La Moustache du Militaire

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La Moustache du Militaire

Message  Gobu le Mar 22 Sep 2015 - 9:04

Ce texte est la suite des aventures de la Princesse et du Dragon.



LA MOUSTACHE DU MILITAIRE



1) Le Grand Bazar de Tahariz

Il était une fois une Princesse qui voyageait de contrée en contrée à dos de dragon. Elle aurait pu se déplacer en tapis volant, dans les contes de fées tout est permis, mais le dragon est nettement plus confortable et rapide. Sans parler de la sécurité, critère non négligeable en ces temps de troubles. On est mieux défendu par le serpent ailé que par un bout de carpette, eût-elle été tissée dans la meilleure manufacture persane. Elle aurait aussi pu prendre un aéronef, mais ces bruyantes mécaniques de fer non plus ne sont pas si sûres. On croit voler vers des plages baignées de soleil et l’on rencontre sur sa trajectoire un engin volant au pilote distrait, un bout de montagne mal éduqué ne respectant pas la topographie, un missile sol-air à la croisière vagabonde, que sais-je encore une arrogante tour de métal et de verre. Le dragon est tout de même plus rassurant.

Après avoir quelque peu perturbé le cours de l’Histoire chez feu le souverain barbu, la Princesse Zulm-Aya et son complice ailé choisirent de prendre le cap de l’un des autres états voisins du Royaume de Shamââr, le Maréchalistan, autrement dit le pays des maréchaux. Il est vrai qu’il en comptait plus encore que de régiments dans son armée, pourtant pléthorique. La production de maréchaux était d’ailleurs l’une des trois principales activités nationales, avec l’industrie d’armement et l’édification de complexes pénitentiaires. La République du Maréchalistan était dirigée par le Conseil Supérieur Militaire à la tête duquel siégeait en maître absolu le colonel Amin Kalach. Il avait conservé le grade qu’il portait avant le coup d’état qui l’avait amené au pouvoir par pur mépris envers la cohorte de brutes étoilées qu’il tenait sous sa botte.

Pas question cette fois-ci de s’annoncer en grand tralala comme chez le roi barbu. L’étranger qui violait l’espace aérien du Maréchalistan était un étranger abattu. Pour y parvenir, le dragon devait passer aux travers des mailles du filet de détection tissé au-dessus de tout le pays et échapper à de redoutables chasseurs supersoniques, fierté de l’industrie aéronautique du pays. Par bonheur, l’animal est furtif et possède plus d’un tour dans son sac. Au lieu d’essayer de jouer à cache-cache avec les radars, il se transforma de nouveau en oiseau, cette fois-ci de couleur tout à fait neutre pour ne pas attirer l’attention des guetteurs. Quant à la Princesse, il la rapetissa à tel point qu’elle put se jucher à califourchon sur son cou, dissimulée entre ses plumes. Nous somme dans un conte de fées et les dragons sont de très puissants magiciens. Sinon comment expliquer que personne n’en voie jamais, à l’exception des enfants, des fous et des poètes ?

Ils se posèrent en toute discrétion au pied d’un arbre, dans un petit parc public des faubourgs de la capitale, où les oiseaux piaillaient en nombre suffisant pour que nul ne fasse attention à celui-ci. On n’y croisait d’ailleurs aucun promeneur. Au Maréchalistan, les parcs publics étaient fermés au public durant les heures de travail, pour ne pas inciter la population à la flânerie et à l’oisiveté. Ils lui étaient fermés aussi durant les heures chômées, afin qu’elle reste chez elle à se reposer pour le travail au lieu d’aller baguenauder entre les massifs ou fleureter en douce dans les bosquets. On ne badinait pas avec le travail. En fait, les parcs publics n’ouvraient leurs grilles à la foule que les jours de Fêtes Nationales, heureusement assez nombreux, pour qu’elle s’y rende écouter les discours des dirigeants et se régaler d’airs patriotiques interprétés par de martiales fanfares en uniforme chamarré. Ces jours-là, en revanche, il était fortement conseillé à la population de s’y présenter en masse. On ne badinait pas plus avec le patriotisme qu’avec le travail.

