Je ne sais pas pourquoi (22)

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Je ne sais pas pourquoi (22)

Message  jeanloup le Ven 7 Aoû 2015 - 9:16

22



Vive la récré ! Nous sortons dans la cour en giclant, galopants en tous sens pour ce premier jour d'une nouvelle semaine d'école. J'apprécie d'autant plus que pour moi, c'est une première depuis jeudi. En effet, le maître m'a donné un nouveau cahier pour remplacer celui que j’avais déchiré et je dois tout recopier en prenant pour modèle celui de mon voisin. A cause de ça, je restais en classe pendant les récréations.
Gaël et Aldo vont s'asseoir par terre, près du mur, pour jouer avec les soldats que le petit s'est fait offrir ce week-end. Ils sont vite entourés par quelques enfants intéressés. Alors je m'approche d'eux à mon tour, histoire de leur raconter que moi, ce week-end... Et bien… J'ai eu un chien.
C'est vrai. En revenant à la maison, j'ai eu la surprise de découvrir Filou. Un petit chiot que mes parents avaient ramené d'on ne sait où. Lorsque nous sommes entrés, il avait fait pipi partout. Mes parents n'étaient pas contents et ma mère lui a mis une fessée. Il fait plein de bêtises tout le temps. Il mange n'importe quoi, depuis le canapé jusqu'aux chaussons de mon père, mais il est mignon comme chou. J'aurais préféré qu'ils viennent me chercher avec lui, comme ça, les copains l'auraient vu.
Gaël aussi a un chien. Voilà qu'il essaye à présent de faire croire à tout le monde que le sien est forcement plus beau que le mien sous prétexte que je ne connais pas sa race, alors que lui, il a un berger allemand. Très vite, il parvient, bien plus que je ne sais le faire moi même, à intéresser l'auditoire crédule avec son cabot. Pendant ce temps, Michaël fait la chasse à un faucheux sorti de nulle part, mais qui regrette maintenant de n'y être pas resté. Comme il le prend par une patte, je lui dis :
- " Donne ! "
- " Non ! C'est moi qui l'a attrapé ! "
- " Tu vas le manger ? "
Il rigole, mais ne le fait pas.
Je lui dis bien fort, certain de l'effet que je vais produire : « Passe la moi alors ! Moi je me nourris d'araignées. »
Il ne me croit pas mais accepte de me remettre l'animal aux longues pattes frêles.
Je le mets vite dans ma bouche, le croque, puis l'avale devant ses yeux effarés, mais aussi ceux de tous les autres qui n'en ont plus rien à faire des frasques du clébard germanique de Gaël.
Ça n'a pas très bon goût mais ça n'a pas non plus fort goût. Ce qui fait que cet encas, sans être agréable au palais, n'est pas du tout écœurant. Il existe bien des aliments que je trouve parfois dans mon assiette beaucoup plus difficiles à avaler que cette petite chose.
- "Il mange des araignées ! " Dit Gaël, en ouvrant des grands yeux ébahis, sans qu'on puisse dire s'il s'adresse à quelqu'un ou à lui-même.
En tout état de cause, mon geste n'est pas vain. Il a pour le moins cessé de parler de son chien. Puis il ajoute inquiet :  
- " Si elle te pique dans la gorge... Tu meurs ! "
Je suis bien sûr que ce type d'araignée ne pique pas car j'en ai souvent pris dans la main et Michaël le confirme aussitôt en disant : " Ca pique pas les faucheurs ! " Pourtant, je ne sais pas pourquoi, le doute me gagne doucement et j'essaye de me persuader que l'ayant croqué, même dans le cas improbable où elle fut armée, l’état dans lequel elle se trouvait en parcourant mon organisme la rendait de toute façon forcément inoffensive.
- " C'est bon ? " Me demande le petit Didier "
- " Pas mauvais. Et puis ça donne des forces. Des forces d'araignée. Grâce à ça… Je serais bientôt invincible. "
Il faut rentrer en classe maintenant, mais je crois que je les ai drôlement impressionné.








