L'amour de la France

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L'amour de la France

Message  Gobu le Jeu 14 Jan 2016 - 14:29

L’amour de la France


FR 3 rediffusait il y a quelque temps, dans le cadre de l’excellente émission « Des racines et des ailes » trois mini reportages consacrés à trois familles étrangères tombées raides dingues de l’art de vivre à la française – ce que les anglo-saxons appellent non sans une certaine condescendance la « french touch ».

Une première constatation s’impose. La « touche française » n’est pas à la portée de toutes les bourses. En tous cas les bourses d’importation. On nous présentait d’abord un couple de jeunes avocats de Penasacola, Floride. Puis un couple, plus âgé, d’antiquaires londoniens à la retraite. Et enfin un ménage d’entrepreneurs immobiliers chinois. Les premiers étaient riches. Les seconds très riches. Quand aux derniers, ils étaient immensément riches. Autant que peuvent l’être des fils du Ciel nés sous une bonne étoile auxquels sourit le génie des affaires.

Les deux américains, au demeurant d’une ingénuité charmante, avaient eu le coup de foudre pour le village de Sancerre. Elle peut tomber plus mal. Ils y avaient acquis une petite maison de ville pour passer leurs vacances (deux semaines par an au maximum : le temps des avocats américains est précieux) La bicoque, vue de la rue, ne manquait pas de caractère, mais la décoration intérieure (papier peint jauni recouvrant la pierre de taille, linoléum grumeleux masquant les tomettes d’origine, cloisons en placoplâtre et autres faux plafonds en stuc) réclamait l’intervention d’un expert (en l’occurrence un pittoresque architecte à moustache de maquignon auvergnat) et un sérieux complément financier au prix d’achat du bien. Lequel supplément fut âprement marchandé prestation par prestation – on n’est pas avocat américain pour rien – en dépit du coût exorbitant des communications internationales, qui ont bien dû dévorer la moitié des ristournes arrachées au maître d’œuvre.

Le couple de britanniques avait jeté son dévolu sur une bâtisse nettement plus cossue, sorte d’opulente ferme avec dépendances, sise dans le Maine-et-Loire à un jet de pierre des châteaux historiques de Touraine et d’Anjou. Son propriétaire, un quinquagénaire aussi souriant que matois, l’avait réaménagée en confortable résidence de campagne. La vente se fit par le truchement d’un autre britannique déjà très au fait du marché de l’immobilier rural, expert en l’art de refourguer au prix fort à ses compatriotes le pied-à-terre français de leurs rêves. Celui de ces deux sympathiques enfants d’Albion s’appelait chambres d’hôtes, et passait par la réfection – coûteuse et non sans aléas – du bâtiment de dépendances, où tout était à refaire, il faut bien le dire. Ils s’y collèrent à peine le marché conclu avec un enthousiasme rapidement douché par les dures réalités de l’administration, de la pénurie de main d’œuvre qualifiée et plus généralement de la célèbre nonchalance française si incompréhensible à nos amis d’outre-Manche, pour lesquels l’efficacité prime sur tout. C’est pourtant cette nonchalance qu’ils viennent acquérir chez nous à prix d’or. Comprenne qui voudra…

Les chinois étaient d’une autre trempe. Encore plus fondus d’art de vivre à la française que les précédents (on sait que le Chinois ne fait rien à moitié, surtout quand il en a les moyens) ils avaient opté pour la démarche inverse. Au lieu de venir goûter sur place aux charmes bucoliques de l’Hexagone, ils avaient choisi de reconstituer un coin de France au beau milieu de l’Empire du Dragon, dans la banlieue résidentielle de Pékin. Mais pas n’importe lequel : pour satisfaire leur amour de notre chère Patrie, ils avaient fait reconstruire à l’identique le Château de Maisons-Laffitte, qui avait successivement abrité le Comte d’Artois (futur Charles X) le Maréchal Lannes et le richissime banquier Jacques Laffitte. Excusez du peu. Il n’y manquait pas une lame de parquet ni une moulure de cheminée. Les deux experts de l’Ecole Boulle venus admirer le résultat des travaux en restèrent béants de stupéfaction. Tout au plus trouvèrent-ils à redire au plissé d’aucuns rideaux du salon d’apparat. Il fallait bien justifier les honoraires exorbitants versés par leur hôte pour jouir sur place de leurs conseils. On sait que le Chinois déteste perdre la face : le milliardaire arracha lui-même les tentures litigieuses et promit de les faire remplacer dans les plus brefs délais par d’autres réalisées selon les instructions des deux experts. Il faut dire qu’il avait l’intention de faire de son château une résidence d’exception à l’usage de ses compatriotes fortunés, la seule à offrir en Chine tout l’apparat et le raffinement d’une vraie demeure seigneuriale française. Ce qui s’appelle concilier le plaisir et les affaires.

