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Message  Marine le Jeu 22 Sep 2016 - 13:53

Un texte de l'été que je poste maintenant seulement (et que je demanderai sans doute un jour de supprimer, dans la mesure où il inaugure la troisième partie d'un possible projet - mais il peut être indépendant, donc pour l'instant, le voici).

A chaque nouvel attentat, on espérait que l'acte tragique allait réveiller les vivants de leur torpeur, que la cruauté, l'abominable violence du massacre n'aurait pas été "vaine" (comme si la mort pouvait être autre chose !) ; que le cri des victimes déchirant le rideau ferait une trouée où la pensée s'engouffre. Nous nous tenions les mains assis sur le lit, à cette heure tardive ; il était trois heures du matin ; les notifications du Monde arrivaient en rafale, et comme obsédés nous scrutions inquiets l'écran du téléphone, qui insensiblement augmentait le carnage, ajoutait les morts aux morts et notre empathie diffusait une peur étrange, une sidération anxieuse que nous n'étions pas encore habitués à ressentir, nous qui pensions avoir grandi dans un pays en paix. On espérait que la force du tragique appellerait comme son frère une forme de sublime, qu'il y aurait une grandeur à hauteur de l'horreur. Mais il restait seulement ces vies écrasées sur le goudron un soir de 14 juillet, et nous deux les mains jointes à l'écoute de cette fête macabre, les oreilles fascinées, les yeux rivés sur un objet, incapables de la moindre preuve de dépassement de nous. Les mots d'Angelicca Liddell résonnaient dans nos têtes : « J'enveloppe les assassins dans un manteau de roi, pour supporter la continuelle infamie des justes. » Comment pouvait-on louer des assassins ? Mais elle ne faisait pas, elle ne leur prêtait qu'un vêtement de scène, pour que cette violence du monde réel se change en violence de théâtre, en cruauté de plateau, en costume prêté pour comprendre que notre violence de petits méchants quotidiens et obtus était une des causes de cette violence plus grande, de ce déchirement qui devait enfin nous faire réagir, nous faire parler, nous faire taire enfin et ne laisser vivre que l'humanité de nos corps de vivants dans cette nuit profonde où nous nous enfoncions. Nous aurions pu faire l'amour ce soir-là, nous aurions pu avec elle poursuivre dans la chair l'exploration de la bestialité frustrée qui nous revenait à la gueule comme un boomerang lancé un peu trop près de nos désirs. Mais nous ne l'avons pas fait, incapables d'autre chose que d'être amis, parce que tu pouvais pas, parce que tu étais malade toi aussi, et dans mon délire, dans cet assoupissement rêvé, ce cauchemar de nos deux mains jointes sur les draps à écouter l'horreur, à imaginer des corps fuyant devant l'inimaginable route d'un camion, je confondais ta maladie avec la maladie de mon pays, je me disais que tes peurs étaient les siennes, toi qui n'a pas su me dire autre chose qu' « il y a quand même un problème avec cette religion », ou quelque chose d'approchant, et cette parole me rendait fou et j'étais fou que tu puisses la prononcer, toi dont j'avais cru à la générosité, même si je savais que ton erreur provenait de la peur. Je ne te reconnais pas ; il n'y avait rien à reconnaître ; une bête avait ouvert les cuisses. Nous nous tenions les mains tout de même puisque nous trouvions que c'était important, puisqu'il n'y avait rien d'autre à faire, mais à nous trouver si misérable et si médiocres dans cette discussion, dans cette argumentation sans sens face au nombre de morts je me disais que nous-mêmes nous n'étions pas à la hauteur de notre humanité. Je voyais d'un coup en toi ce que étais et ce que j'étais aussi, de petits bourgeois plein d'empathie et de médiocrité, plus soucieux de notre sécurité que de participer à ce que le monde soit juste, et est-ce à cause de tous ces cadavres que je ne dormis pas, où à cause de ce dégoût de nous, car nous n'honorions pas la vie ? Nous nous tenions les mains ; il restait dans cet acte, auquel j'avais peut-être un peu besoin de te pousser, un amour, une tendresse. Je t'aimais et je ne parvenais pas à t'en vouloir de ton infamie, de mon infamie, de l'infamie de notre pays, de cette médiocrité tenace que davantage il aurait fallu combattre.
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Re: 14/07

Message  jfmoods le Jeu 22 Sep 2016 - 18:53

Premier balisage. Une petite aération sur quatre paragraphes m'apparaît souhaitable. Des positionnements de virgules à revoir.