- " Qui viendra faire une partie de rugby ? "
C'est Conan qui parle car il souhaite disputer un match avec ceux du troisième groupe. Mais à peine a-t-il dit cela qu'il reçoit un coup de fil de Lacanne qui le prévient qu'il ne faut pas compter sur eux aujourd'hui.
Dans notre groupe, il n'existe pas non plus un enthousiasme délirant en faveur du ballon ovale.
Hormis Johnny qui réclame vivement ce jeu et Guillaume qui a très envie de se défouler, les autres ne sont guère chauds.
Moi j'aimerais bien, mais je n'ose rien dire car j'ai peur que l'adulte ne veuille pas de ma présence dans son activité.
Guillaume, qui est rarement à court d'idée, propose qu’on fasse de la lutte dans la salle de sport car ça fait quelques temps qu’avec Malabar, à l’école, on en a terminé avec cette pratique virile.
Mais le téléphone n'en finit pas de sonner aujourd'hui ? Cette fois, c'est pour apprendre qu'Esdef ne viendra pas et que Conan doit rester seul avec nous jusqu'à demain. Cela le contrarie beaucoup car il ne pourra pas scinder le groupe en deux.
Tiens ! Eric ne se sent pas bien. Il dit qu'il a mal au ventre, et maintenant il se tient la tête.
Je crois que c'est parce qu'il a peur de faire du sport avec Conan, alors il dit qu'il est malade.
Je ne suis pas seul à penser ainsi car plusieurs se moquent de lui.
L'adulte pose sa large main sur le front de l'enfant, puis soulève les bouclettes de cheveux qui le gênent pour mieux sentir la chaleur de la peau.
- " C'est vrai. Tu as un peu de fièvre je crois. Va te mettre au lit ! "
- " Je ne vais pas à l'infirmerie ? " S'étonne le malade imaginaire.
- " Non. Si ça ne va pas mieux ce soir, on verra. "
Je pense que si le front d’Eric est chaud, c'est parce que c'est l'adulte qui l'a réchauffé avec sa main. D'ailleurs, lui non plus n'y croit pas, sinon il aurait accepté que le fiévreux aille voir l'infirmière, d'autant plus que ce soir, elle ne sera plus là.
A peine le maigrelet est-il parti se coucher que l'adulte nous dit qu'il n'est pas question de nous rendre dans la salle de sport car le premier groupe l'utilise le lundi entre cinq et six.
" S’il font de la lutte…" Dit Jean-Philippe " …On a qu’a en faire avec eux. "
- " Non. Il font des jeux. " intervient  Alexis en connaisseur
- " Et il n'est pas question de les déranger. " Conclu l'adulte.
Je pense quand même que pour faire leur jeux de petits, ils n'ont pas besoin d'occuper toute la salle. Guillaume, chez qui les méninges tournent à plein régime, ne se démonte pas. Il propose, astucieusement d’utiliser nos matelas. Il suffirait d’en disposer plusieurs dans la grande salle. Ca pourrait faire office d'un tapis pour lutteurs très convenable.
- « Non mais tu rigoles ! Ce n'est pas fait pour ça les matelas ! » S'indigne l'adulte.

