Je ne sais pas pourquoi (24)

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Je ne sais pas pourquoi (24)

Message  jeanloup le Lun 24 Aoû 2015 - 14:32

Esdef est en train de faire des jeux avec le groupe. J'ai réussi à m'en échapper afin de me rendre à l'atelier. Depuis mercredi dernier, je ne suis pas parvenu une seule fois à rendre visite à mon ami travailleur car le maître ne m'a plus laissé sortir de la classe. J'ai bien essayé d'aller le trouver après l'école mais je n'ai pu le voir que deux fois cinq minutes car il s'en allait et il était pressé.
Je profite que nous sommes mercredi pour tenter ma chance. J'espère que nous allons faire des choses ensemble comme la semaine dernière. Allons-nous construire un meuble pour notre groupe ?

Je me présente devant lui, le sourire aux lèvres. Il m'accueille le sourire au mégot.
Je ne sais pas pourquoi, sans y avoir réfléchi, je me jette dans ses bras. Je suis content de le voir mais il est surpris de me voir si démonstratif.
- « Et ben p'tiot ! T'as l'air ben joyce de v'nir au turbin ? »
- « Oui. " Je réponds " On fait quoi ? On boit un coup ! »
Il hésite un peu, puis me dit d'un air grave:
- " Nom d’un gland découvert ! Ouv’ ben tes esgourdes p'tiot ! Ca m'fait ben d'la joie qu'tu m' donnes un coup d'paluche. Mais c'est pas ton boulot ça ! Toi c't'à l'école qui faut qu'tu bosses. Vec ma fraise, t'apprendras pas c'qu'y faut !  C'est ben... On picole ! On rigole ! On coupe, on cloue, on scie, on visse... Et après ! Ca t'diras pas l'histoire ou la grammaire tout ça... "
Je le coupe car son discours m'ennuie, et je dis : - " On est mercredi aujourd'hui. Y'a pas école ! "
- " O.K. C'est ben vrai ça ! Nom d'une touffe de pucelle ! Mais ta place est quand même pas là! Faut qu't'ailles 'vec tes copains... Qu'tu fais l'sauvage...Qu't'es jamais 'vec eux..."
- " Si je suis avec eux. Et puis toi aussi t’es mon copain. "
- " Sûr p'tiot. Nom d'une trousse à morue ! Mais j'suis pas d'ton age. J'suis un vieux barj pas bon pour ta tronche, pas plus qu't'es bon pour mézigue. Allez faut qu'tu files, sinon j'te fous un coup d'godasse à t’remonter l'valseur ! "
- " Pourquoi ? J'ai rien fait de mal ! "
- " J'veux plus t'voir p'tiot. Décolle toi d'mon bleu, tu veux ! Ou sinon..." Et il me montre son pied comme s'il représentait une menace pour mes fesses.
Comme je ne bouge pas, car il n'est pas questions qu'il se débarrasse de moi sous des prétextes aussi ridicules, il tente alors de m'expliquer que les adultes n'aiment pas que je passe mon temps à traîner du côté de l'atelier et que le directeur lui en a fait la remarque. Le pire, c'est que lui aussi pense qu'ils ont raison.
- " Nom d'une patate de pine ! " Dit-il " tu vois ben qu' vec ma crême t'entends qu'des choses qui faut pas pour un bon p'tit. Pi tu prends goût à la vinasse, ça peut pas plaire. Allez vas t'en ! Ouste mauvaise graine !"
Il prend un air méchant et fait mine de me donner un coup de pied, mais sans me toucher.
Je me rends compte à présent qu'il n'y a rien à faire, que réellement, il ne veut plus de moi ; alors, plein de tristesse, je retourne à l'appartement où l'électrophone est en train de jouer une musique entraînante. Il y a de la joie ce matin. Eric et Fabien dansent. Alexis chante... Tout bouge, tout rit, mais je ne parviens pas à rentrer dans l'ambiance. En ai-je envie d'ailleurs ? Je vais jusqu’à l’armoire à livre. Je prends une bande dessinée. Je m'installe sur une chaise. Puis j’ouvre ma B.D.et, sans lire, je parcours les images en regardant d’un œil les autres s'amuser.