Il ne se trouvait dans le parc qu’un vieux jardinier préposé à l’entretien des plates-bandes et des massifs entre deux réjouissances nationales, ce qui lui laissait le temps de fignoler le boulot. La propreté et la luxuriance des jardins de la République étaient proverbiales et constituaient un motif de fierté pour la nation. On se console comme on peut. Si le jardinier était vieux, c’est qu’au Maréchalistan la plupart des hommes entre seize et quarante-cinq ans étaient sous l’uniforme, dans les forces armées ou dans l’un des nombreux services de police qui quadrillaient le pays. Les autres tâches étaient donc effectuées par les hommes de plus de quarante-cinq ans ou par les femmes. Le Tout-puissant en soit remercié, la R.M. était un pays progressiste ; on y pouvait travailler sans limite d’âge et ce n’est pas ici que l’on aurait interdit aux femmes de trimer à la chaîne en usine ou descendre à la mine parmi les hommes. L’homme et la femme sont égaux devant le travail, surtout à coups de schlague.

Le Dragon avait ramené la princesse à sa taille normale et repris forme humaine. Cette fois-ci, il avait choisi l’apparence d’un redoutable militaire, sans moustache, toutefois : seul le Guide Infaillible, comme il s’était surnommé lui-même, avait le droit d’en arborer une. Quant à la petite, elle portait de nouveau le voile et la longue robe très stricte qu’elle avait en quittant son royaume.

Dès qu’il les aperçut, le jardinier fondit sur eux en claudiquant. Il était fort vieux et les travaux de jardinage ne ménagent point les rhumatismes. Comme il était fort myope aussi, il ne distingua l’uniforme qu’arrivé tout près d’eux, ce qui le fit se jeter au garde-à-vous en craquant quelque peu.

- Mes respects, mon Maréchal. On ne m’avait pas averti de votre visite.
- Chut, mon brave. Mission secrète. Motus et raison d’Etat, vous n’avez vu personne.
- A vos ordres, mon Maréchal. Mais…la petite ?
- Quoi, la petite ? Agent Spécial X117, Section des Subterfuges Trompeurs. Une pointure, confiance absolue.
- J’entends bien, mon Maréchal, mais…
- Mais quoi ?
- Elle ne peut tout de même pas sortir dans la rue avec ce déguisement !
- Quel déguisement ?
- Eh bien…je suppose qu’elle s’est habillée en obscurantiste pour sa mission…rassurez-vous mon maréchal, Amir le Boiteux sait tenir sa langue…mais maintenant il faudrait qu’elle se change. Vous savez bien que la loi interdit à une femme de sortir dans la rue habillée ainsi.
- Et comment doit-elle se vêtir ?
- Ca alors, vous l’ignorez, mon Maréchal ?
- Mais non, imbécile. Je veux que tu me le dises pour savoir si tu connais bien la Loi !
- Bien entendu, mon Maréchal. A vos ordres mon Maréchal. Je cite : « Pour mettre fin à des siècles d’obscurantisme et d’oppression vestimentaire, toutes les femmes de la R.M. – longue Vie au colonel Kalach, son Guide Infaillible – âgées de plus de douze ans et de moins de quarante-cinq devront se montrer en public dévoilées, la chevelure apparente, et porter un pantalon sur leur lieu de travail et une jupe au dessus du genou dans tous les autres cas »
- C’est bien, jardinier. Tu connais ta leçon. Agent X117, allez vous changer derrière ce bosquet. Ce n’est pas parce qu’on peut tout voir qu’il faut tout montrer.

La petite, qui n’avait pas de vêtements de rechange, lança au dragon un regard éperdu.

- Allez, mon enfant, exécution.