Ce n’est pas le tout d’acquérir une demeure de caractère douillettement nichée dans le terroir français. Encore faut-il y apprendre à y jouir de cette fameuse douceur de vivre qu’apprécient tant les étrangers en visite chez nous, qu’ils viennent en long courrier ou en panzer. La partie n’est pas gagnée d’avance. Autant ne pas être pressé, l’un des travers principaux des anglo-saxons. Le Chinois, lui, a quatre mille ans de civilisation derrière lui ; autant dire qu’il sait ce qu’attendre veut dire. Nos sympathiques américains, eux, n’avaient guère de patience. C’est une vertu apparemment inabordable en Floride. Cela ne les empêchait pas de suivre des cours de cuisine où on leur apprenait surtout le français de ménage, de faire eux-même leurs courses au marché local, sous le regard amusé et attendri des autochtones, ou bien encore de s’essayer avec plus ou moins de bonheur à la confection de spécialités nationales. Là non plus, la partie n’était pas gagnée d’avance. Le foie gras cru sous vide est une denrée délicate, qui ne s’accommode qu’assez peu des vicissitudes du tourisme international. On avait conseillé à notre américain de le conserver au frais, moyennant quoi il lui fit traverser l’Atlantique au fond de sa valise, dissimulé dans une chaussette usagée. Il paraît que c’est le seul moyen de le soustraire à la vigilance de la police des frontières US, pour laquelle il est sans doute assimilé à quelque arme de destruction massive. Ils le servirent en amuse-bouche à un aréopage de quadras à la blondeur insolente et au bronzage opulent (ou inversement) On passera sur la préparation de cette malheureuse glande hépatique, qui aurait eu de quoi faire meugler d’indignation la brave fermière qui avait gavé sa propriétaire. Après en avoir extrait tant bien que mal le nerf, l’Escoffier en herbe malaxa joyeusement la chair à pleines mains, la noya sous des flots de porto de cuisine, et fit cuire au four le compost ainsi obtenu durant une bonne heure. Inutile de dire que le résultat ressemblait plus à une pâtée pour chiens qu’au noble hors d’œuvre servi en tranches élégamment marbrées sur les bonnes tables. La sœur du maître des lieux consentit à retirer son chewing-gum de la bouche pour avaler une tartine de la mixture, que tous s’accordèrent à trouver délicieuse. Pour l’Américain, le foie gras est un peu le beurre de cacahouète des français.  

Les deux britanniques, en revanche, se débrouillaient mieux aux fourneaux. En dépit des retards pris dans l’aménagement de leurs chambres d’hôtes (ils avaient oublié qu’en France, au mois d’août, les artisans sont tous en vacances) ils avaient réussi à accueillir quelques invités dans les temps en les logeant (fort douillettement, ma foi) dans leur propre demeure. Bien sûr, le pourtour de la piscine était en friche, le jardin évoquait plus un carré de forêt vierge que les parterres de Trianon et des fils électriques dénudés se balançaient encore avec nonchalance aux lampadaires de la terrasse, mais après tout, l’essentiel n’était-il pas de profiter du calme et de l’élégance de la campagne de l’Indre-et-Loire ? En tous cas, la salade de tomates du jardin au chèvre frais de la bergerie voisine que leur servit leur hôtesse avait fière allure, et la daube qu’on l’avait vue fricasser énergiquement en cuisine – sur un fourneau à bois ! – semblait d’honnête facture. Sans parler de la tarte aux pommes, du verger domestique, naturellement. Tout cela reniflait le bio et la provenance d’origine résolument contrôlée. En France, l’Anglois traque l’authentique avec la ténacité d’un chien courant, mais il entend qu’il soit dûment estampillé par l’administration.