"À chaque nouvel attentat, on espérait que l'acte tragique allait réveiller les vivants de leur torpeur, que la cruauté, l'abominable violence du massacre n'aurait pas été "vaine" (comme si la mort pouvait être autre chose !) ; que le cri des victimes déchirant le rideau ferait une trouée où la pensée s'engouffre.

Nous nous tenions les mains assis sur le lit, à cette heure tardive ; il était trois heures du matin ; les notifications du Monde arrivaient en rafale, et comme obsédés nous scrutions inquiets l'écran du téléphone, qui insensiblement augmentait le carnage, ajoutait les morts aux morts et notre empathie diffusait une peur étrange, une sidération anxieuse que nous n'étions pas encore habitués à ressentir, nous qui pensions avoir grandi dans un pays en paix. On espérait que la force du tragique appellerait comme son frère une forme de sublime, qu'il y aurait une grandeur à hauteur de l'horreur. Mais il restait seulement ces vies écrasées sur le goudron un soir de 14 juillet, et nous deux les mains jointes à l'écoute de cette fête macabre, les oreilles fascinées, les yeux rivés sur un objet, incapables de la moindre preuve de dépassement de nous. Les mots d'Angelicca Liddell résonnaient dans nos têtes : « J'enveloppe les assassins dans un manteau de roi, pour supporter la continuelle infamie des justes. » Comment pouvait-on louer des assassins ? Mais elle ne faisait pas, elle ne leur prêtait qu'un vêtement de scène, pour que cette violence du monde réel se change en violence de théâtre, en cruauté de plateau, en costume prêté pour comprendre que notre violence de petits méchants quotidiens et obtus était une des causes de cette violence plus grande, de ce déchirement qui devait enfin nous faire réagir, nous faire parler, nous faire taire enfin et ne laisser vivre que l'humanité de nos corps de vivants dans cette nuit profonde où nous nous enfoncions.

Nous aurions pu faire l'amour ce soir-là, nous aurions pu avec elle poursuivre dans la chair l'exploration de la bestialité frustrée qui nous revenait à la gueule comme un boomerang lancé un peu trop près de nos désirs. Mais nous ne l'avons pas fait, incapables d'autre chose que d'être amis, parce que tu pouvais pas, parce que tu étais malade toi aussi, et dans mon délire, dans cet assoupissement rêvé, ce cauchemar de nos deux mains jointes sur les draps à écouter l'horreur, à imaginer des corps fuyant devant l'inimaginable route d'un camion, je confondais ta maladie avec la maladie de mon pays, je me disais que tes peurs étaient les siennes, toi qui n'a pas su me dire autre chose qu' « il y a quand même un problème avec cette religion », ou quelque chose d'approchant, et cette parole me rendait fou et j'étais fou que tu puisses la prononcer, toi dont j'avais cru à la générosité, même si je savais que ton erreur provenait de la peur. Je ne te reconnais pas ; il n'y avait rien à reconnaître ; une bête avait ouvert les cuisses. Nous nous tenions les mains tout de même puisque nous trouvions que c'était important, puisqu'il n'y avait rien d'autre à faire, mais à nous trouver si misérable et si médiocres dans cette discussion, dans cette argumentation sans sens face au nombre de morts je me disais que nous-mêmes nous n'étions pas à la hauteur de notre humanité. Je voyais d'un coup en toi ce que tu étais et ce que j'étais aussi, de petits bourgeois plein d'empathie et de médiocrité, plus soucieux de notre sécurité que de participer à ce que le monde soit juste, et est-ce à cause de tous ces cadavres que je ne dormis pas, où à cause de ce dégoût de nous, car nous n'honorions pas la vie ?