Dès qu’elle fut dissimulée aux regards, sa tenue de jeune Princesse voilée se transforma en une seyante jupette plissée blanche surmontée d’un polo de même couleur. Maintenant, avec ses socquettes blanches, ses tennis et sa casquette assortie, elle avait l’air d’une innocente petite collégienne en rupture de pupitre. Depuis qu’elle avait été prise en main par le dragon, elle ne s’étonnait plus de rien.

- Voilà qui est mieux, mon Maréchal. Je me doutais que la petite…euh je veux dire votre Agent Spécial…était sûrement une élève du Collège Supérieur Colonel Kalach. Seuls les meilleurs éléments peuvent y entrer.

En effet, cet institut extrêmement réputé formait les futurs cadres des forces armées et de l’administration ; l’enseignement y était intensif, les équipements ultramodernes, l’hébergement spartiate et la discipline de fer. C’est ainsi qu’on forme les vrais chefs. A coups de pied au derrière, afin qu’ils apprennent à en recevoir avant que d’en distribuer. Naturellement, seuls les dirigeants et quelques familles fortunées pouvaient y inscrire leurs enfants. Ceux des autres devaient aller dans les écoles ordinaires, nettement moins bien loties, sauf pour la discipline, cela va sans dire. On ne badinait pas plus avec la discipline qu’avec le patriotisme ou le travail. Peut-être encore moins.

- Bien mon brave. Vous pouvez disposer maintenant. Je ferai savoir à vos supérieurs quel loyal patriote vous faites. Conduisez-nous à la grille et ouvrez-nous. Je veux voir si les procédures de sécurité sont respectées.
- A vos ordres mon Maréchal.

Ils sortirent par l’issue secondaire du parc, qui donnait sur une étroite ruelle aux trottoirs envahis par les étals des commerçants. C’était l’une des entrées du fameux Grand Bazar de la capitale. Elle s’appelait jadis Tahariz, autrement dit la ville rouge, en raison de ses anciennes murailles d’argile, maintenant noyées dans les nouveaux faubourgs misérables qui s’étendaient comme une lèpre autour de la cité. On l’avait rebaptisée Kalachabad à la Révolution, à l’unanimité des voix du Conseil Supérieur Militaire. Ceux qui étaient contre avaient été fusillés avant le vote. Une procédure qui simplifie la démocratie, et dont l’Occidental ramolli gagnerait à s’inspirer.

Le Dragon aurait préféré prendre le plus vite possible contact avec les autorités, mais la Princesse Zulm-Aya n’avait jamais vu de bazar oriental. Au tout petit royaume de Shamââr, il y avait bien des marchés en plein air, et même une petite halle ombragée dans la capitale, mais rien de commun avec cette véritable ville dans la ville qu’était le Grand Bazar de Tahariz, que la plupart des gens continuait à appeler de la sorte. Pas aussi vaste que ceux d’Istanbul ou de Téhéran, il était tout de même suffisamment étendu pour qu’on s’y perde sans l’assistance de l’un des nombreux guides qui s’agglutinaient sur le chaland comme des mouches sur un quartier de viande. Leur sport favori consistait à balader le pigeon jusqu’au cœur du marché, puis de lui extorquer la forte somme pour le reconduire jusqu’à la bonne sortie.

Pour leur visite, le Dragon avait de nouveau changé d’aspect. Cette fois-ci, il avait choisi l’apparence d’un cheikh drapé dans une djellaba blanche et coiffé d’un keffieh ceint de trois rangs de cordelette dorée. La foule pourtant compacte s’écartait avec respect au passage de cet homme qui s’avançait du pas conquérant d’un Prince du Désert, tenant par sa main la Princesse comme s’il s’était agi de sa propre fille. Et celle-ci, qui avait perdu ses parents, marchait fièrement du même pas que le Dragon, comme s’il s’était vraiment agi de son père.

