Pauvres gens qui meurent sous les bombes ! ». C'était tout à fait dans le ton de l'époque mais ça ne fonctionnait pas. Il y avait un imbécile ou un grand homme qui l'avait écrit depuis longtemps : « On ne fait pas de littérature avec des bons sentiments » et pourtant tous les romans de gare à l'eau de rose le démentaient : c'était du moins la littérature qui plaisait aux éditeurs prospères. Les autres étaient en voie d'extinction. Le sien faisait la moue depuis des mois ; après son premier roman, très court mais dont le succès avait surpris tout le monde, Pierre restait en rade. Depuis longtemps, il n' avait plus rien donné à lire. Son dernier cauchemar, l'avait réveillé en panique : le petit homme, toujours très courtois mais dont la distance ironique l'avait plus d'une fois incommodé, hurlait, lui jetait à la volée quelques feuillets. « Un peu de nerf, mon gars ! Maigre , c'est si maigre!  » 
          « Maigre ! » c'est ce qu'avait coutume de lâcher Patrick avec une grimace de dépit au-dessus de l'épuisette lorsque y gigotaient deux ou trois microscopiques crevettes. Puis, dans des silences épais, il épluchait sentencieusement les traînées d'algues filandreuses. « C'est pas le jour ... Tant pis !...On va essayer les roches... » Avec des crochets, on délogeait parfois de beaux spécimens de crabe. Cette année-là, Pierre avait rejeté la faute de sa complète stérilité sur les harpies d'à côté, deux vieilles biques pleines de manies qui ne supportaient rien des bruits du chien ni les cris aigus de ses nièces qu'il gardait le temps que son frère trouvât une location en Bretagne. Des mal baisées qui sentaient sûrement la naphtaline. Ces râleuses lui avaient gâché sa concentration. Ensuite Pierre avait accusé le chien, qui martyrisait le fond des pots de yoghourt, les bruits diffus de la plage au bout de la sente, le temps inconstant, indécis, les nièces agitées. Une fois son frère expédié avec les gamines, il s'en était pris à son âge , à ses rhumatismes; dans un carton rempli de livres Harlequin, caché sous un lit du premier étage -  tout de même pas les lectures de son petit bonhomme ? -  c'était toujours  sur la côte californienne que l'écrivain désespéré croisait fortuitement une ravissante jeune femme esseulée ; en tout cas quelque part aux States ;  à la limite Cannes, Saint Tropez, même Porquerolles, soyons fous ! Mais pas Plouguerneau en Bretagne Nord. Le moral avait plongé à la bruine quotidienne  et puis l'alcool, les bars pitoyables ; et puis rien. Vomir sous les oyats qui étoffaient la haie mitoyenne avait fait hurler les vieilles folles. Il était reparti sans nettoyer.

