Réfraction for ever.

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Réfraction for ever.

Message  Rezkallah le Mar 8 Déc 2015 - 10:46

Elle était revenue avec une partie du crâne rasé.
Il était huit heures pile. Je ne l'avais pas reconnue par le judas, et pris la batte de base-ball avant d'ouvrir la porte.
Son sourire était toujours là. Son visage gonflé, violacé, faisait mine de rien. Elle avait jeté un coup d’œil sur la batte et son sourire s’était fendu un peu plus. Je la fis entrer en la tirant doucement. Elle était molle, les mains gelées.
J'avais dormi comme un bébé la nuit durant. L’écho de mes rêves résonnait encore à mes tympans pendant que je faisais couler le café. Elle avait posé un sac usé, noir, sur la table, patientant sagement sur le canapé en prenant en pleine tronche le flot ininterrompu des informations crachées par BFMVT. Je ne tenais pas savoir ce que contenait ce sac.
Je servis deux tasses et attendis un instant, regardant sa nuque dégagée. Il y avait déjà tant à faire avec nous-mêmes. Pourquoi les informations nous en donnaient davantage ? Je voulais éteindre la télé mais la télécommande était dans ses mains. Je posai le café sous son nez et m'installai à côté d'elle. Son visage était affreux. Elle avait sûrement passé quelques heures aux urgences pour se faire recoudre les arcades. Les points étaient frais, les plaies prêtes à sangloter. Sa lèvre inférieure était nettement fendue, comme le bec d'une carafe. Cette coupure, qui datait un peu, avait formidablement cicatrisé, mais çà restait impressionnant à voir. J'aurais pu y passer un doigt. Ses pommettes, rutilantes, choquées, noirâtres, fraîchement tabassées de la nuit lui comprimaient les yeux, lui donnait un air de petite mongole. Son nez, lui, partait à gauche, digne de celui d'un poids lourd sans punch ni talent.

Je pouvais la regarder pendant des heures, comme un vicieux, idiot, perdu dans les couloirs d'un musée morbide. Je la laissai se nourrir, jusqu'à satiété, des images, du son, des couleurs du moniteur. J'avais presque oublié son prénom. Je voulais l'oublier. Mais chaque fois que l'horreur, sous une de ses innombrables formes me tombait sous les yeux, Élisabeth, me revenait à l'esprit, comme en réponse à une prière inconscience de ma part.

On s’était connu pendant une formation à Pôle Emploi. À peine sorti du lit, en retard, j'avais pris une place au dernier rang dans la salle immense. J'avais tenté de finir ma nuit, en transcendant la voix de l'orateur, les murmures des chômeurs, discrètement, les yeux clos, mais un bruit irritant, m’en empêchait. J'ouvris les yeux et trouvai une femme stressée à l’extrême, agrippée à son sac bon marché, qui jouait des talons, comme un jeune soldat au front, tapait du morse pour sa survie.

De toute évidence, elle savait que son mari la trouverait à la sortie de la réunion, pour lui en foutre plein la gueule, mais moi je l'ignorais. Je trouvais ça plutôt courageux d'être présente à son rendez-vous Pôle Emploi, après une nuit passée à errer dehors. Pas son époux. Je dus intervenir, par respect pour l’être humain. Quand je dis intervenir, c'est attendre qu'elle finisse de recevoir sa rouste, sur le trottoir et l'aider à se remettre debout. Elle avait épousseté sa jupe courte, et m'avait dit avoir besoin d'un café. On ne peut pas laisser seule une personne qui vient de subir une telle violence, et passer deux heures à écouter des gens lui expliquer comment trouver du travail. Cela dit, il avait choisi ses coups, et n'avait pas fait saigner le visage. Ce qui en soi, je le découvris plus tard, est une preuve d'amour. Moi, en tout cas, je ne pouvais pas l'abandonner. Face-à-face, dans le bistrot collé aux immeubles de Pole-Emploi, je ne compris pas, tout de suite à qui j'avais à faire... J'appris que le type qui l'avait démolie n’était pas son mari, juste une connaissance, qu'elle vivait sur la corniche fleurie pas loin de chez moi et d'autres choses inutiles.