On trouvait de tout au Bazar de Tahariz, mais il faut bien reconnaître que l’on y vendait principalement des armes. Non seulement la production et le commerce en étaient parfaitement légaux au Maréchalistan, mais la Loi contraignait tous les citoyens de plus de seize ans, homme ou femme, à en porter une en public. Même le vieux jardinier clopinant arborait à la ceinture d’un côté un antique revolver et de l’autre un sabre à la lame ébréchée. Certains peuples brillent par leurs artistes, d’autres par leurs scientifiques ou leurs sportifs, le Colonel Kalach entendait régner sur un peuple en armes. Surtout que cette obligation remplissait les caisses de l’industrie d’armement.

Inutile de dire que règlements de comptes et rixes sanglantes auraient été le pain quotidien si la Police Républicaine n’avait quadrillé les rues pour faire régner l’ordre avec une implacable fermeté. Quant à la Justice Républicaine, elle ne connaissait qu’une sentence : le poteau d’exécution. Au Maréchalistan, on était moderne, et l’on n’y décapitait, n’y pendait et n’y empalait pas les gens comme chez ces arriérés de Fakiristanais ; en revanche les fusils ne chômaient pas et l’on y passait par les armes au moins une fournée de condamnés par semaine, à tel point que le pays figurait au tableau d’honneur des états appliquant le plus souvent la peine capitale. Ce palmarès en demi-teinte rendait boudeur le Colonel Kalach, et il comptait bien faire tout son possible pour le passer en tête du classement, bien que la concurrence ne fît pas défaut. En avant, compagnons, encore un petit effort pour être vraiment à la pointe du Progrès...

On pouvait acheter toutes les sortes d’armes légères sur le Bazar, depuis les plus simples armes blanches jusqu’aux armes automatiques les plus sophistiquées, en passant par toutes les variétés d’armes de poing ou de même de pied que l’ingéniosité humaine a inventées pour mieux faire passer son prochain de vie à trépas. Seules les armes lourdes n’ y étaient pas vendues, bien que le pays en produisît en grandes quantités, et des plus meurtrières. Mais elles étaient réservées aux forces armées nationales ou à l’exportation. Le colonel Kalach voulait un peuple en armes, mais pas avec des chars d’assaut. Il se souvenait assez que c’est grâce à eux qu’il avait pris le pouvoir.

Tandis que le Dragon examinait avec intérêt les étals de couteaux, de revolvers ou de mitraillettes, deux hommes en uniforme noir lui barrèrent le chemin. Ils ne portaient qu’un pistolet au côté, mais semblaient inspirer une telle terreur que personne n’ouvrait plus la bouche et n’osait même les regarder en face.

- Le Salam sur toi, noble étranger, mais tu sembles ignorer qu’aucun adulte n’a ici le droit de sortir dans les rues sans porter une arme.
- C’est que je viens d’arriver dans votre merveilleux pays et n’ai pas encore eu le temps de m’en procurer une. C’est justement ce que j’ai l’intention de faire en ces lieux.
- Dans ce cas, tout va bien. Mais ne tarde pas. Chez nous, un homme sans arme est considéré comme un lâche ou un contestataire. Dans les deux cas, on peut lui tirer dessus sans sommation.
- J’en prend bonne note, messieurs, et vais même en acquérir deux pour plus de sûreté. On ne plaisante ni avec la lâcheté ni avec la contestation.
- Voilà qui est bien dit, noble étranger. Bon séjour au Maréchalistan et longue vie au Colonel Kalach, notre Guide Infaillible !
- Longue vie à lui et sur vous le Salam.

Dès qu’ils eurent tourné les talons, les bouches se délièrent et dans les prunelles qui les suivaient luisaient des poignards. Le Dragon s’adressa à un marchand de sabres qui passait dubitativement son pouce sur le fil d’une de ses armes en les regardant s’éloigner, comme s’il ne le trouvait pas encore assez affûté pour leur trancher proprement la gorge.