Nous nous tenions les mains ; il restait dans cet acte, auquel j'avais peut-être un peu besoin de te pousser, un amour, une tendresse. Je t'aimais et je ne parvenais pas à t'en vouloir de ton infamie, de mon infamie, de l'infamie de notre pays, de cette médiocrité tenace que davantage il aurait fallu combattre.
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Re: 14/07

Message  jfmoods le Jeu 22 Sep 2016 - 19:23

Second balisage. Ponctuation personnelle.

"À chaque nouvel attentat, on espérait que l'acte tragique allait réveiller les vivants de leur torpeur, que la cruauté, l'abominable violence du massacre n'aurait pas été "vaine" (comme si la mort pouvait être autre chose !) ; que le cri des victimes déchirant le rideau ferait une trouée où la pensée s'engouffre.

Nous nous tenions les mains, assis sur le lit à cette heure tardive ; il était trois heures du matin ; les notifications du Monde arrivaient en rafale et, comme obsédés, nous scrutions, inquiets, l'écran du téléphone qui, insensiblement, augmentait le carnage, ajoutait les morts aux morts et notre empathie diffusait une peur étrange, une sidération anxieuse que nous n'étions pas encore habitués à ressentir, nous qui pensions avoir grandi dans un pays en paix. On espérait que la force du tragique appellerait, comme son frère, une forme de sublime, qu'il y aurait une grandeur à hauteur de l'horreur. Mais il restait seulement ces vies écrasées sur le goudron un soir de 14 juillet, et nous deux, les mains jointes à l'écoute de cette fête macabre, les oreilles fascinées, les yeux rivés sur un objet, incapables de la moindre preuve de dépassement de nous. Les mots d'Angelicca Liddell résonnaient dans nos têtes : « J'enveloppe les assassins dans un manteau de roi pour supporter la continuelle infamie des justes. » Comment pouvait-on louer des assassins ? Mais elle ne le faisait pas, elle ne leur prêtait qu'un vêtement de scène pour que cette violence du monde réel se change en violence de théâtre, en cruauté de plateau, en costume prêté pour comprendre que notre violence de petits méchants quotidiens et obtus était une des causes de cette violence plus grande, de ce déchirement qui devait enfin nous faire réagir, nous faire parler, nous faire taire enfin et ne laisser vivre que l'humanité de nos corps de vivants dans cette nuit profonde où nous nous enfoncions.

Nous aurions pu faire l'amour ce soir-là, nous aurions pu, avec elle, poursuivre dans la chair l'exploration de la bestialité frustrée qui nous revenait à la gueule comme un boomerang lancé un peu trop près de nos désirs. Mais nous ne l'avons pas fait, incapables d'autre chose que d'être amis, parce que tu ne pouvais pas, parce que tu étais malade toi aussi et, dans mon délire, dans cet assoupissement rêvé, ce cauchemar de nos deux mains jointes sur les draps à écouter l'horreur, à imaginer des corps fuyant devant l'inimaginable route d'un camion, je confondais ta maladie avec la maladie de mon pays, je me disais que tes peurs étaient les siennes, toi qui n'a pas su me dire autre chose qu' « il y a quand même un problème avec cette religion », ou quelque chose d'approchant, et cette parole me rendait fou et j'étais fou que tu puisses la prononcer, toi dont j'avais cru à la générosité, même si je savais que ton erreur provenait de la peur. Je ne te reconnais pas ; il n'y avait rien à reconnaître ; une bête avait ouvert les cuisses. Nous nous tenions les mains tout de même puisque nous trouvions que c'était important, puisqu'il n'y avait rien d'autre à faire, mais à nous trouver si misérables et si médiocres dans cette discussion, dans cette argumentation sans sens face au nombre de morts, je me disais que nous-mêmes nous n'étions pas à la hauteur de notre humanité. Je voyais d'un coup en toi ce que tu étais et ce que j'étais aussi, de petits bourgeois plein d'empathie et de médiocrité, plus soucieux de notre sécurité que de participer à ce que le monde soit juste, et est-ce à cause de tous ces cadavres que je ne dormis pas, ou à cause de ce dégoût de nous, car nous n'honorions pas la vie ?