Nous sommes seulement en début d'après midi. La matinée m'avait paru longue car nous n’avons pas bougé de l'appartement. Mais à présent, ceux qui ne sont pas allés avec Conan et Cali glisser à la patinoire, jouons un match de football qu’Esdef et Lacanne nous ont imposé. J'aime bien le foot en général, mais là, je n'ai pas envie.
Mohad joue avec nous. Il est dans mon équipe. Et il trouve que je ne cours pas beaucoup... Alors il m'engueule :
- " Et David ! Bouge toi un peu ! "
Ca m'agace ! Je ne vois pas pourquoi je me bougerais pour lui.
Sans rien dire à personne, je quitte le jeu, pour aller m'asseoir un peu plus loin, sur l'herbe.
Ma désertion soudaine énerve le grand adolescent. Il me crie de revenir. Mais l'adulte lui demande de me laisser. Moi, je ne leur prête aucune attention. Je ne les regarde même pas. Je découpe des brins d'herbe. Je casse des petits bâtons. Je ramasse des insectes, qui courent sur ma main, passant de pile à face, ou allant chatouillant mon bras. Puis je les laisse partir, en vie, ailleurs, sans trop savoir pourquoi. Parfois, je jette un œil vers l'atelier où dans ma tête je vois serre boulon me dire : " Reviens p'tiot ! J'rigolais. J'disais ça pour t'embêter... Mais c'est pas vrai . "
Je me suis levé et, laissant mon esprit vagabonder, je marche au hasard.
Passionnés par la partie de foot qu'ils jouent, les adultes me laissent m'éloigner sans rien me dire… Peut-être même sans me voir. Mes pas me mènent involontairement et indirectement tout près de l'atelier. Je n’ai pas fais exprès mais puisque je suis là, je devrais peut-être essayer… Hélas ! J’aperçois le directeur en compagnie de mon ami. Il ne m'a pas vu. Mieux vaut qu’il ne me voit pas ; alors je n'insiste pas et je fais demi-tour. Qu’est-ce qu’il est venu faire là ? Est-ce à cause de moi qu'il rend ainsi visite à ce pauvre travailleur ? Est-ce pour vérifier que je ne suis pas venu l’aider ? Est-ce qu’il me traque pour empêcher quiconque de m’aimer ?
Sans m’en être rendu compte, je suis allé vers l'école. Sur le terrain de hand, les enfants du premier groupe font un jeu un peu bèbête avec deux de leurs adultes. Certains pourtant ne participent pas à ce jeu collectif. Deux jouent avec des images, accroupis près du mur, tandis que Jérémie et le petit Didier s’amusent à la bagarre et se roulent dans l'herbe. Comme j'arrive près d'eux, le petit brun plein de vie plaque au sol le blondinet qui se défend à peine ; alors, je me jette sur lui et le retourne sur le dos.
Un peu déconcerté par mon intervention qu'il n'avait pas prévue, il rit tout de même de bon cœur. Jérémie m'aide à présent à maintenir son adversaire auquel nous faisons subir la pire des tortures : Les chatouilles.
- " David ! Qu’est-ce que tu Fais ici ? "
Surpris, je me retourne. Je n'avais pas entendu l'adulte s'approcher Je réponds simplement :
- " Rien. On joue. ”
- " Dis donc ! Tu as un groupe ! Alors va jouer dans ton groupe ! "
- " Ils jouent au foot et j'aime pas. "
- " Tu t'arranges avec eux, mais ne viens pas embêter les autres ! "
Je me relève. Je vais devoir m'en aller. Pourtant, je ne les embêtais pas. Ils étaient même contents que je sois là. Mais elle s’en prend aussi à eux :
- " Et vous deux, qu'est-ce que vous faites là ? Vous n'avez pas fini de vous rouler par terre! " Et elle les ramène sur le terrain de hand.
Je suis un peu gêné car c’est à cause de moi qu’ils se sont fait grondés ; et maintenant, ils sont obligés de réintégrer leur groupe alors que jusqu'à mon arrivée, ils s’amusaient tranquillement à l'écart et personne ne leur disait rien. C'est de ma faute ! Ils ne vont plus vouloir jouer avec moi maintenant.