- Le Salam sur toi, marchand.
- Sur toi le Salam, noble Cheikh. Mais veuille me pardonner, je ne suis point seulement marchand mais armurier. Toutes les lames que tu vois ici, c’est moi qui les ai forgées dans le meilleur acier. Ca n’a rien à voir avec la camelote industrielle que tu trouves sur la plupart des étals. Evidemment, tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir une arme de seigneur.

Le Dragon avait pris en main un long sabre légèrement incurvé, à la poignée incrustée d’or, dont la lame était frappée d’un calligramme artistement gravé.

- Je vois que tu es connaisseur, noble Cheikh. Ce sabre est digne d’un conquérant. J’ai passé six mois à le forger et autant de temps à en réaliser la poignée. L’inscription sur la lame veut dire « Je ne frappe qu’une fois » Je ne suis pas sûr que même le colonel Kalach – Longue vie à lui ! – en possède de semblable. Il est vrai qu’il préfère tirer sur ses ennemis plutôt que les affronter de près. C’est plus sûr.
- Il y a du vrai là dedans. Décidément, cette arme me plaît. Combien en demandes-tu, marchand ?
- Pour une pièce de cette qualité, je ne peux pas descendre en dessous de cent mille dinars. Bien sûr j’ai des modèles forgés main à partir de dix mille, mais…
- Cent mille dinars ? Soit. Le Cheikh Al Draghoun ne marchande pas quand il y va de sa sûreté.

Le dragon, impassible, tira de la poche de sa djellaba une bourse de cuir dont le contenu tinta joyeusement en heurtant le bois de l’étal.

- Il y a dans cette bourse cent pièces d’or d’une valeur de plus de mille dinars chacune. Cela te suffira t-il, marchand ?
- Tu n’es pas seulement connaisseur, noble Cheikh, tu es généreux. Et avisé : une telle arme ne te trahira jamais. A condition que tu saches t’en servir, naturellement.

A ces mots le dragon agita l’arme pour faire reculer les badauds qui s’étaient rassemblés pour voir le fou qui avait lâché sans marchander cent pièces d’or pour un sabre. Pendant une trentaine de secondes, changeant sans cesse de main, il fit tournoyer celui-ci autour de lui avec des mouvements si rapides qu’on ne voyait plus de la lame qu’une traînée de feu. Enfin, d’un dernier moulinet encore plus fulgurant il trancha la corde d’un lourd poignard suspendu au dessus de l’étalage en guise d’enseigne, qui se ficha dans le bois en vibrant sous les applaudissements du public. Le dragon est aussi volontiers cabotin.

- J’ai perdu la main, mais avec un peu d’exercice, je pense y arriver, marchand.
- Mais qui donc es-tu, Seigneur Cheikh ?
- Rien qu’un cavalier du désert venu prendre un peu de bon temps à la ville. Tâche de ne pas l’oublier, si l’on vient à te le demander.

Le sabre était vendu dans un fourreau de cuir repoussé qu’on pouvait suspendre en bandoulière. Son acquisition au côté, le Dragon reprit la main de la petite et s’éloigna en direction du quartier des armes à feu sous le regard abasourdi des spectateurs. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut admirer un sabreur aussi exceptionnel, même dans les contes de fées.

- Dis-moi, Dragon, je peux te poser une question ?
- Pose toujours. Pour la réponse on verra après.
- Comment as-tu appris à manier ainsi l’épée ?
- C’est que je n’ai pas toujours été un dragon.
- Et qu’étais-tu, auparavant ?
- Cela, Princesse, je te le dirai une autre fois. Ou pas, cela dépend.
- De quoi cela dépend-il ?
- De ce que nous réserve l’avenir.
- Tu ne le sais pas ? Je te croyais puissant devin.
- Je le suis. Mais les prédictions sont souvent trompeuses : elles ont deux faces, l’une de lumière l’autre de ténèbres.