Se régalaient-ils, ces aimables envahisseurs ? Ils semblaient plutôt sacrifier à quelque rite profane. Et pas tant profane que cela vu la proximité d’une chapelle cistercienne du XIIème comme neuve. Les trois invités, un peu figés par la grandeur historique du moment, mastiquaient leur daube avec des mines recueillies de premiers communiants. Ils ne dégustaient pas le vin d’Irancy avec moins de componction. L’addition devait être plus salée que le fromage de chèvre, mais que diable, l’authentique n’a pas de prix, et l’on sait bien que les choses qui n’ont pas de prix sont les plus chères. Et puis ce sont des réalités dont un gentleman s’abstient de parler. En tous cas à table. Never complain never explain.

Le couple d’entrepreneurs chinois, en revanche, menait sa quête du Graal français avec un délicat mélange de sérénité bouddhique, de subtilité asiatique et de férocité mercantile. On ne s’improvise pas nabab du Céleste Empire comme ça. Dans un premier temps, ils parcouraient la campagne profonde dans leur imposante berline avec chauffeur, écumant méthodiquement boutiques d’antiquités, brocantes et vide-greniers. Ce qu’ils cherchaient ? de l’authentique aussi, mais pour l’exfiltrer chez eux. Ils raflaient systématiquement tout ce qui se rapportait de près ou de loin à l’univers du vin. Afin d’en décorer l’immense caveau de dégustation du Château. Ce n’étaient que futailles anciennes, pressoirs de fer forgé, tire-bouchons de toute sorte et autres tastevins armoriés. Quand ce n’étaient pas le mobilier en chêne d’une taverne bourguignonne, un lot de chaises Louis XV presque en l’état ou une ménagère en porcelaine de Sèvres à peine dépareillée. Tout cela payé rubis sur l’ongle et en devises fortes ; quand il aime, le milliardaire chinois ne compte pas. Il ne fait pas non plus les choses à moitié. Pour recevoir leurs futurs convives dans le strict respect de l’étiquette en vigueur sous l’Ancien Régime, Madame Milliardaire n’hésitait pas à suivre des cours de maintien, de protocole, de décoration de la table, que sais-je encore, d’ordonnancement du service, l’étiquette d’Ancien Régime est si tarabiscotée. C’est ce qui fait son charme, à l’instar de celui de la grammaire française. Et c’est pour cela, qu’en dépit de tenaces préjugés envers les mœurs et le caractère de ses habitants, la France demeure envers et contre tout la première destination touristique du monde…

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Re: L'amour de la France

Message  Polixène le Jeu 4 Fév 2016 - 18:46

Un texte bien agréable à lire, où gobusiens et gobusiennes ne seront pas déboussolés; cependant voilà, il manque de ressort, ce texte; alors il est là comme un jouet inutile que les enfants délaissent parcequ'il est cassé. Il suffirait d'une micro-intrigue...
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Re: L'amour de la France

Message  midnightrambler le Ven 5 Fév 2016 - 0:26

Oui, une sorte de guide des relais et châteaux de France, version luxe à la rédaction soignée ...
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Re: L'amour de la France

Message  Lucy le Sam 12 Mar 2016 - 2:49

Intéressant ce texte, même s'il me manque un petit quelque chose. Ici, quand on parle de la France, tout le monde dit : "I went to Paris" ou "I wanna go to Paris", comme si la France se limitait à cela. Je ne compte plus le nombre de répliques, affiches, bijoux arborant une tour Eiffel. Et quand on regarde ce type de documentaires, les acheteurs de l'étranger viennent en "province" un peu pour vivre la vie de château (et les dépenses qui vont de pair !)
C'est amusant de voir cette France fantasmée, et c'est cela que je ressens dans ton texte. Cet écart entre ce que peut vivre le natif et ceux qui viennent se poser dans ce pays rêvé, voire imaginé, recréé. Ce serait intéressant de voir, dans quelques années, si leur point de vue sur les choses aura changé... ou pas.
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Gobu se lance dans le façon grand chef, comme Rebuchon

Message  silene82 le Mar 21 Juin 2016 - 16:17

L'excellence de la façon tue un peu, si j'ose, l'acuité du propos. Je n'ai pas vu le reportage, mais un certain chauvinisme que je ne me connaissais pas me fait plutôt guetter le faux-pas du néo-envahisseur pour en épingler le ridicule ; car le grand corps malade d'une nation moribondante ne me donne guère envie de rire. Plus de plumetis, foin de rubans, de guipures nenni : la langue du Grand Siècle se meurt, Proust sue dans sa consomption et ses miasmes, et c'est marre.
Et je n'aurai cent ans que la semaine prochaine, pour les mauvaises langues.
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