Vla! Vlan! Dong! Bing! Je suis fort! Invulnérable! A l'aide d'un bâton ramassé il y a quelques instants, je me bas sans relâche contre un adversaire imaginaire. Le bois est encore en hiver, mais aujourd'hui, le soleil veut me faire croire que c'est l'été. Le ciel s'est dégagé doucement depuis ce matin. Il a pris son temps mais le résultat est là car il est à présent souriant et radieux.
Je suis bien mieux ici qu'à l'école. Ce matin déjà, pendant la classe, le ciel couvert me laissait entendre, aux efforts que faisait l'astre lumineux pour tenter de traverser les nuages, que si j'étais d'accord, il serait bleu pour moi. Le maître ne s'occupait pas vraiment de ma présence ; en retour, j’ignorais ses paroles. Je regardais vers la fenêtre au travers du carreau. Je m'évadais de l'intérieur. J'étais dedans en apparence mais dehors en dedans.
La matinée est vite passée car après la récré, nous avions sport. Nous avons fait du saut en hauteur. C'était amusant de regarder Evariste sauter. Il faisait mine de lancer sa jambe mais ne décollait pas et s'écroulait sur le fil en riant. Il n'a même pas passé quatre-vingt centimètres, hauteur de commencement. Alexis, un peu moins clown dans le genre, n’a pas fait mieux que lui. Ces deux là… Il ne faudrait pas, si leur vie en dépendait, qu'un fil de fer leur barre la route. S'ils étaient en prison et que pour s’évader, il fallait sauter des barbelés, ils s'écorcheraient vifs mais ne pourraient pas les franchir. C'est Johnny qui est allé le plus haut. Il a survolé sans problème un mètre quarante-cinq. Ca ne m'étonne pas de lui, il a la taille et le physique. Moi, j'ai passé un mètre vingt-cinq, ce qui est très bien car c'est la deuxième performance ex aequo alors que je suis deuxième plus jeune. D'ailleurs, avec un peu d'entraînement... Et hop ! Je bondis presque à pieds joints, survolant une branche qui croyait stupidement me barrer le passage.
Il y a bien d'autres obstacles dans cette forêt que je pourrais dominer ainsi. Tiens ! là ! Cet arbre déraciné, presque couché, sur ma droite. Je m'élance, mais au moment de passer par dessus, je ne peux m'empêcher d'y poser la main. J'ai eu peur de m'y prendre le pied et de tomber. Il n'y a pourtant pas un mètre vingt cinq de hauteur, mais aussi... Il n'y a pas de tapis derrière.