Nous nous tenions les mains ; il restait, dans cet acte auquel j'avais peut-être un peu besoin de te pousser, un amour, une tendresse. Je t'aimais et je ne parvenais pas à t'en vouloir de ton infamie, de mon infamie, de l'infamie de notre pays, de cette médiocrité tenace que davantage il aurait fallu combattre."
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Re: 14/07

Message  'toM le Ven 23 Sep 2016 - 22:21

Brut de lecture, sur la version JF Moods (je suis fainéant); il y a des passages où l'écriture se complexifie, d'autres, où plus simple, elle paraît plus sincère envers la vraie vie, s'affranchit du décor. Parfois, un mégot écrasé dans un cendrier, c'est moins spectaculaire mais plus chargé de sens qu'un long travelling au ralenti. Il mérite relecture, mais tu n'as pas choisi la facilité dans ce texte, où j'aurais envie de trouver un peu plus d'exigence, et un clair/obscur plus net.
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Re: 14/07

Message  jfmoods le Sam 24 Sep 2016 - 9:47

Troisième et dernier balisage sur la forme.

"À chaque nouvel attentat, on espérait que l'acte tragique allait réveiller les vivants de leur torpeur, que la cruauté, l'abominable violence du massacre n'aurait pas été "vaine" (comme si la mort pouvait être autre chose !) ; que le cri des victimes déchirant le rideau ferait une trouée où la pensée s'engouffre.

Nous nous tenions les mains, assis sur le lit à cette heure tardive ; il était trois heures du matin ; les notifications du Monde arrivaient en rafale et, comme obsédés, nous scrutions, inquiets, l'écran du téléphone qui, insensiblement, augmentait le carnage, ajoutait les morts aux morts et notre empathie diffusait une peur étrange, une sidération anxieuse que nous n'étions pas encore habitués à ressentir, nous qui pensions avoir grandi dans un pays en paix. On espérait que la force du tragique appellerait, comme son frère, une forme de sublime, qu'il y aurait une grandeur à hauteur de l'horreur. Mais il restait seulement ces vies écrasées sur le goudron un soir de 14 juillet, et nous deux, les mains jointes à l'écoute de cette fête macabre, les oreilles fascinées, les yeux rivés sur un objet, incapables de la moindre preuve de dépassement de nous. Les mots d'Angelicca Liddell résonnaient dans nos têtes : « J'enveloppe les assassins dans un manteau de roi pour supporter la continuelle infamie des justes. » Comment pouvait-on louer des assassins ? Mais elle ne le faisait pas, elle ne leur prêtait qu'un vêtement de scène pour que cette violence du monde réel se change en violence de théâtre, en cruauté de plateau, en costume prêté pour comprendre que notre violence de petits méchants quotidiens et obtus était une des causes de cette violence plus grande, de ce déchirement qui devait enfin nous faire réagir, nous faire parler, nous faire taire enfin et ne laisser vivre que l'humanité de nos corps de vivants dans cette nuit profonde où nous nous enfoncions.

Nous aurions pu faire l'amour ce soir-là, nous aurions pu, avec elle, poursuivre dans la chair l'exploration de la bestialité frustrée qui nous revenait à la gueule comme un boomerang lancé un peu trop près de nos désirs. Mais nous ne l'avons pas fait, incapables d'autre chose que d'être amis, parce que tu ne pouvais pas, parce que tu étais malade toi aussi et, dans mon délire, dans cet assoupissement rêvé, ce cauchemar de nos deux mains jointes sur les draps à écouter l'horreur, à imaginer des corps fuyant devant l'inimaginable route d'un camion, je confondais ta maladie avec la maladie de mon pays, je me disais que tes peurs étaient les siennes, toi qui n'a pas su me dire autre chose qu' « il y a quand même un problème avec cette religion », ou quelque chose d'approchant, et cette parole me rendait fou et j'étais fou que tu puisses la prononcer, toi dont j'avais cru à la générosité, même si je savais que ton erreur provenait de la peur. Je ne te reconnais pas ; il n'y avait rien à reconnaître ; une bête avait ouvert les cuisses. Nous nous tenions les mains tout de même puisque nous trouvions que c'était important, puisqu'il n'y avait rien d'autre à faire, mais à nous trouver si misérables et si médiocres dans cette discussion, dans cette argumentation dépourvue de sens face au nombre de morts, je me disais que nous-mêmes nous n'étions pas à la hauteur de notre humanité. Je voyais d'un coup en toi ce que tu étais et ce que j'étais aussi, de petits bourgeois plein d'empathie et de médiocrité, plus soucieux de notre sécurité que de participer à ce que le monde soit juste, et est-ce à cause de tous ces cadavres que je ne dormis pas, ou à cause de ce dégoût de nous, car nous n'honorions pas la vie ?