J'allais lui dire « adieu », quand elle se mit à parler d'une chose étrange. Elle voulait que je l'accompagne chez elle, pour me montrer un truc. À la regarder de plus près, malgré son accoutrement, elle avait quelque chose de beau dans la silhouette, et sa voix était agréable. J'étais rarement invité. Voire jamais. Et rien d'autre ne m'attendait. Je montai dans sa Fiat panda et me laissai guider. Je lui demandai plusieurs fois, pendant le trajet, ce qu'elle voulait me montrer.

— Si je te le dis, tu ne voudras plus venir...

Ça sentait la menthe dans son appartement. L’intérieur était assez vide. Volets clos. Pas d'animaux. Elle avait jeté ses talons à l'entrée, et s’était faufilée en vitesse, disparaissant derrière une porte. De l'eau se mit à couler. Sa voix passa les murs de la salle de bains et m'indiqua de faire comme chez moi.

J'avançai jusqu'à tomber dans le living. La télé était en marche, en mode mute. BFMTV tournait dans la cadre. Peinture beige crépi. Une table en verre, basse, posée sur un tapis blanc, était entourée d'un assortiment de canapé et fauteuils en cuir marron. L'odeur de menthe était là. Un halogène éclairait timidement la scène. Il faisait sombre, ce n’était pas agréable, j'avais l'impression que je pouvais me faire attaquer à tout moment. Je n’était pas décidé à m’asseoir quand elle revint, le corps et la tête, enroulés dans des serviettes.

— Tu bois quoi ?
— De l'eau gazeuse, si tu as ?
— Pas de souci, et installe-toi, sois pas timide...

Elle revint avec les rafraîchissements. Et à distance d'un silence, nous ne disions rien, attendant je ne sais quoi. Je sais maintenant qu'elle savait ce qui allait se passer et se languissait. Dans le scénario j'allais dire :

— Alors, c'est quoi ce truc que tu voulais me montrer ?
— Ça t’intéresse ?
— Je serais pas là sinon.
— Tu sais les choses qui ont réellement de la valeur dans la vie n'ont pas prix et dans un sens n'ont aucune valeur...

Je ne répondit rien à ce charabia philosophique qui me fit froid dans le dos, tant j'avais l'impression que c’était sorti de la bouche d'une autre personne que celle en face de moi. Je pouvais presque la voir cette personne-là, comme si j'avais capté sa fréquence, je sentais nettement, sa présence, dans la peau de mon hôte.

— Frappe-moi !
— Comment ?
— Frappe-moi, je t'ai dit !
— Espèce de folle !
— Donne-moi, ou tu n'auras rien, fit-elle avant de se jeter sur moi.
Je la repoussai et elle fit éclater la table basse. Elle revint à la charge enroula ses jambes autour des miennes et ses mains autour de mon cou. Je lui envoyai une torgnole et elle vola de nouveau sur les débris de verre. Il y avait du sang partout. Elle se releva. J'avais mal rien qu'à la regarder. La gerbe n’était pas loin. Et pourtant, Elle semblait satisfaite.

— Élisabeth, dit-elle.

Pourquoi me donner son prénom à ce moment ? Je l'aidai à se soigner comme je pus. Ouvris deux bières et pris place dans la cuisine ouverte. Je m’inquiétais mais elle m'expliqua qu'elle avait l'habitude. Je n'en demandais pas plus.

— Je vais y aller maintenant, fis-je.
— Dans cette pièce, fit-elle, en indiquant un porte qui jouxtait le salon.
— Y a quoi là-bas ?

Elle me prit par la main et nous entrâmes dans la pièce. Elle alluma. Une faible lueur me permit de découvrir une chambre dépourvue, de fenêtre et de meuble, hormis, dans le fond, un imposant objet recouvert d'une bâche sale .