Maintenant, je me demande à quelle distance je me trouve de l'école. Pour le savoir, rien de plus simple, je gravis énergiquement cet arbre formidable, bien debout celui là, qui écarte tous ses bras pour me faire la courte échelle.
Je grimpe comme un singe, de branche en branche, jusqu'au plus haut qu'il m'est possible, mais je ne peux pas voir grand chose. Je ne suis pas encore assez haut. Je ne sais pas trop quoi faire. Je suis bien là. Je pourrais bien rester à cette place élevée, comme un perroquet tropical, et attendre que le soir tombe pour m'envoler au crépuscule en direction de la lune.
- " Cui-cui !" Je fais, en battant des bras.
- " Aaahhh ! "
J'ai failli tomber. Heureusement que j'ai de bons réflexes. Et dire que les autres sont certainement en train de faire la dictée ; car le maître a bien dit que c’est à cet exercice détestable qu’ils allaient s'ennuyer cet après midi. Ils doivent bien m'envier, moi qui ne tiens pas la plume mais qui suis libre comme l'oiseau. Ou alors me cherchent-ils ? A-t-on annulé la classe et mobilisé ensemble tous les écoliers du Centre pour déclencher une battue à la recherche de l'enfant perdu depuis des jours et des mois dans une jungle hostile. Je vais les voir surgir, criant, fouillant la forêt, dans l'espoir fou de me retrouver, moi, qui sur un arbre perché, sourirait de ma hauteur en regardant suer les petits hommes blancs. En réalité, il n'y a personne. Que le bruit que fait le vent ou les petits animaux presque tous invisibles. M'a-t-on seulement fait chercher à l'atelier ou à l'appartement ? Non. Ils s'en fichent bien. Ils attendent seulement que je réapparaisse afin de me punir. Le maître a du déjà penser à la punition qu'il va me donner pour ne m'être pas rendu en classe cet après-midi.
De mon perchoir, je regarde les oiseaux. J'aurais bien aimé aussi voir un écureuil, je sais qu’il y en a car on en voit parfois qui viennent tout près des bâtiments.
C'est bien gentil tout ça mais il est temps pour moi de partir à la chasse si je veux manger.
Je redescends rapidement de cet habitât primaire et aéré. Un peu trop vite sans doute car mon pied glisse et je tombe. Heureusement, je n'étais plus très haut, aussi je ne me suis pas fait mal. C'est à cause de mes chaussures que j'ai glissé. D'ailleurs, je me demande bien ce que je fais avec ces choses. Tarzan n'en a jamais eu besoin. Je les retire toutes deux, puis les chaussettes suivent.
Je continue ainsi mon chemin, tel un sauvage. Il faut que je me trouve une lance.
- " Aie ! "
Je viens de marcher sur je ne sais pas quoi, mais ça fait mal. Il faut que je fasse attention où je pose mes pieds. Jérémie retire souvent ses chaussures lui. Les adultes l'obligent sans cesse à les remettre sinon il se promènerait toujours pied-nus en tout lieu. Si lui peut le faire sans avoir mal, il n'y a pas de raison pour que je n'en sois pas capable.
Il y a là une belle branche qui me ferait une bonne lance si je pouvais la couper. Il y a des moments où j'aimerais posséder un coutelas, comme Esdef. Avec cette arme fantastique, j'y serais parvenu sans problème. Mais ce n'est pas grave, j'en trouverais une autre.
Attention ! Un tigre peut apparaître à tout instant. J'ai entendu du bruit et j'ai failli me faire surprendre. Ce n'était qu'une pauvre gazelle assoiffée que je n'ai pas eu le cœur de tuer.
Je reste vigilant, tenant fermement ma lance... Tordue bien sûr, mais c'est parce qu'elle a déjà beaucoup servie. Combien de fauves s'y sont heurtés et l'on payés de leur vie.
Il fait sacrement chaud. Je retire mon anorak. Je serais plus à l'aise. Puis, je retire mon sweet et mon teeshirt, car le roi de la jungle n'a pas besoin de vêtement... Puis je remets mon tee-shirt. Je crois quand même qu'il vaut mieux le garder.
Soudain ! Une bête fauve jaillit des buissons. Je me jette à terre et roule sur moi même pour lui échapper. Ensuite, me redressant sur mes coudes : "Ta ta ta ta ta ta ! " Bon sang ! Je vais l'avoir.
Bien sûr, tirer des coups de feu avec une lance, ça n'est pas très commun, mais c'est une « lance-fusil». Je ne l'ai pas touché. Il s'échappe. Je le laisse partir. Je suis magnanime… J'ai déjà fait bonne chasse aujourd'hui. J'ai tué un tigre, un serpent, un léopard, un crocodile, deux sauvages et toute une garnison de blancs. Je suis fatigué, sale, mais heureux. Toutefois, je commence à m'ennuyer un peu.
Je continue ma route, simplement, jusqu'à la ville. Peut-être y trouverai-je la jeune fille portant un vase sur la tête dont je tomberai amoureux.
Lorsque je sors du bois, ça me fait tout bizarre de me retrouver là. C'est la première fois que je découvre la ville par ce côté. Il n'y a que quelques maisons par ici.