                                                   
****

          Trois ans après, il a beau être un tout petit plus connu, avoir placé quelques nouvelles dans des revues et donné deux malheureuses interviews sur des radios à l'audience confidentielle, il a beau savoir que la plupart des scenarii ne sont que du pipeau à media, en particulier le fameux poncif : « L'éditeur catastrophé confie à un écrivain au bout du rouleau les clefs de sa villa sur la côte. Il y rencontre par hasard.... etc... » il a beau, pourtant il sait qu'il y a bien eu un petit prodige dans son existence. Timide, émietté. C'est d'ailleurs pour ça qu'il a failli y croire : ça ne ressemblait pas aux miracles tapageurs des comédies sentimentales à l'américaine. Il va le ramasser sous les oyats de la haie, le réchauffer,  il aime la nostalgie. Lorsque le soleil est sorti brièvement à l'instant, il y a eu un éclair au pied des arbustes et dans cet éclair « argenté, mat », un peu fiévreux quand même, car le ciel que l'aspirant écrivain s'oblige quotidiennement à décrire  est gris pluie ce matin, Pierre a compris. Si au moins il pouvait se jouer la surprise mais cela fait un moment qu'il s'y préparait. « Ça devait arriver » Sans heurt, sans drame, comme ces petits chemins fous du bord de mer. On s'y engage pour une  promenade : c'est simple, droit puis ça tourne doucement ; on suit. Les traces s'effacent. On prend un peu plus à gauche, à droite ; on se dit : « c'est pour quelques mètres », on va retrouver la voie. On ne sait plus, on marche toujours et c'est beau malgré tout ;  pas grave, tous les chemins mènent quelque part. Tout à coup c'est ailleurs. Perdu. Tant pis. Reste la mer. Elle est toujours là, le sable et la roche aussi et ces plantes improbables, têtues, flagellées par le vent. Le vent siffle sur le bruissement entêtant des vagues indifférentes. Il est tard. Il faut rentrer. Une autre fois peut-être. Mais on est fatigué, si fatigué tout de même....A quoi bon ?
          Pierre, un peu stupide, se tient le doigt. Il avait oublié. L'éraflure perle. Le sang est frais, le matin aussi. L'homme regarde le rouge vif, ressent le picotement de la brume, des oyats frileux mais vindicatifs, le ressac si proche du sel infini et patient. La vie, la mer. Lui revient, dans la tendreté de ce matin de juillet à Saint Cava, le cocasse effroyable d'une chute lointaine, en contre-jour. El Jadida ? Il faisait chaud, il faisait vert et salé. Pierre s'était renversé le cou. Araucaria : l'arbre gigantesque étendait à l'équerre de son tronc des dizaines de bras placides. « Désespoir du singe  » était son nom familier. La troupe des touristes poussait de petits gloussements  d'effroi mais là-haut, les trois singes qui cabriolaient avaient la patte sûre, s'étaient tous rattrapés. « Tous les trois ...» La remarque amère, peut-être seulement résignée ou lasse, qu'il souligne à voix haute semble déjà absorbée par le coton de l'air que percent quelques rayons. Il fera beau temps aujourd'hui. Alors Pierre fait glisser au fond de sa poche l'éclair argenté qui pleure encore de rosée matinale. Il va longer la mer, l’œil perdu vers l'horizon de sel.

                                                             ****
     C'était en février.
« Comment ça va aujourd'hui ? » Il y avait tout dans cette question : l'ennui d'en connaître déjà la réponse mais aussi l'intérêt sincère d'un ami de trois semaines, Patrick, pêcheur à la retraite, et l'inquiétude de tout homme digne de ce nom vis à vis de son semblable. Pierre avait osé une réponse vraie : « Mal. » Il n'écrivait  rien....même le chien faisait la gueule. Il n'avait plus le courage de le promener. Le ciel minaudait ses nuances entre bleu noir et gris clair. Le comptoir était en faux marbre comme les tables, glacées. Là-bas, dans la bicoque du bord de mer, devant la cheminée, la bête attendait, résignée, que tout le jour ait passé. Le coude frigorifié, Pierre, après deux bières, avait levé un café fataliste : « Je vais me saouler encore une fois, faire suer mes harpies... Je repars la semaine prochaine.... » Même au patron silencieux, sa diction pâteuse faisait visiblement peine. Les deux compères avaient échoué comme d'habitude au Crec'h an Avel, un bar aussi décati que ses clients. Et dans la demi obscurité pisseuse, sous des lampes aux abat-jours vichy trop épais, Patrick avait vidé d'un coup résolu le calva de Pierre, à côté de son expresso. « Ne bois plus. T'as pas nos habitudes !... Tu devrais attendre ta kaerenn . Remarque, ça ne t'empêche pas de vomir du côté gauche, pour tes vieilles ! » Là-dessus il avait gloussé et encore commandé deux cafés ; sans calva.
          La sobriété ironique de son compagnon de beuverie avait suffisamment intrigué Pierre pour lui faire prolonger de presque quinze jours son séjour breton. Au début mars devait arriver dans la vaste maison de droite une visiteuse. Jeune ? Vieille ? L'employée de l'agence de Plougerneau, cousine par alliance de Patrick n'en savait rien. « Elle vient passer une semaine pour voir comment c'est. Sûrement pour préparer des vacances d'été. Sur l'internet, ils disent des trucs... » Et, suivant les indications un peu floues de l'ancien pêcheur, Pierre avait fini par dénicher l'annonce, sur son Ipad : « Idéale pour couple avec deux ou trois enfants » Ça faisait bizarre parce que la maison n'avait pas l'air très différente de la bicoque où logeait Pierre, que «  l'idéale » lui paraissait loin mais l'éditeur ne l'avait pas rénovée. « Il faut dire qu'avec moi il n'a pas gagné grand chose ces dernières années, constata in petto l'écrivain en rade. » En rentrant à Saint Cava par la plage, Pierre était plus vif. Entré dans le décorticage de ses pensées il s'amusa tout en se congratulant . En un instant, il était devenu jaloux du mari d'une femme qu'il ne connaissait pas. L'écriture le fuyait depuis belle lurette mais l'imagination et ses folies  recommençaient à galoper dans ses nerfs. Rassurant. On a beau savoir qu'après le découragement, l'ennui et l'oubli, l'envie reviendra, fatalement, parce que c'est comme ça que fonctionne la machine, jamais on ne peut en être certain. Jamais. Pierre l'avait guetté longtemps, le sentait s'installer, son invincible, son inséparable calcul, monstrueux s'il le référait aux espoirs de sa jeunesse mais vital. Il pouvait y avoir là du matériau pour écrire. Oh, pas un roman ! Une nouvelle, même petite, au moins une accroche solide, un point de départ...

