La PASSY-ON selon Saint Marc

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La PASSY-ON selon Saint Marc

Message  gypoete barbu le Jeu 22 Oct 2015 - 4:33

La  PASSY-ON  selon  Saint Marc

Pressenti, le régional Barrabaz, un droit commun récidiviste, déclara forfait.
Applaudi, le fédéral Pilatoz, un lave-mains spécialiste, tira le départ.
Accroupi, l’international Ramuz, un écrivain calviniste, bondit à toute allure.

En ce temps-là, comme en témoigne l’excellent envoyé spécial Yves Saint Marc, sponsorisé par une fameuse lessive à la résine de pin, l’usage était de s’auto flageller au micro avant le départ, comme autrefois le faisaient les jockeys et les cochers au préjudice de leurs chevaux.
Au cours de l’interview que Ramuz avait accordé sur les directives de son coach Simon à CNN (China New Nation), la chaîne détentrice des droits mondiaux de rediffusion de la Course, il avait beaucoup insisté sur son actuelle méforme et sur le véritable calvaire que constituait cette épreuve.
Celle-ci était en effet redoutable pour les organes esquintés, autant qu’elle était effroyable pour les organismes éreintés et rentable pour les organisations accréditées.
Ramuz n’ignorait pas que par le passé plus d’un compétiteur avait terminé sa carrière sous la dent d’un tigre de pierrier, sur le bord d’un ravin mal négocié ou au fond d’une crevasse solidifié. Au printemps précédent, un concurrent d’il y a quarante ans était ainsi reparu en bas d’un front de glace, les traits du visage si intacts que sa fidèle épouse vieillie, de le voir si fringant d’apparence, en avait versé quelques larmes amères. Il n’en fut pas ressuscité pour autant.

Pour l’heure il galopait en tête, immédiatement suivi par deux larrons qui s’entendaient comme en foire, le long d’un méchant sentier à travers prés et foins en direction du Fayet d’en bas, première station de service. La grande montée en effet commençait traîtreusement par une longue et fastidieuse descente qui dévale du Plateau.
Figure imposée par le règlement et les besoins du spectacle, une chute au moins était obligatoire dans cette section.
Ramuz fit comme s’il ne put éviter un roncier de clôture planté là par un inconscient de pétrousquin papiste anti-helvétique primaire. Par chance il ne s’en releva qu’avec un semis d’épines criblant tout le pourtour de son crâne, comme on le voit à l’arrêt sur image qui fit le tour de la planète à cet instant, tableau maintes fois scanné, copié et remasterisé lequel c’est certain figurera encore plus de deux mille ans plus tard dans les anthologies photos disponibles dans toutes les bonnes librairies au prix très étudié de Yuan cent vingt cinq.

Les deux larrons en profitèrent pour prendre de l’avance.
Le zeppelin de CNN, dont la caméra numéro un montée sur jeu de rotule ne ratait pas un trébuchement de voûte plantaire, faisait sentir sur les échines déjà fatiguées son feulement diabolique au milieu d’un silence pesant qui ne permettait pas de deviner longtemps à l’avance l’intérêt qu’il vous portait soudain. Il fut évalué selon Saint Marc à une minute quinze la distance séparant ceux-ci de celui-là, et à neuf minutes celui-là du groupetto qui suivait loin derrière.
Après la saisie au vol au Fayet des musettes réglementaires, les choses sérieuses commencèrent avec, en délaissant cette année la station du célèbre et superbe oratoire de Saint Nicolas le Féroce pour cause de travaux, la montée vers celui de Saint Gervais par déviation obligatoire et pour dévotion obligée, deux minutes minimum.
Le sentier dit de la Voie normale, large et entièrement tracé en forêt, emprunte ensuite une ancienne voie de chemin de fer datant de la plus haute antiquité et conçue à l’époque dit-on pour conquérir le Toit du monde par la mécanique sans filtre à particules.
Les écarts ne furent aucunement modifiés jusqu’à l’arrivée au Col Gotha.