Nous nous tenions les mains ; il restait, dans cet acte auquel j'avais peut-être un peu besoin de te pousser, un amour, une tendresse. Je t'aimais et je ne parvenais pas à t'en vouloir de ton infamie, de mon infamie, de l'infamie de notre pays, de cette médiocrité tenace que davantage il aurait fallu combattre."
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Re: 14/07

Message  Pussicat le Dim 25 Sep 2016 - 13:33

Tu n'as pas choisi la facilité, cela a déjà été dit... (?)

J'ai commencée la lecture et me suis arrêtée à : On espérait que la force du tragique appellerait comme son frère une forme de sublime, qu'il y aurait une grandeur à hauteur de l'horreur., comme étouffée, comme si j'avais besoin de faire une pause, de reprendre mon souffle, de boire un grand verre d'eau...
Je suis donc passée à la 1° version de jfmoods lorsque j'ai vu son travail, et j'ai repris ma lecture, mais au début, et je dois avouer que les espaces créés sont les bienvenus, ce qui te donne mon avis sur la forme.

Lorsque j'écris que Tu n'as pas choisi la facilité je veux dire que mêler l'intime à l'actualité est ardu, et pour moi ça ne fonctionne pas.
Je ne suis pas arrivée à entrer dans ton texte, que j'ai relu.
Je ne sais pas comment l'expliquer, mais je ne vois pas où tu veux en venir... l'écriture est empruntée... l'entame où le "nous" fait son apparition est d'une lourdeur tragique qu'elle en devient comique : Nous nous tenions les mains, assis sur le lit à cette heure tardive ; il était trois heures du matin ; les notifications du Monde arrivaient en rafale et, comme obsédés, nous scrutions, inquiets, l'écran du téléphone qui, insensiblement, augmentait le carnage,...

Un passage que j'ai retrouvé redondant dans le dit, lu, vu, et pas du tout à la hauteur de ta plume, c'est celui de la victimisation :
Nous nous tenions les mains tout de même puisque nous trouvions que c'était important, puisqu'il n'y avait rien d'autre à faire, mais à nous trouver si misérable et si médiocres dans cette discussion, dans cette argumentation sans sens face au nombre de mortsje me disais que nous-mêmes nous n'étions pas à la hauteur de notre humanité. Je voyais d'un coup en toi ce que étais et ce que j'étais aussi, de petits bourgeois plein d'empathie et de médiocrité, plus soucieux de notre sécurité que de participer à ce que le monde soit juste, et est-ce à cause de tous ces cadavres que je ne dormis pas, où à cause de ce dégoût de nous, car nous n'honorions pas la vie ?

Je n'ai pas accroché, mais pas du tout.
à bientôt de te lire, Marine
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Re: 14/07

Message  Marine le Lun 26 Sep 2016 - 16:42

Je vous remercie tous beaucoup, notamment JFMoods pour ses corrections ; j'ai laissé bien trop de scories, je m'en aperçois, dans ce texte, et je m'excuse ainsi pour cette présentation. Sur la forme cependant : j'écris en bloc, j'ai du mal avec le principe des formes typographiques soignées, des textes bien aérés, des discours présentés ; je veux à un moment que les choses débordent et se disent ; si je ne ressens pas la nécessité profonde d'un alinéa et d'un retour à la ligne, je n'en mettrais pas ; cela voudrait dire qu'ils obéiraient à une convention de lecture (même si le souci du lecteur, certes, est important) et de présentation, et non à un impératif de l'esprit du texte.