                                                     ****

         Le point de départ arriva un vendredi en fin d'après-midi, avec un gros sac noir à roulettes et une poignée télescopique. Le ciel était gris de mars mais la température de presque douze degrés, quatre de plus que les moyennes historiques prévues par Accuweather. Le bagage noir rappela immédiatement à Pierre un temps révolu, celui d'un achat de dernière minute dans le souk de Marrakech ou peut-être d'Amman. À l'époque, il avait encore de quoi se payer des vacances ensoleillées ! « Petit soleil » semblait tout à fait potable. Ses longues ondulations rousses comprimées à grand peine sous une casquette mal ajustée avaient mis en émoi le guetteur du grenier. Après quelques secondes périlleuses à dégringoler l'escalier donnant sur l'arrière des maisons, il déboucha d'un pas nonchalant dans le chemin creux. « Petit soleil » s'y escrimait sur la serrure du haut portail bleu. Depuis deux semaines, la grosse clef rouillée et le jeu léger du battant gauche, mal maintenu par un énorme crochet, n'avaient plus de secrets pour Pierre.
        — Oh, un leprechaun du soir ! Puis-je vous aider ,mademoiselle?
        — Un quoi ?  
Les yeux étaient clairs, d'un bleu presque violet. « Idiot, tu ne peux pas les distinguer dans ce contre-jour. D'ailleurs la nuit arrive. Arrête de te la jouer façon Nous Deux ou Harlequin . C'est d'un ridicule !Ça ne marchera jamais, elle est trop futée pour ça... »   Ça avait marché pourtant.
       — Un leprechaun. Monsieur Wikipedia, Wiky pour les intimes, dit : « créature humanoïde imaginaire issue du folklore irlandais. Coiffé d'un chapeau et vêtu de rouge ou de vert, il a une barbe rousse...» Après, j'ai oublié.
Elle sourit.        
           — Pour la barbe, c'est exagéré. Vous êtes spécialiste en lutins irlandais ?
Elle a un joli sourire.
           — Oui, exagéré mais je vois mal de loin... Pas spécialiste ; j'ai toutefois à mon actif des semaines d'histoires bretonnes et irlandaises. Avant de se coucher, mes nièces raffolent des lutins. Voyons ce portail !

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Re: C'est difficile !

Message  Gobu le Mar 8 Nov 2016 - 8:43

Salut Obi

Pour ta gouverne, la citation exacte est : "On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments" et ça change tout. Elle est d'André Gide.

Pour le reste, une remarque : tu tournes - assez pertinemment et d'une écriture plutôt bien enlevée - en dérision les procédés en usage dans la littérature qu'elle est pas bonne, et en particulier l'irruption tout à fait miraculeuse dans l'existence misérable d'un pauvre auteur en panne de créativité, d'un deux ex machina - en général une superbe drôlesse qui va bouleverser son existence et lui redonner l'inspiration - et voilà que tu nous fait le coup, et vont arriver à la pelle les bons sentiments ! C'est du second degré,ou quoi ?