Je traverse la rivière par le petit pont afin de me rendre vers le centre-ville.
Tiens ! Je reconnais ce bâtiment scolaire. C'est le collège où va Fabien. Il s'y trouve forcement en ce moment. J'ai très envie de lui rendre visite. Il serait bien surpris de me voir là... Mais je n'ose pas. Passant de rues en rues, je suis entré de plein pied dans la civilisation. Devant les magasins aux jouets exposés, je rêve autant que dans la jungle aux animaux sauvages.
L'horloge de l'église m'indique qu'il est quatre heure moins dix. Je ne pensais pas qu'il était si tard. Il me semble bien que le jeudi, Fabien sort du collège à seize heure.
Je retourne vers le lieu de son instruction afin de m'y faire voir. Ca va drôlement l'épater.
Houlala ! Je ne les avais pas vu s'approcher ces trois là, mais je n'aime pas du tout la manière dont ils m'abordent.
- " Qu'est-ce que tu fais là toi ? "
- " T'as de l'argent ?
Ils sont bien plus grands que moi. Ils semblent avoir plus de quatorze ans.
Je dis : " Non. J'attends mon copain. "
- " T'as un copain ici toi ? Où ça ? "
- " T'es manouche ? "
- " Non. "
- " Si ! Regarde ! Il n'a même pas de chaussure. "
- " Qu'est-ce que tu as volé ? "
- " J'ai rien volé. "
- " Tu voulais voler quelque chose alors ? "
- " Non "
- " Qu'est-ce que t'as dans tes poches ? "
Je rentre la main dans la poche de mon pantalon. J'en sors un bout de bois que j'ai ramassé tout à l'heure, Une image chiffonnée et plusieurs cailloux. Cela n'a pas l'air de les intéresser, mais ils se moquent de moi et de mes biens.
- " Bon t'as rien à faire là ! " Dit l'un
- " Tu vis dans les caravanes ? " Dit un autre
- " T'es manouche ? " Dit le troisième
- " Non " Moi, je ne savais même pas qu'il y avait des caravanes ici.
L'un me prend par les vêtements et, menaçant, me dit :
- " Si t'es pas manouche, pourquoi t'as pas de chaussure ? "
- " Et pourquoi t'es crado ? " Dis l'autre en riant
Je ne réponds rien. Je ne vais quand même pas leur dire que j'ai laissé mes souliers dans les bois, et que si je suis sale, c'est à cause de la chasse. Et puis, j'ai envie de m'en aller.
- " Lâche le ! " Dit l'un des trois " Je suis sûr qu'il a des puces et des poux ! "
- " Sûr qu'il ne sait pas ce que c'est qu'un peigne ! "
- " On pourrait l'emmener prendre un bain dans la rivière. "
- " Ouais. C'est ce qu'on devrait tous leur faire à ces sales manouches. "
Je n'aime pas beaucoup la tournure que cela prend. Je commence à avoir peur qu'ils ne mettent ce sombre projet à exécution s'ils continuent à me prendre pour ce que je ne suis pas.
Je dis pour me défendre : " Je suis pas manouche. Je suis du Centre. "
- " Quel Centre ? "
- « Derrière le bois »
- " Si. Je vois! " Dit son copain : " Le Centre des tarés! "
- "Ah ouais ! " Si t'es pas manouche, t'es quand même voleur ! "
- " Ouais! C'est tous des voleurs là-bas ! "
- " C'est pas vrai ! "
- " Y en a un qu’est dans la classe à mon frère. Il fait chier toute la classe. En plus, c'est un nul de partout, on devrait leur interdire de sortir de leur trou. "
Visiblement, ces types n’aiment guère plus ceux de chez nous qu'ils n'aiment les gitans, et je n'ai pas gagné au change en disant d'où je venais.
Je vois maintenant des élèves sortir de l'école. Tandis que mes agresseurs débitent leurs inepties, Je scrute les alentours afin de voir s'il ne se trouve pas un de mes congénères dans le coin.
Soudain ! Je ressens un grand pincement au cœur lorsque j'aperçois Jimmy.
Je surprends les enquiquineurs en criant:  " Y a mon copain ! " Et dans la seconde qui suit ce cri paralysant, je me précipite vers lui avant qu'ils n'aient le temps de réagir.
Jimmy me voit courir vers lui, poursuivi par leurs injures
- " C'est ça casse-toi ! "
- " Pouilleux ! "
- " Manouche ! "
- " Pédé ! "
- "Lavette !"
- « Retourne dans ton asile avec tes copains les tarés ! »
Moi, je me fiche complètement de ce qu'ils disent. Je me sens beaucoup mieux, soulagé. C’est vrai qu'il y a quelques secondes, je n'en menais pas large.
- " Qu'est-ce que tu fais là ? Qu'est-ce qu'ils te veulent ceux là ? " Me demande Jimmy.
- “ Je sais pas. Ils m'embêtent ! ”
Je voudrais qu'on s'en aille. Mais lui... Ca ne lui plaît pas qu'on me parle ainsi. Il m'attrape par le bras, et fier, me ramène sur le front.
Moi qui pensait en avoir terminé, m'en être tiré, je recommence à avoir peur.
Jimmy leur ordonne, menaçant, de retirer illico les mots qu’ils m’ont lancés.
- "Eh t'as un beau blouson ! " Lui répond le plus hâbleur d'entre eux. " Tu as du le voler !"