Ce lieudit, autrefois Col Voza, doit son appellation actuelle à la Course et au rassemblement à cet endroit de la jet set du temps à l’hôtel Bienvenue, Nid d’aigle et Prarion réunis par tunnel.
Nul, qu’il fut de la politique, du spectacle ou du cartel, ce qui revient aux mêmes, ne comptait s’il ne se montrait à cette occasion au cours de laquelle le champagne, le flonflon et la publicité coulaient à flots.
Même Sa Sainteté fréquentait quelques instants les lieux chaque année, depuis qu’entre le onze février et le seize juillet deux mille huit cent cinquante huit Sainte Bernadette Scoubidous avait condescendu à faire dans un coin de rocher par là quelques apparitions brèves mais très remarquées, relançant ainsi la vente qui périclitait des statuettes de plâtre bleu et blanc.  
Comme tout le monde, Ramuz fut astreint à une heure d’arrêt, agrémentée de trois interviews, deux spots de sponsors et une distribution de matériel pour la suite du programme : pelisses climatisées, bandanas à épines, godasses à clous (ces derniers démontables, ils serviront dans la phase finale) etc.
Il lui fut de plus attribué par le handicapeur officiel un piolet géant de nature à affronter les plus rudes parois de glace et les plus extrêmes coulées de neige.
Compte tenu de son classement provisoire, il s’agissait pour lui d’un instrument lourd et de grande taille, presque plus haut que lui, dont la forme, qui résultait de l’évolution des techniques comme l’homme de celle des espèces, était aujourd’hui celle d’un T chinois, en somme presque celle d’une croix romaine.
Jusqu’au Toit il fallait absolument porter son piolet, et la tradition voulait que le vainqueur la brandisse les bras ouverts pour la photo qui ferait la une du JT de vingt heures depuis Pékin, capitale du plus puissant pays du monde, jusqu’à Oued Bogomoro, République démocratique et parlementaire du Tchad, 75 habitants, un seul puits.

Et la Course reprit, suivie de son dirigeable à éco carburant sans émission de gaz à effet de serre et de Saint Marc casque aux oreilles et micro entre les dents. Après un dur itinéraire rocheux et quelques têtes roussies par le soleil maintenant au plus haut, elle déboucha au bord du Couloir du Déjeuner, un endroit terrifiant s’il en est.
Appointés par l’Office de tourisme de Saint Gervais, priez pour eux, les fonctionnaires de cette collectivité territoriale avaient commencé comme tous les jours d’été, dimanches et jours fériés compris, hors le 15 août, jour de la Fête des guides, depuis dix heures du matin jusqu’à dix sept heures, fermeture du couloir, à procéder depuis une hauteur aux jets de rochers qui font la réputation de ce passage délicat.
Mais le jour de la Course, en plus de revêtir leurs costumes traditionnels d’apparat, ils mettaient sous les caméras un point d’honneur à projeter les rafales les plus rudes de l’année. Aucun concurrent n’en sortait indemne.
Ramuz ne put éviter un roc pointu comme une lance, qui le toucha au foie avec plaie saignante relevant en temps normal du zeppelin du Peloton puis du Samu soixante quatorze.
Appelé par les organisateurs, le bon entraîneur Simon la Sirène, à la voix puissante, l’aida à porter provisoirement son piolet de compétition, qu’il s’agissait de ne pas perdre, sous peine de disqualification immédiate.
Notre héros parvint donc au bout du couloir en rampant, se fit rapidement suturer au laser par une superbe infirmière blonde de la Croix rouge suisse répondant au doux nom amer d’Ariane de Carambeurk, enfin s’achemina péniblement vers le Refuge du Déjeuner pour y déjeuner, une heure de repas avant la finale.
Seule boisson autorisée pour éponger la soif : le vinaigre parfumé à l’encens du sponsor SinNi-Cola.
Il avait presque rattrapé les deux larrons, qui s’entendaient jusqu’à prendre chacun dans le Couloir le même nombre de cailloux sur les mêmes radius, humérus et cubitus. Les autres concurrents concourraient toujours, mais loin derrière.

Dans la côte assez dure dite des Dômes du Déjeuner, qui permet d’accéder au Toit, il y a vingt et un virages.
C’est au troisième que Ramuz ramassa la première pelle sur une portion de verglas inattendu.
Il n’est pas certain qu’une spectatrice lui essuya le visage, mais il apparaît suffisamment établi qu’une envoyée spéciale française, une certaine Véronique D., d’une feuille obscure nommée La Croix, parvint à saisir un cliché de la tête qu’il tirait en se relevant. Les deux larrons profitèrent de la pose photo pour prendre le large.
La seconde pelle eut lieu au douzième virage sur les piolets enchevêtrés des larrons encalminés dans une congère non signalée. Il fallut amener de l’oxygène pour relever le trio. Désemparé, l’un d’eux en profita paraît-il pour avouer spontanément aux secouristes du Peloton tous ses crimes, lesquels, conformément à la tradition, seront absous par la Justice, à condition pour lui de rester dans le tiercé de l’arrivée.
Ramuz, qui avait à présent repris la tête, dérapa pour la troisième fois au vingtième dans les pattes d’un enfoiré de pékinois nain que son spectateur de maître avait échappé par inadvertance. Il est vrai qu’il y avait du monde du côté de l’arrivée. Mais les larrons chutèrent par-dessus lui dans leur élan, et ils repartirent sans désemparer.