Je réponds ensuite, comme je n'ai pas beaucoup de temps, à Pussicat ; je pense que je comprends ton point de vue, mais j'aurais besoin que tu développes : ce "refus" de mon texte que tu as ressenti, cette sorte de dégoût presque, à te lire, qu'il a suscité en toi, m'intéresse. Dans ta critique ("pas à la hauteur de ta plume") je sens presque une accusation de médiocrité, de bassesse, et je veux la comprendre parce qu'elle implique je crois une position sur le monde, et pas seulement un jugement d'ordre littéraire ou stylistique.
Je n'arrive pas à trouver, même si j'accepte la critique, cette prose "enflée", comme pleine d'une artificielle emphase ou d'une victimisation ; c'est vrai, le ton et le souffle peuvent paraître emportés par la sidération ; mais cette sidération-là, je t'assure qu'elle est réelle ; ainsi il n'y a pas de victimisation outrée pour moi, dans le passage que tu cites : oui les personnages dont il est question ressentent une médiocrité réelle ; le texte prolonge la réflexion d'Angelica Liddell (tape "Que ferais-je, moi, de cette épée", sur Google ; je crois qu'en fait tu adresses à mon texte un peu les mêmes reproches qu'on a pu faire à Liddell elle-même sur son égotisme dans son spectacle). C'est la médiocrité et la petitesse de tous les "gens bien" qui appellent la destruction et la violence ; c'est une réflexion politique - vis à vis de laquelle tu as le droit de ne pas être d'accord.
Peut-être, et j'y songe réellement, qu'il y a un hiatus entre ce que je pense de mon propre texte et ce qu'il dit, comme il est aussi semi-autobiographique et retrace des moments qui m'ont touché ; je prends peut-être ma sincérité, à tort, pour qualité littéraire ; mais je ne sais pas, j'ai l'impression qu'il y a un implicite, dans ton dégoût, dans ton refus, dans ta déception à vis à vis de ce texte, qui engage autre chose. C'est comme si toi tu l'avais lu au second degré (cette histoire de "comique" dans la phrase citée) alors que j'étais, je te l'assure, tout à fait sérieux - ce n'est pas pour moi un tragique forcé, mais un sentiment réel.

Je me suis dit, que, peut-être, tu trouvais ridicule cette expansion d'une intériorité et ce discours (d'un narrateur qui se penche sur lui-même au moment des attentats) parce qu'ils étaient grotesques, narcissiques et presque obscènes, à l'égard de la réalité des vies perdues et de la réalité des gens qui l'ont vraiment vécu. Je crois que je comprends, avec ton commentaire, que ça puisse effectivement être un problème. Si c'est effectivement ce questionnement éthique qui t'a amené à un tel déplaisir face à ce texte, je le trouverais finalement assez juste ; je serai ravi d'en discuter avec toi. J'ai hâte que tu me précises ta pensée, vis à vis des précisions que j'aurais pu apporter ici : ton commentaire soulève en moi de nombreux interrogations (n'hésite pas, si besoin, à me contacter par mail).

Merci encore à vous trois
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Re: 14/07

Message  Pussicat le Mar 27 Sep 2016 - 20:04

Je suis sensible à tes interrogations, que tu te sois penchée, arrêtée, ainsi, sur mon commentaire... aussi, pour ne pas prendre trop de place sur VE, répondrai-je à ton invitation... merci et à bientôt,
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Re: 14/07

Message  jfmoods le Mer 28 Sep 2016 - 9:30

L'élément le plus notable est sans nul doute un constat à la fois banal et révélateur : ce texte, constitué de 14 phrases, ne contient que deux phrases simples. La première, raisonnablement longue, est arrimée par la parataxe à l'hébétude de l'instant (« Mais il restait seulement ces vies écrasées sur le goudron un soir de 14 juillet, et nous, deux les mains jointes à l'écoute de cette fête macabre, les oreilles fascinées, les yeux rivés sur un objet, incapables de la moindre preuve de dépassement de nous. »). La seconde est une question qui n'attend pas de réponse, qui fait plutôt office d'exclamative indignée (« Comment pouvait-on louer des assassins ? »). Construites par juxtaposition, coordination et / ou subordination, les autres phrases débordent parfois les limites généralement admises (surgissement du propos d'une personnalité, introduction impromptue du discours direct, forme interrogative pour le moins inattendue). Ce débondement appuie la charge argumentative, la nécessité de questionner ce traumatisme enlisé dans l'innommable et pris en charge par l'imparfait. L'interpellation de l'Autre se veut également interpellation du lecteur devant une responsabilité aussi écrasante qu'indivisible (plus que parfait : « j'avais cru », passé composé : « nous ne l'avons pas fait », « toi qui n'a pas su me dire », conditionnel  présent : « le cri des victimes... ferait une trouée », « la force du tragique appellerait... une forme de sublime », « qu'il y aurait une grandeur », conditionnel passé : « l'abominable violence du massacre n'aurait pas été vaine », « nous aurions pu » x 2, « il aurait fallu combattre »).
Merci pour ce partage !
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Re: 14/07