Il a à peine eu le temps de finir sa phrase que le poing de Jimmy s'est écrasé sur sa figure. Aussitôt l'autre réagit, et aidé par ses deux acolytes, il se jette sur mon défenseur.
Nous voilà dans un beau pétrin. Je regarde partout autour. J’aperçois, au loin, Fabien et Ludovic qui se dirigent vers l'arrêt de bus. J'y cours du plus vite que je peux. Je les rejoins et, essoufflé, je m'écrie :
- " Jimmy... Il se bat avec trois grands ! "
- " Qu'est-ce que tu fais là ? " Me demande Fabien étonné
Ludovic se moque de moi car ça le fait rire de me voir arriver pied nu.
- " Ben d'où tu sors comme ça ? " Demande-t-il en constatant également ma saleté.
Je n'ai pas envie de me lancer dans des explications. Je leur dis que Jimmy se bat, et eux, tout ce qui les intéresse, c'est ma tenue vestimentaire.
Comme j'insiste, Ludovic me demande :  " Des grands comment ? "
Je leur dis : " Des grands comme lui . "
Fabien n’en a rien à faire. Il dit qu’ils doivent prendre le bus. Ludovic… Ca l'ennuie un peu. Il trouve dommage que Dick, qui est dans sa classe, soit retenu jusqu'à cinq heure aujourd'hui, mais il parvient à convaincre le garçon de mon groupe d'aller voir ce qui se passe.
Finalement, nous nous rendons tous les trois à l'endroit où les hostilités ont été déclenchées. Nous y trouvons un attroupement, dans lequel nous nous enfonçons pour voir où la querelle en est.
Il y a là un monsieur qui soutient Jimmy. L'adolescent a du sang plein le visage. Il a peut-être le nez cassé. Les trois méchants ne sont plus là. Ils se sont enfuis.
L'homme souhaite emmener Jimmy dans le collège afin de le soigner, mais le blessé refuse. Il veut aller à l'arrêt du bus et rentrer au Centre. Il a juste pris le mouchoir qu'on lui tendait pour se le mettre sur le nez.
Je m'approche et lui dit : " J'ai ramené Fabien et Ludovic. "
Ca ne l'intéresse pas. Il me repousse comme si je le dérangeais.
Comme il repart avec Ludo. Ce dernier lui demande s'il n'oublie pas son blouson, pensant, en toute logique, qu'il avait du le retirer pour se battre.
- " Ils l'ont pris. " Dit le bagarreur avec une voix qui presque pleure.
Et bien ! Elle est bonne celle là. Ils n'arrêtaient pas de nous traiter de voleur alors que ce sont eux qui en sont.
Jimmy ne veut presque plus personne autour de lui. Et lorsque je m'approche, il affirme que tout ça… C'est arrivé à cause de moi.
- « Tu fais chier tout le monde et quand on te défend, tu te sauves ! Non seulement t'es pédé, mais en plus t'es un lâche ! »
Pourquoi il dit ça ? Ce n'est pas vrai. Je n'ai fait chier personne. Ce sont eux qui sont venus m'embêter. Et puis je ne me suis pas sauvé, je suis aller chercher du renfort. En plus, qu'est-ce que j'aurais pu faire contre eux ? Pourtant, je m’en veux car j'aurais peut-être pu l’aider à les empêcher de prendre son blouson.
Devant l'arrêt, Ludovic me demande : " T’as une carte pour le bus ? "
- " Non . "
- " T’as de l'argent ? "
- " Non "
- " Alors tu ne peux pas le prendre. Il faut que tu rentres à pieds. "
- « De toute façon, il ne peut pas rentrer dans le bus comme ça. " Dit méchamment Jimmy  " On dirait un manouche ! »
Tiens ! Lui aussi s'y met. Et d'abord ! Qu'ont-ils donc tous contre les gitans ici.
Je suis toujours auprès d'eux lorsque le bus fait son apparition. Il est arrêté au feu rouge à une vingtaine de mètre et sera là dans quelques secondes.
- " Casse-toi maintenant ! " s’énerve le plus grand d’entre nous.
Comme je ne bouge pas, il me met un coup de poing sur le menton.
Il m'a fait mal et j'ai failli tomber. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça mais je me sauve en courant en direction du bois. C'est par là que je suis venu. C'est par là que je repartirai.
Je passe très vite la partie de la ville qui me conduit jusqu'à la rivière. Je crains un peu les mauvaises rencontres. Il ne manquerait plus que je retombe sur ces pieds nickelés d'opérette.
Dès que j'ai passé le pont, je me sens déjà plus en sécurité car j’atteindrais bientôt le bois ; comme si cet endroit végétal n’était que mon domaine à moi et qu'en passant les premiers arbres, je franchissais une frontière.
Je retraverse en sens inverse mon Amazonie miniature. C'est beaucoup plus rapide qu'à l'aller et je suis tout surpris de revoir déjà l'école.
Le problème, c’est que je n'ai rencontré ni mon anorak et mon sweet, ni mes chaussures et mes chaussettes. Je pensais bien les récupérer au retour, mais je dois me rendre à l'évidence, je n'avais emprunté le chemin que très peu de temps. Après, j'avais surtout chassé dans la jungle.