Entre parenthèses, je trouve qu'on peut lire en ce moment beaucoup de textes - et pas seulement sur des sites littéraires gratuits mais aussi dans les vitrines des librairies - mettant principalement en scène un auteur qui explique en près de trois cents pages qu'il est incapable de pondre une seule ligne. Ou quand l'absence d'inspiration devient en soi l'unique sujet d'inspiration. Etrange, non ?

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Re: C'est difficile !

Message  hi wen le Jeu 10 Nov 2016 - 8:26

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Message  obi le Jeu 29 Déc 2016 - 13:55

Pendant qu'il faisait mine de ne pas ménager ses efforts, soignant un air attentif au moindre grincement, à la plus minime résistance de la serrure si longtemps étudiée, il sentit revenir le chatouiller son sempiternel remords : « Tu n'es plus à la chasse, ni même à la pêche. Elle n'est pas un gibier... » Un peu de la gravité recueillie du printemps encore hésitant l'effleura. Il chassa tout de son habituel haussement d'épaules « so british,Pierre, oh, my dear ! » comme disait l'une de ses anciennes conquêtes. Il eut à peine le temps de constater, avec un rien de contrariété, qu'il ne se rappelait même plus son prénom. Sally ? Stacy ? Sherry ? Son interrogation se perdit dans la longue plainte grinçante du vantail. Le leprechaun, ravi, tordit prestement ses cheveux d'or et rajusta sa casquette :
    —  Merci. Je rentre la voiture tout de suite.
    — Vous devez être fatiguée. Je viendrai allumer votre feu tout à l'heure. Au besoin je vous prêterai des bûches. Posez vos affaires, venez vous réchauffer. J'ai de l'excellent sherry mais j'ignore s'il est irlandais. D'ailleurs je crois que c'est plutôt portugais.

                                                                             ****

      Le leprechaun aime le xérès, se prénomme Solveig et sourit facilement. Poliment plutôt : ce n'est pas un sourire du cœur. Le rabatteur s'empresse devant la combustion millimétrée de ses bûches, remplit encore une fois les verres et joue les dépités :
       — Vue la couleur peu commune de vos cheveux, j'avais parié pour « Soleil». Dommage !
Un silence. Elle me jauge ?! La diction est lente, détachée.
         — En norvégien, Solveig signifie : le chemin du soleil, précise-t-elle.          
    Le regard est d'un bleu très clair. Trop clair ? Il dédaigne son interlocuteur, suit des étincelles somptueuses qui cherchent à bondir hors de l'âtre. Revient brusquement , dévisage Pierre. Sourire poli. En un tournemain, il a allumé le feu dans la maison voisine, tous les instruments étaient prêts. Il vérifiera la combustion après le repas. Il attend Solveig dans vingt minutes pour l'omelette qui lui a été proposée. Elle a remercié encore :
                   — C'est gentil...
Avec lassitude, méfiance peut-être ? Ce ne sont pas les prétendants qui doivent manquer, se dit Pierre en s'acharnant à récupérer des fragments de coquille cassée dans le bol ébréché. Le jaune est fluide, clair, mais le blanc, gluant, se dérobe au bout des doigts. La fourchette n'y fait rien, la cuillère non plus. Cela fuit, coule, échappe. Le sopalin y parvient mieux. Pierre sale, poivre, bat, ajoute quelques herbes, regarde la préparation monter,mousser. Brusque, il jette l'essuie-tout poisseux et le couvercle de la poubelle, métallique, tempère ses espoirs. Une anguille...
La crème fraîche est là... Vous en voulez dedans ? Ça adoucit !
Faites comme pour vous, a dit Solveig.                                                            
Il ajoutera un peu de poivre mais après la cuisson.
              — J'aime quand c'est épicé.
Désormais c'est sans ambiguïté, il s'en est rendu compte. Plus d'arrière-pensées. Elle l'étonne.