Message  hi wen le Mar 1 Nov 2016 - 1:50

"les oreilles fascinées" me posent problème, elles supposent une écoute active qui vient positiver l'evenement. "sidérées", ou "abasourdies" conviendrait mieux. ce coté positif, il est perceptible un peu partout, dans le vocable : sublime, fete, vetement de scene, yeux rivés sur l'objet, théatre, etc.

" à imaginer des corps fuyant devant l'inimaginable route d'un camion"
là aussi j'ai un problème avec cette imagination active et faisant son beurre du réel. l'inimaginable appliqué à la route du camion me parait déplacé. la violence, ce n'est pas celle du tracé, mais de l'inimaginable de l'imagination. de ce qui est proprement non imageable, de ce qui dépasse les mots. or toi, tu l'images très bien, en tracé de courbes.

il n'y a aucune sidération en fait. mais une sorte de rebond, une reprise de volley au débotté, pour en mettre un bon coup d'accélérateur sur le masochisme moral.

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Re: 14/07

Message  Gobu le Mar 8 Nov 2016 - 9:31

Salut Marine.

Comme je te l'ai déjà dit à plusieurs reprises, en dépit de son extrême préciosité, j'apprécie ton écriture et ses méandre. En ce qui concerne la réaction de ton ou plutôt de tes deux personnages à l'événement, c'est ton choix que de privatiser, pour ainsi dire un choc qui affecta en même temps des millions de gens, de concentrer un traumatisme collectif sur l'impact qu'il provoque sur un couple ordinaire (si tant est que cela veuille dire quelque chose) et de montrer ainsi que la paralysie qu'il provoque sur eux n'est au fond que le reflet de celle dans laquelle il a plongé la Société tout entière. Quant à l'idée que tu avances sur la fin, selon laquelle une telle violence n'est au fond qu'une réponse (un châtiment ?) à notre médiocrité généralisée, c'est une opinion que je ne partage pas.

Je suis justement en train de transpirer depuis des mois sur un long récit qui met en scène le pilote du camion (depuis son enfance jusqu'à son acte dément) moitié fiction moitié réel (j'ai changé son nom, sa nationalité et inventé des détails biographiques mais le fond est fidèle à l'esprit de l'événement) parce je pense que la clef du drame se trouve malgré tout dans son esprit dérangé. L'important étant de savoir, puis de montrer qui, pourquoi et comment, a réussi à instrumentaliser  ce dérangement pour faire de cet homme une bombe humaine (merci Téléphone) au service d'une cause qui revendique et justifie formellement cet acte. Peut-être enverrai-je un extrait ou deux sur VE, mais en ce moment, je patauge dans un tel marasme privé (je vais sans doute me retrouver à la rue d'ici la fin de l'année et en plus je sors d'une grave maladie) que j'ai beaucoup de mal à penser à autre chose, écrire et chanter par exemple, même si au fond il n'y a que cela qui peut m'aider.  

A propos, merci pour la référence à Angelica Liddell, je ne connaissais pas et c'est intéressant en dépit des outrances.

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Re: 14/07

Message  Polixène le Ven 11 Nov 2016 - 18:42

Toutes les réponses intelligentes ont déjà été faites , je ne pourrai rien t'apporter de plus ce soir, à part, j'ai lu, ça m'a fait du bien, et merci. Ah et aussi n'arrête pas d'écrire.
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Re: 14/07

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