Tout en devisant de la sorte, ils arrivèrent dans le secteur où les grandes fabriques de machines de mort exposaient leurs plus belles créations. Rien à voir avec les étals hétéroclites où d’antiques pétoires rafistolées côtoyaient des coutelas à la lame piquée de rouille. D’accortes hôtesses en short kaki et chemisette militaire largement échancrée y racolaient le chaland sur le pas des boutiques. Dans les vitrines s’entassait ce qui se fait de mieux en matière d’armes à feu individuelles, depuis le minuscule pistolet de poche nickelé pour demoiselle coquette jusqu’au fusil automatique capable de pulvériser un mur, en passant par les revolvers aux allures de canon antichar ou les pistolets-mitrailleurs si commodes pour faire d’une seule rafale le ménage sur toute une terrasse de café.

- Donne-toi seulement la peine d’entrer, noble Cheikh : ce que tu ne vois pas en vitrine se trouve à l’intérieur.
- Ce que je vois en vitrine n’est déjà pas mal, badina le dragon en clignant ostensiblement de l’œil vers le décolleté de la belle.
- Tu n’as encore rien vu, noble cheikh, rétorqua-t-elle sur le même ton, suis-moi, tu ne seras pas déçu. La petite peut t’accompagner, nous avons des modèles pour les enfants à partir de six ans. Naturellement, ils n’ont pas le droit de porter d’arme en public, mais rien n’empêche de s’entraîner en privé.
- Il n’est jamais trop tôt pour apprendre à tirer.
- Je ne te le fais pas dire, noble Cheikh.

Un sas fermait l’entrée de la boutique, autant pour la sécurité que pour préserver la fraîcheur, qui contrastait avec la touffeur de l’atmosphère du Bazar. Toutes les collections d’armes étaient rangées dans des armoires vitrées soigneusement verrouillées. Certaines étaient si précieuses qu’on les serrait dans des vitrines individuelles, disposées sur un présentoir de velours tels les plus beaux joyaux d’un grand bijoutier.

Au royaume de Shamââr, la princesse Zulm-Aya n’avait jamais vu d’arme à feu sinon les antiques mousquets de la garde royale ou les gros canons de bronze censés défendre l’accès de la citadelle à l’abri de laquelle jaillissait la source miraculeuse. Quelques salves du feu venu du ciel avaient suffi à les faire taire lorsque le royaume fut envahi par ses voisins.

- Montre donc quelques modèles adaptés à cette enfant, ma belle, tandis que j’examine ce joujou. On peut l’essayer quelque part sans déranger ?
- Mais naturellement, le stand de tir se trouve au fond de la boutique.

Le dragon avait choisi un revolver d’acier chromé au canon interminable, tels ceux que brandissent les policiers des films du même nom. Une arme aussi impressionnante que meurtrière.

- Un très bon choix. Ce revolver est le fleuron de notre production nationale. Une arme redoutable, quand on sait viser juste. Puis-je t’accompagner au stand ? J’aimerais beaucoup voir comment tire un noble cheikh descendu de son coursier. Je vais demander qu’on apporte quelques douceurs à cette petite pour la faire patienter.
- Pourquoi pas ? L’homme au cœur pur n’a rien à cacher.

Tandis qu’on servait du thé et des gâteaux au miel à la Princesse, le dragon se posta face à la cible, un mannequin à forme humaine situé à cinquante pas. Sans même viser, l’arme à la hanche, il fit feu six fois d’affilée, emplissant la pièce aux murs capitonnés du fracas des coups de feu et de l’odeur âcre de la poudre. Sur le mannequin, à la place exacte du cœur, il n’y avait qu’un seul trou fumant. Toutes les balles étaient passées par le même. La vendeuse en sifflait d’admiration. Elle n’avait jamais vu ça même à la télé.