                                                  ****

       Le lendemain matin, il guette d'en haut l'ouverture des volets. Lui a huilé ceux de la petite pièce Harlequin pour ne pas faire grincer les gonds. A genoux sur le lit minuscule où il ne peut allonger sa carcasse, il détaille grain par grain l'appui de pierre de la fenêtre et jouit d'avoir mal, d'avoir froid aux coudes. Enfin elle sort, emmitouflée dans un peignoir sur lequel elle a passé sa veste en laine blanche d'hier soir. Le temps est gris mais le soleil libre ondule sur ses épaules, jusqu'à mi-dos. Elle fume attentivement, scrute la porte de la remise aveugle collée à la palissade, sourit au fouillis des buissons hérissés, aux tiges d'hortensias séchées sur pieds. Dès juin, elles fleuriront bleu. Il l'a vu sur les photos de l'éditeur. Mister Google a beau préciser que Hydrangea macrophylla doit ce coloris somptueux à l'acidité du granit breton, Pierre vient d'y trouver une autre bonne raison. Très bonne. Il a toujours pensé que les surprises de la vie ne pouvaient être que mauvaises . Jusqu'à présent il ne s'est jamais trompé. Eh bien, il profitera de celle-là jusqu'à la catastrophe ! À mi-cigarette, il fait claquer son volet contre le mur.  Elle lève les yeux, comme étourdie. Pierre propose du café. Merci ! Elle boit du thé le matin. La bouteille de gaz ? À changer : elle ira faire les courses mais l'eau est en train de chauffer. Elle a une bite qu'elle emporte partout : 
          —   C'est pratique...
Pierre  rit franchement de la voir soudain cramoisie :
     —  Bien sûr, c'est pratique ! Je vais à Lannilis faire les courses,  je vous emmène ?  Devant le portail, vers neuf heures, ça ira ? 
Par défi, par inclination ou peut-être bien par indifférence, elle a accepté. C'est un délice pour lui que de s'obliger à penser pratique alors qu'il n'est pas ordonné, organisé. Surtout penser pour quelqu'un d'autre. Ça l'amuse, lui qui n'a  jamais pris soin de personne, de s'inquiéter des céréales du petit déjeuner ou de l'emplacement du rayon P.Q. Bientôt, il n'y a plus guère de gêne entre eux et Pierre vient de comprendre, trente-cinq ans après, l'intérêt que  trouvait sa sœur à jouer à la marchande. Il a bien sorti sa panoplie de dînette hier au soir ! Il empêche Solveig d'acheter du kouign amann au Super U.
Mais je veux goûter !                                                                                  
Elle a accepté d'attendre. Il connaît une excellente pâtisserie  et au marché de Kerlouan, dimanche, ce sera encore plus savoureux. Les gâteaux sont cuits sur place, gras, sucrés, mais si bons !
   