Puisque je suis arrivé, je me rends directement à l'appartement pour y prendre mon goûter. Hélas, je suis en retard. Les autres ont déjà terminé ; et comme l'adulte pique une colère en me voyant, ce n'est pas la peine de réclamer quelque chose. Visiblement, il ne s'attendait pas à me voir débarquer ainsi vêtu. Contrairement à la tradition urbaine de la ville voisine, lui, ne me qualifie pas de manouche… Mais de sauvage. Je ne lui trouve pourtant guère meilleure allure que moi, même si ce n'est pas comparable. Il n'a même pas retiré son imperméable alors qu'il est à l’intérieur, mais je ne lui reproche pas. Il peut bien s'habiller comme il le veut, je m'en fiche.
J'ai du enfiler mes tennis et mon manteau, puis l’adulte m’a ramené dans le bois, entraînant avec nous, dix yeux valant mieux que quatre, Fabien, Julien et Jean-Philippe.
Moi, je pensais aller rechercher mes affaires plus tard car je suis fatigué, mais Esdef n'a pas voulu. Il dit qu'il va bientôt faire nuit et qu'il faut tout récupérer avant.
Heureusement qu’il a eu la bonne idée d’emmener d’autres enfants car cela donne de la joie à notre expédition malgré l'humeur maussade du détective en chef. Le problème, c'est que je ne me rappelle pas où je les ai laissées, ce qui l'agace fortement. Il demande sans cesse :
- " C'est encore loin ? "
- " Non non "
C'est ce que je réponds toujours sans réellement savoir. Comment me rendre compte ?
Comme j'étais totalement sorti du chemin, je les guide aussi en dehors, mais suivons nous pour autant la même trajectoire ?
Nous nous écartons un peu les uns des autres afin de ratisser plus large, mais parfois l'adulte nous rappelle. Il a maintenant peur de nous perdre.
Je reconnais cette branche. J'ai sauté par dessus. Je m'en souviens très bien. Je cours. Là... Ca y est ! C'est mon arbre ! J'ai retrouvé mon arbre qui, heureux de me revoir, me tend ses bras.
Je dis à mes copains : " Je suis monté là-haut. Il est chouette hein ? "
- " T'es monté jusqu'à où ? " Me demande Jean-Philippe
- " Jusqu'à...Là ! " Je lui indique en tendant le doigt vers les hauteurs
- " Laquelle ? Celle là ? "
- " Attend ! Je te montre ! " Et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je retourne à l'assaut des branches.
L'adulte, pris de vitesse, crie : " Descend tout de suite ! "
Je stoppe net. Il a hurlé comme s'il m'avait vu attraper à pleines mains un câble à haute tension. Il m'a fait peur. Il a un drôle de regard derrière ses lunettes, alors je préfère redescendre. Je ne pourrais pas me montrer à mes camarades sur ma branche de guet.
Lorsque je touche le sol, l'adulte me dit :  " As tu retrouvé tes vêtements pour que tu te crois en droit de grimper sur les arbres? Veux tu qu'on joue à chat perché ou à cache-cache ? Attrape-moi si tu peux ? Au diable tous vos jeux ! Un seul compte à mes yeux, retrouver sans délai ce que tu as laissé sans même t'en soucier."
Fabien prétend qu'il pourrait monter plus haut, atteindre la dernière branche. J'en doute car elle est trop flexible. Julien lui demande de le prouver.
Le petit adolescent pose son pied sur le tronc lorsque l'adulte, irrité, l'attrape par le bras.
- " Je croyais avoir emmené avec moi les plus sages, les plus intelligents, ceux qui ne poseraient pas soucis et qui en toute confiance d'une mission investie, ne défailliraient pas. Dois-je croire qu'il n'y a ici que des singes sans cervelle ? " Dit-il, sans aucune gentillesse.
Pour toute réponse, Julien lève sa main dans laquelle pendouille une chaussette. C'est la mienne. Personne n'a vu où il l'a prise. Il a du la ramasser lorsque j'ai grimpé, mais n'a rien dit.
- " Où as tu trouvé ça ? " Demande l'adulte étonné.
- " C'était où ? " Doublonne Jean-Philippe.
Le petit chinois ne veut pas nous le dire.
- " Vous n'avez qu'a chercher vous aussi ! " Répond-il seulement comme s'il s'était donné de la peine pour arriver à ce résultat.
Toutes ces pertes de temps agacent de plus en plus l'adulte qui voit le soleil décliner, et il ne veut pas rentrer après que la nuit fut tombée. Peut-être a-t-il peur qu'une meute de loups nous guettant sournoisement, cachée dans les fourrées, ne passe subitement à l'attaque dès que viendra l’obscurité. Qu'aurait-il dit s'il s'était trouvé avec nous en pleine nuit dans la forêt alpestre sous la menace directe du Yéti ?
Très vite, chaussures et chaussettes sont récupérés, mais comme je n'ai pas envie de les trimballer et que l'anorak et le sweet ne sont pas au même endroit, je propose de les poser là en attendant qu'on ait retrouvé le reste du trésor. Hélas l'adulte s'y oppose formellement. J'ai l'air fin, moi, avec ça.
- " Bon ! Nous sommes sur la bonne piste. Par où est tu passé ensuite? Rappelle-toi! "
Oui, je me souviens. C'est par là.