— C'est quoi ça ?
— Un miroir, un miroir, pas comme les autres.
— C'est-à-dire...
— Tu peux bien comprendre, non ?
— Non...
— Il était là, quand j'ai emménagé. Le propriétaire est une connaissance, un papy plein aux as, qui aime la compagnie des femmes, qui a fait fortune dans le bois. Il me loue cet appartement pour presque rien, à la condition que le miroir ne bouge pas. Moi, j'ai dit « oui »...
— J' aurai dit « oui » aussi...
— Il m'avait prévenue, me disant que le miroir est un peu spécial, un genre de tour de magie, récupéré chez un brocanteur anglais. Je ne l'avais écouté que d'une oreille, tout heureuse d’emménager.
— Et ?
— Si tu te regardes dedans, je te dirai la suite. Sinon, tant pis.
— C'est en rapport avec... que tu aimes te faire frapper ?

Elle ne répondit pas, passa une main douce sur ma joue, et sortit de la pièce.

Je m'approchai du miroir. Il était immense, prenait tout la largeur de la pièce. Les pieds dépassaient de sous la bâche, massifs, taillés dans un bois sombre. Un courant d'air froid passait comme dans un couloir. L'odeur de menthe avait disparu. Le silence était total. Au fur et à mesure que je m'approchais, des murmures étouffés commençaient à me parvenir.

La bâche, de plus près, était vraiment dégueulasse, comme tachée de traces d'urine et de cambouis. Elle devait peser son poids. Tout en posant une main dessus, écœuré, pour libérer le reflet, je me demandais ce que j’étais en train de faire. Je tirai fort, et la bâche tomba un peu, de quoi laisser apparaître la porte d'entrée par le reflet. Elle semblait lointaine, très lointaine. Je fus pris d'angoisse. Mal à l' estomac. Une peur vive que cette porte disparaisse à tout jamais. Je lâchai la bâche, tournai les talons, et m'enfuis... En traversant le salon en direction de la sortie, je vis Élisabeth qui jouait avec mon portefeuille, notant mon nom, mon adresse, dans un petit calepin. Je compris que ça ne servirait à rien de partir.
 Depuis ce jour et jusqu'à cet instant, où elle daigna se détourner de BFMTV pour moi, elle hantait mon existence.
Elle arrêta enfin la télé, posa la télé commande, souffla sur sa tasse, me regarda longuement, passa une main dans mes cheveux. Une goutte tomba d'entre les points de suture, et lui coula dans les yeux. J'allai chercher un mouchoir pour lui nettoyer le visage. Le temps de revenir, elle ne portait plus que sa culotte, la batte posée entre ses cuisses translucides.  La boule à zéro lui allait bien. La forme de son crâne s'y prêtait. Elle viendra jusqu'à ma mort, m'avait-elle promis. Tant que je ne me regarderais pas dans son miroir, elle serait toujours là, et je devrais lui donner ce qu'elle voulait. Tout et n'importe quoi.  Elle poussa le sac poisseux vers moi. Je ne tenais vraiment pas à savoir ce qu'il y avait dedans. 

Rezkallah

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Re: Réfraction for ever.

Message  hi wen le Mer 16 Déc 2015 - 21:25

ça appuie bien fort sur les plis, mais pas trop

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Re: Réfraction for ever.

Message  Polixène le Jeu 21 Avr 2016 - 20:21

Ce sac poisseux est un excellent mistrigri, et quelle boîte de Pandore!
Tu as le sens du récit, c'est assez cinéma, visuel.
Bien sûr les thèmes "gore" semblent être ta prédilection, chacun ses goûts. Mais ce qui est difficile à supporter dans tes textes, plus encore que la thématique, c'est le côté frontal de la violence, à aucun moment le narrateur ne se distingue du personnage, c'est une question de dosage ou de distance, je ne sais pas trop.
Tout se passe comme si le lecteur était collé de force contre une vitre, était obligé d'assister à des turpitudes, et sommé à la fin de dire si c'était bien.
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