                                          ****

        Solveig, intendante dans un collège de l'Est, devait repartir pour Strasbourg à la fin de la semaine suivante. Elle avait pris prétexte d'une énième dispute avec son compagnon pour venir visiter seule la location prévue pour début août. Il y aurait son fils qu'elle élevait seule jusqu'à présent et deux enfants à lui. Ils avaient le projet d'en faire un ensemble mais Solveig vient heureusement de le perdre. Pierre a le cœur qui tape, très fort. En silence, il écoute. Elle répète distinctement à mi-voix : « heu-reu-se-ment » puis fond en larmes. Pierre va chercher des mouchoirs. Il a hésité jusqu'au dernier moment — à cause du dernier tremblement de la voix plus basse ?  — il a fini par lui tendre le vieux mouchoir brodé aux initiales de jeune fille de sa mère. D'un ton un peu défiant, il avertit :
Il est propre mais troué. C'est un très vieux mouchoir... à chagrins ...
Pierre a longtemps écouté. Voilà qu'il se met à parler de ce qu'il a eu de plus cher jusqu'alors, sa mère. Solveig a ouvert grand les volets de ses yeux, s'est mouchée dans l'austère carré de coton blanc, a ravalé un sanglot et fini par s'endormir sur son épaule. Il a fait glisser le leprechaun sur ses genoux et passe les heures à regarder trembler, dans son souffle, un fil d'or entre ses lèvres. Il rêve. Ils ont parlé devant le feu, tous les soirs, chez lui, chez elle. Ils ont ri et se sont tus ensemble. Ont promené la chienne le long des abers. Dans le répertoire de son portable, elle a noté le numéro de Pierre sous le patronyme Caillou puis s'est ravisée et a ajouté un x, puis un autre,majuscule.
Pourquoi ?
Parce que ça fait deux étoiles sur le ciel, a répondu Solveig d'un air d'évidence.
.
                                                ****
         Ils ont communiqué par S.M.S., se sont revus un week-end à Paris pour une exposition Monet au Grand Palais, un autre pour flâner. Pierre songe, avec un rien d'envie, que, de lui, Solveig a des pages à lire, quelques nouvelles à rêver. Lui a beau se plonger dans les colonnes de ses factures et veiller avec scrupule à l'approvisionnement du réfrigérateur, ça ne lui fait aucun effet. Au moins, elle aime le peu qu'il a écrit, en parle avec feu dans des messages qu'elle laisse sur le répondeur. Elle lui demande de ne pas décrocher : c'est donc au texte qu'elle parle plus qu'à lui. Difficile de rester en accord intime avec quelqu'un qui évolue loin de vous, dans une vie que vous ne connaissez pas. Il le savait pour l'avoir lu dans les magazines féminins de son dentiste ou entendu autour de lui. Même son éditeur, deux fois divorcé, accumule les conquêtes d'un soir sans parvenir à se stabiliser. Pourtant il a les moyens, lui. A son exemple, lorsque Solveig, qui connaît le prix des choses, est venue à Paris, pour deux week-end, Pierre n'a pas lésiné. C'est plutôt elle qui l'a freiné : le leprechaun oriental n'est pas dépensier, seulement de plus en plus mystérieux et taciturne. Pierre a conscience de la chance qui lui est échue. N'est-ce pas ce qui le paralyse ? Les silences parisiens entre eux n'ont plus rien à voir avec ceux de l'Aber Wrach'. Il n'a pas questionné. Pierre a préféré se taire et préserver quelques bribes d'espoir. « Ensemble » est un adverbe qu'il n'utilise plus. Au début, il rêvait d'eux : « lorsque nous...», puis : « si nous...». Maintenant, avec le fatalisme qui lui est coutumier, que la distance et l'absence exacerbent, il sait qu'il a déjà accepté la fin et ne songe plus qu'à son « comment ». Quelle belle pièce de théâtre lorsque le mari et les enfants viendront pour les vacances !Sa mélancolie le dispute au cynisme et il alterne ses promenades entre les cimetières du Montparnasse et du Père Lachaise. De la tombe d'Honoré de Balzac, le petit gros qui, sur son lit de mort, épousa madame Hanska à celle de l'auteur de l'Amant,il sait bien qu'il y a plus improbable encore que la carrière d'écrivain dont il a rêvé : être un homme heureux. Entre pleurs d'impuissance et rage de se battre pour conquérir ce que cette saleté de vie lui doit, après tout, comme aux autres, il a quand même réussi a se procurer un talisman. À défaut de convaincre Solveig de ne plus fumer, il s'est procuré sur Etsy un étui à cigarettes Hall de 1930, marqué argent, à l'arrière duquel il a fait graver, dans l'écusson vide, un S et un soleil stylisé. Lors de leur dernière rencontre, elle y a aussitôt transféré le contenu de son paquet, lui a serré la main avec une force inaccoutumée et a souri largement, trop. Indéchiffrable. Pierre a songé avec tristesse et résignation à l'adage selon lequel il est plus gratifiant de donner que de recevoir ; sauf bien sûr, pour un drogué sa dose, a-t-il rectifié.