- Bravo, noble Cheikh ! Tu es vraiment un as de la gâchette. Où as-tu appris à tirer ainsi ?
- J’ai un peu traîné ma bosse, dans ma jeunesse.
- Et tu connais d’autres tours de cette sorte ?
- Si tu avais un petit moment, je me ferais un plaisir de t’en montrer un ou deux, beauté.
- On a toujours un petit moment pour apprendre, dit-elle en verrouillant sur eux la porte du stand. Et pour ta gouverne, je me nomme Hassibah.

Lorsqu’ils en sortirent enfin, la petite, dont la patience n’était pas le travers dominant, commençait à trépigner, non sans avoir nettoyé un plateau de friandises et vidé deux théières. Heureusement, une autre vendeuse avait pris soin d’elle pendant que le dragon et la première s’occupaient à l’on ne sait quoi derrière les murs insonorisés du stand de tir. C’est donc d’un ton plutôt persifleur qu’elle s’adressa à son protecteur.

- Tu prends ton temps, quand tu vas tirer.
- C’est que je n’ai pas tiré qu’un seul coup, ma petite princesse, rétorqua le dragon qui n’avait point sa langue dans sa poche non plus. J’espère que tu t’es choisi une arme à ta convenance.
- Je n’ai pas besoin d’arme. N’es-tu pas là pour me protéger ?
- Qui sait pour combien de temps ? Hassibah, ma douce, trouve lui quelque chose de facile à dissimuler mais assez efficace pour décourager les fâcheux.
- Qu’elle prenne ce petit pistolet. Il projette des aiguilles électriques qui pourraient paralyser un buffle. Elle n’aura qu’à le cacher dans ce coquet sac de ceinture en peau de lézard. Cadeau de la maison.

Le dragon régla la marchandise de la même façon que chez le marchand de sabres, d’une bourse surgie comme par enchantement de sa poche. Il la lança vers Hassibah qui l’attrapa avec adresse. Les filles de ce pays étaient sportives et entraînées. Au Maréchalistan, lorsqu’on ne faisait pas la guerre, on la préparait.

- Gardez la monnaie, cadeau du Sheikh Al Draghoun.

La bourse renfermait au moins le double de ce que valaient ses achats ; les deux vendeuses s’inclinèrent respectueusement devant tant de générosité. Le dragon n’était pas seulement généreux. Le téléphone arabe n’allait pas tarder à bourdonner sur le bazar, et le bruit se répandrait comme une marée de fourmis qu’un cheikh munificent payait comptant ce qu’il y avait de plus cher en pièces d’or. Cela ne saurait manquer d’attirer l’attention des autorités et c’est ce qu’il souhaitait.

- Maintenant que nous voici équipés, petite Princesse, allons voir de plus près à quoi ressemble la vie au pays de ce guignol moustachu. Chez le Sultan Hammusuddin, tu as joui du luxe le plus effréné et connu les troubles délices du Sérail. Ici, je crains que tu doives en rabattre un peu et t’attendre à des jours moins fastes.
- Allons, Sheikh Al Draghoun, puisqu’il paraît que tu t’appelles comme ça maintenant, tu sais bien que je suis décidée à aller coûte que coûte jusqu’au bout de mon dessein.
- C’est bien ce qui m’inquiète, Princesse.

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Re: La Moustache du Militaire

Message  Hop-Frog le Ven 23 Oct 2015 - 21:12

Le colonel Amin Kalach aurait récemment demandé à l'un de ses conseillers :

"Cher Ami Citoyen Conseiller de notre belle et grande patrie le Maréchalistan, si nos femmes ont compris qu'elles ne peuvent sortir de l'obscurantisme sans déchirer le voile de Maya, ne peut-on pas leur expliquer que, pour l'accomplissement des Lumières, elle devront bientôt lever la dernière part d'ombre et leur jupe ?"

Cher Gobu, savez-vous si le colonel va enfin mettre en place une nouvelle loi pour supprimer ces dernières (et insupportables) pressions vestimentaires ?

Il y a dans cet écrit suffisamment de maîtrise et de mystère pour donner envie de lire la suite. Merci pour votre texte et à bientôt pour la suite.
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