Le déplorable accident que l’on sait se plaça à un jet de salive des quatre mille sept cent sept mètres virgule zéro un du sommet, dernière altitude mesurée par satellite la semaine dernière en raison d’un sévère et persistant réchauffement général des lieux.
Que se passa-t-il ?
L’enquête approfondie menée par le Peloton n’a pas permis de démontrer que l’explosion du plus léger que l’air de la télé avait été causée par sa trop grande proximité avec les piolets pointus des trois hommes de tête.
Aucun témoin oculaire n’ayant survécu, nul ne put révéler si le fait fut volontaire ou résulta de l’imprudence de l’un ou l’autre des malheureux protagonistes de cette affaire, ou encore provint d’une cause fortuite, imprévisible et irrésistible du type risque zéro qui n’existe pas en montagne, poncif éculé présent dans toutes les bouches de pérégrins des hauteurs. Mais qu’advint-il de Ramuz ?

Quelques groupies                                                       Il est possible,
jurèrent l’avoir revu,                                                     mais non établi,
de leurs yeux revu,                                                        qu’il continua,
quelques jours plus tard,                                              après sa PassY-on,
quelque part.                                                                 son ascensy-on,
                                                                                       quelque part.

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« La Passion considérée comme course de côte. »
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Re: La PASSY-ON selon Saint Marc

Message  So-Back le Jeu 22 Oct 2015 - 9:44

« La Passion considérée comme course de côte. » de bœuf of course

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Re: La PASSY-ON selon Saint Marc

Message  Pussicat le Dim 22 Nov 2015 - 16:23

Je vois que vous avez sacrément musclé la version originale gypoete barbu, et permettez-moi d'ajouter : considérant la difficulté de l'épreuve, je soupçonne cet écrivain calviniste dénommé Ramuz d'avoir été coatché par un médecin pas régulier qui a du lui refiler une liste de médocs à effet dopant.
Bravo pour l'exercice et le style, belle plume !
à bientôt de vous lire,
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Re: La PASSY-ON selon Saint Marc

Message  Pussicat le Dim 22 Nov 2015 - 16:25

oup's : dû !
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Re : à Pussicat, ma Passy-on !

Message  gypoete barbu le Dim 22 Nov 2015 - 17:37

<< Je vois que vous avez sacrément musclé la version originale gypoete barbu, et permettez-moi d'ajouter : considérant la difficulté de l'épreuve, je soupçonne cet écrivain calviniste dénommé Ramuz d'avoir été coatché par un médecin pas régulier qui a dû lui refiler une liste de médocs à effet dopant.

Quid ? Quelle version originale ? Je n'en ai qu'une, celle-ci, par ailleurs à caractère très régional, faut connaître Passy, la montée du Fayet en tram à crémaillère, la Compagnie des guides de St Gervais, le litige Cham/St Gervais à propos de savoir sur quelle commune se situe le MB, le Col de Voza, le Nid d'aigle, les Têtes Rousses, le couloir du Goûter (j'ai 36 histoires à raconter sur lui), l'(ancien) refuge du même nom, etc. (je suis un familier des lieux) et les évangiles ! Tu suis le film ? L'inspiration est venue of course (!) de l'annuel trek réel Chamouny - sommet du MB et retour. Record actuel de l'ordre de 4h30 !!!  

Ma Pôvre, tous les sportifs au top prennent des vitamines, air connu, et hélas exact, j'ai des preuves incontournables ...

<< Bravo pour l'exercice et le style, belle plume ! à bientôt de vous lire, >>

Danke ! Va donc faire un tour me lire du côté des planètes, tu seras surprise, Petite.

gypoete barbu
de la vallée de Chamouny (j'en ai écrit, là-dessus ! Des km ... )
J'ai même une histoire de cons, ch'teu racont'pas ! Je te la donnerai un de ces jours.
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Re: La PASSY-ON selon Saint Marc

Message  gypoete barbu le Lun 23 Nov 2015 - 3:35

<<< J'ai même une histoire de cons, ch'teu racont'pas ! Ch'teu la donnerai un de ces jours. >>

Ben voilà, ch'meu décide (le temps de farfouiller les archives et de dépoussiérer les missives !) :

CONCENTRIQUE

Parole de sauveteur : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » (Boris VIAN)



Mal armé, consternant, le con
Décompte au mépris des crevasses
Ses pas comptés sur combe en glace
Qu’on franchit comme un Rubicon.

Sans compas, cordes ni crampons
Conduisant d’informes godasses,
Déconcertant qu’on le ramasse
Confus contrit là tout au fond

Du fond, content d’être vivant,
Ducon, se voyant là crevant
Et pas d’un embarras gastrique !

S’il eut passé c’était funèbre,
Comme il survit, dans les ténèbres,
Qu’on lui applique un cent de trique !


Gypoete barbu
Inspiré par qui vous savez, dès le début du premier vers.




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