Il n'est pas passé deux minutes depuis le rejet de cette proposition que Conan en personne suggère de mettre au sol deux matelas dans une chambre ; ainsi les lutteurs pourront se battre dans cet espace, bien sûr restreint, mais qu'il estime suffisant.
Guillaume étant le plus vif à se précipiter à son lit pour soulager le sommier de la couche moelleuse, c'est dans la première chambre que se dérouleront les combats.
Lorsque le tapis de sol est prêt, le petit caïd se déshabille, Puis agitant ses petits bras musclés, il lance un défi à l'adulte. Nos shorts de villes se trouvant à la lingerie et ceux de sport au gymnase, c’est juste vêtu de son slip qu’il s’apprête à combattre.
Conan accepte le défi, à mon grand étonnement, il sera l’adversaire du garçon de douze ans.
L’adulte nous demande de tous nous mettre en tenue, c’est à dire d’imiter Guillaume ; mais lui, s’il se met torse nu, il garde quand même son jean, ce que conteste Johnny qui voudrait bien en faire autant. Pourtant, l’adulte est la seule exception, le garçon le plus fort du groupe devra faire comme les autres, mais en vrai, il s’en fiche, c’était juste pour faire le grand ou pour mettre la pression.
Conan est réellement très musclé. Ses bras sont énormes et ses épaules très larges. Guillaume va souffrir.
A l'annonce de ce combat inédit, tous les enfants se sont entassés sur le seul lit resté complet pour les plus rapides, ou sur les sommiers vierges pour les autres. Même le malade est venu ; il rouspète après nous qui sommes sur le lit confortable car nous ne lui avons pas laissé de place. Comme si d'être malade lui conférait un droit supérieur !
- " T'as qu’à aller te coucher si t'es pas bien ! " Lui crie Alexis qui lui est assis à même le sommier et n'en fait pas une maladie. Mais le faiblard n'en fait rien et vient prendre une inconfortable place près du petit gros.
C'est Guillaume qui déclenche les hostilités en prenant l'adulte aux jambes pour le faire basculer.
Ils se retrouvent vite au sol tous les deux, mais je crois que l'adulte n'a pas mis toute sa force pour s'empêcher de tomber. Ensuite, ils roulent un coup à droite, un coup à gauche, se renversant sur l'un, se renversant sur l'autre, pour finalement s'immobiliser dans une position favorable à l'homme fort. Il est dessus. Guillaume essaye bien de se retirer mais Conan est beaucoup trop lourd pour lui. Il rigole et s'amuse avec le visage de l'enfant qu'il maintient trop facilement. Il lui pince le nez entre ses deux doigts.
Les encouragements des spectateurs ont laissé la place à des rires nourris car le spectacle est comique. Sous les cheveux blonds du jeune combattant, la peau, qu'il a très blanche au repos et rouge dans l'effort, prend une couleur si écarlate que si nous n'avions vu son évolution en direct, nous aurions pu la croire peinte. Ses joues gonflent son visage tant et si bien qu'il explose... Et soudain ! Les volcans jumeaux “ Narines ”se mettent en éruption et la morve jaillit ! Puis, telle la lave, elle s’écoule en quantité impressionnante. Je n'en ai jamais vu autant sortir d'un seul nez. La main de l'adulte a tout pris sur elle mais c'est sa figure qui nous montre un air dégoûté. Il dit : " T'es dégueulasse ! " Puis il fait mine de vouloir s'essuyer sur le visage de Guillaume. L’enfant, peu coopératif, tout en riant comme un babouin, se met à hurler en singe pour le décourager. L'adulte, conciliant, ne va pas jusqu'au bout de son geste, et choisit plutôt de sécher sa main en passant franchement sa paume sur le slip du gamin.