             Joyeuses ou émues, ils ont célébré plusieurs fois leurs retrouvailles à Paris mais Solveig n'a pas voulu dormir chez lui. Il la couvre de cadeaux ; sait que c'est bête. Elle n'est pas vénale. C'est pour cela qu'il aime sa « décalée » comme il dit. Un jour, elle a pourtant pilé devant des Louboutin. Trois ou quatre cents euros la moindre paire convenable. Ils parlaient de Saint Cava, de la plage et des orteils enfin libres, à l'air. Et de fin juillet, où ils se retrouveraient côte à côte. Son index a fait une tache légère sur la vitre. « Oh ! » elle a juste dit « oh ! » mais avec une intonation telle que Pierre a pris le temps de repasser deux fois dans sa mémoire le montant de son dernier relevé de compte. Les tongs, car ce ne sont rien d'autre que des tongs, sont bêtement rayées blanches et grises et sur la bride est écrit en rouge : Le petit Marcel. Pierre admet qu'elles sont élégantes et insiste pour les lui offrir. Ce sera leur complicité, leur lien, invisible à tout non initié. Et, confusément, quelque chose comme un pressentiment étrange lui vient. Pierre songe à Balbec, à La prisonnière . Il a honte d'avoir pensé ce qu'il a pensé. Mais qu'a-t-il vraiment pensé ? Peut-être craint-il seulement de devoir mettre le titre  au masculin. Il insiste, le sourire au lèvres, câlin : « Tu les aimes tant ! » Il taquine : «  ... des Louboutin, des Christian Louboutin ? »  La réponse est tranchée : « Eh bien, Christian n'a qu'à aller se faire voir ! »

                         Dans le quartier latin, ils ont joué les étudiants attardés ; lors d'une averse, se sont réfugiés dans La librairie du bonheur. Pour quinze euros, ils ont acheté des tiges d'achillée, puis le Yi-King pour vingt-cinq euros soixante cinq et sur la moquette de l'hôtel, trempés mais excités et heureux, ont tiré leur premier oracle : le onze. Ils étaient incapables de reconnaître le gribouillis de l'idéogramme. « Le petit s'en va, le grand vient. Fortune . Succès » annonçait le jugement. Pourquoi s'en défier, surtout lorsqu'on a tant besoin d'être bien? Par la fenêtre ouverte, les oiseaux d'un printemps vivace exultaient sous la pluie tiède. Même le trait mutable les conduisait à une figure tout aussi ravissante : L'approche. Assis côte à côte en tailleur, ils avaient accepté avec ferveur. Pourquoi Pierre aurait-il rappelé la mise en garde de la page 71 : «  Pas de plaine qui ne soit suivie d'une côte, pas d'aller qui ne soit suivi de retour  » ? Ils avaient récité le dernier conseil : « Jouis du bonheur que tu possèdes » et fermé les yeux sur l'adverbe « encore » à la fin de la phrase. Relevée d'un bond, Solveig avait conclu d'un air entendu :
  — C'est n'importe quoi, ces trucs-là, qui peut y croire ?                                                        
Puis haussé les épaules:
                  —  On s'en fout, c'est marrant.
Elle secouait la tête, comme absorbée par le vert jaillissant dans la cour intérieure.  Protecteur, Pierre souriait, lissant les rayons d'or.
                  — Mais oui, lutin, on s'en fout. D'ailleurs moi, je n'écris que des nouvelles réalistes...
Paris était beau au mois de mai.

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Re: C'est difficile !

Message  seyne le Sam 31 Déc 2016 - 13:15

Pas trop convaincue cette fois.
Le récit mouline pas mal et le héros est si préoccupé de lui-même, même quand il tombe amoureux, qu'on a du mal à l'imaginer écrivant un premier livre intéressant.
Du coup la jeune fille prend elle aussi des allures de papier glacé, on ne suit pas bien le fil de la narration et le récit à les défauts sans les qualités d'un roman de gare, si soucieux qu'il soit de se dénoncer lui-même.
Le truc brîllant ramassé sur le sol, parce qu'il tient le lecteur en haleine de façon trop prolongée semble un procédé artificiel.
Je crois qu'il faudrait muscler le récit, entourer le héros languissant d'un monde plus varié et imprévisible : l'auteur devrait se démarquer de son héros et le secouer un peu, le regarder avec amitié plutôt que de l'accompagner dans ses délectations moroses.
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