Je ne me suis presque pas trompé et en moins d'un quart d'heure, j'ai en main toutes mes affaires.
Nous revenons au Centre directement, sans n'avoir ni grimpé ni joué, au grand damne de mes trois camarades qui ne nous avaient accompagné que dans ce but là.
Nous avons à peine le temps de prendre notre douche avant de nous rendre au repas.
Dans la salle à manger, les ragots vont bon train. Tout le monde sait maintenant que Jimmy s'est fait casser la figure et volé son blouson en essayant de me défendre.
Le repas est difficile pour moi car nombreux sont ceux qui laissent entendre, alors qu'ils ne savent rien, que j'ai provoqué les grands. Les insinuations hypothétiques se multiplient sans discrétion quand à la nature supposée de ces provocations.
Je quitte la table bien avant tout le monde, sans autorisation, las d'entendre ce qui n'est pourtant que rarement de véritables accusations, seulement des suppositions, mais qui en disent long sur ce qu'on pense de moi.
Je déteste Jimmy. Pourquoi avait-il besoin d'aller se battre alors qu'il était seul contre trois ?
Pour défendre mon honneur contre les insultes de ces garçons ?
Leurs insultes à eux pourtant, ne me touchaient guère.

jeanloup

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Re: Je ne sais pas pourquoi (24)

Message  Frédéric Prunier le Lun 5 Oct 2015 - 15:16

j'aime bien ce chapitre
c'est celui que je trouve le plus intéressant du livre

il y a des questionnements, le narrateur nous dit sa pensée, c'est bon ça...
à mon goût
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Frédéric Prunier

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Re: Je ne sais pas pourquoi (24)

Message  jeanloup le Lun 5 Oct 2015 - 23:32

heureux de te relire. Je te croyais reparti, cette fois définitivement. Il me semble que pour toi, c’est difficile d’aller au bout mais il ne reste que trois chapitre alors... Et pourtant, le commentaire est positif.
Mais c’est drôle. Moi j’avais le sentiment que depuis le début, le narrateur dit sa pensée. Plus ou moins selon les circonstances mais tout le roman est écrit à travers son regard et sa pensée.

jeanloup

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