Le combat est terminé. L’adulte a facilement gagné. Il demande maintenant à Johnny de prendre place sur le tapis.
- " Pas contre toi ! " Refuse l’adolescent pourtant plus grand et plus fort que l’adversaire précédent.
- " Non. Maintenant je serais l'arbitre. " Le rassure Conan. C'est finalement contre Jean-Philippe que le garçon le plus bronzé du groupe va se battre.
Mon camarade aux cheveux blonds ou parfois orangés, montre à quel point, dans cette tenue, il a la peau très blanche.
Dans ce combat des contrastes pour ce qui est des couleurs, et sous les applaudissements de ses admirateurs qui sont les plus nombreux car le soutient du plus fort est le meilleur des engagements, le sombre l'emporte brillamment sur le clair malgré la défense courageuse de celui dont je suis le plus fervent supporter.
Puisqu'il s'agit de passer au suivant, force est de constater qu'il n y a guère de volontaire. Aussi Guillaume y retourne et choisit lui même son adversaire.
- " Je veux David ! " Exige-t-il
Bien sûr, j'ai un peu envie de jouer, mais là, ça me dérange. Je le sens revanchard. Et puis, la présence de cet arbitre là me gêne.
Comme je suis hésitant à quitter ma place, l'adulte, ironique et moqueur, me presse de venir m’installer pour me faire massacrer.
J’ai envie de lui dire que Guillaume s’est déjà battu mais je suis sûr qu’il va répondre que ça ne comptait pas ; alors je préfère me taire d’autant qu’il n’en faudrait pas plus pour que je passe pour un trouillard, et j'obéis.
Je fais face à mon adversaire qui me montre un faciès décidé. Il m'attrape soudainement à bras le corps et je tombe immédiatement car mes appuis sur ce sol mou ne sont guère stables.
- " Allez Guillaume !!! "
- " Vas y David !!! "
Les encouragements fusent. Presque équilibrés au début, ils me lâchent rapidement lorsque l'arbitre, qui devrait être neutre, prend le parti d'encourager mon adversaire :
- " Vas y Guillaume ! Prend lui le bras ! Remonte la tête ! Là… Serre fort ! Il est foutu ! "
Les enfants spectateurs sont tous maintenant eux aussi des supporters assidus du petit caïd. Mieux vaut pour eux, pensent-ils peut-être, se trouver du côté et de l'avis de l'adulte.
Guillaume a pris le dessus. Il me tiens solidement. Je n'ai que peu de force car je manque de motivation. Alors je dis :  
-" Arrête ! J'abandonne ! "
Mais il est trop heureux de me tenir à sa merci, alors il ne me lâche pas ; et l'arbitre n'arrête pas le combat. Il me sert encore plus fort, encouragé qu'il est à ne pas en rester là. Ce qu'il veut, c'est me faire pleurer. De tout son corps, il écrase le mien. Ses bras m'encerclent et tentent de me couper la respiration tandis que sa tête frotte mon menton et son menton appuie sur mon cou.
Je n'aime pas qu'il me serre ainsi. Je me sens très mal. Je n'arrive plus à penser. Il ne joue pas. Je ne veux pas. Je crie :
-  " Arrête !!! Lâche moi!!!" Et toutes mes forces entrent en action sans même que je les commande. Guillaume ne se retire pas mais il est bousculé. Je ne sais pas comment ma tête heurte violemment son visage mais il pousse un grand cri et son étreinte se relâche. Mon corps le retourne d’un seul coup et mon poing frappe, frappe, frappe son corps, jusqu'à ce que les bras de l'adulte me saisissent et qu'une gifle qui presque m'assomme, m'envoie valser contre le sommier sur lequel les garçons, qui m'ont vu arriver, tentent de me retenir.
- " Ca ne va pas ! " Me crie l'adulte en essayant, de ses bras l'entourant, de calmer Guillaume fou de terreur devant ma crise.
- " C'est un jeu ! Tu entends ? Un jeu ! Qu’est-ce qui te prend de frapper ! Ce n'est quand même pas possible que tu ne fasses rien comme les autres. Hors de ma vue avant que je ne te fasse subir le même sort. C'est pas l'envie qui me manque, crois moi ! Et mes poings sont plus forts encore que les tiens. "

Je sors de la pièce, encore sous le coup de ma très grande frayeur, de ma terrible réaction, et de cette gifle qui m'a complètement sonné et fait encore siffler mon oreille.
Je suis en colère. Je ne sais pas après quoi. Je ne sais pas après qui. Après tous sans doute. Après moi, pour n'avoir pas su me contrôler. Après Guillaume qui aurait du me lâcher lorsque j'ai dis que j'abandonnais. Surtout après l'adulte qui ne comprend rien mais qui fait la loi.
J’ai déjà rejoint ma chambre lorsque Jean-Philippe me rapporte mes vêtements. Au moment de me battre, je les avais laissés sur le sommier. Je me rhabille doucement, puis je quitte ma piaule, et même l'appartement.

En passant devant la salle de combat, j'ai entendu des cris de joies et des encouragements. Si je fais confiance à mon ouïe, je crois bien que l'adulte s'est remis de la partie, combattant lui tout seul contre plusieurs enfants.
- " Où tu vas ? " Me demande Jean-Philippe qui m'a suivi dehors. Puis, comme je ne réponds pas, mais peut-être ai-je regardé en direction du portail, il s'inquiète :  " Tu ne vas pas te sauver hein ? "
Pense-t-il réellement que j'en sois capable ? Et puis... Où irais-je ?
Si ma bouche ne s'ouvre toujours pas, le mouvement de ma tête le rassure sur mes intentions. Enfin, il ajoute:
- " T'as pas le droit de sortir seul sans demander, alors ne reste pas trop longtemps ! "
Puis, me laissant à ma solitude, il s'en retourne à l’intérieur pour retrouver les autres.
Je pensais qu'il resterait un peu avec moi, même si je ne l'y ai absolument pas encouragé, et ça me rend triste de le voir partir. Je commence à avoir froid.
Comme je n'ai pas envie de rentrer, je pense, je ne sais pas pourquoi, à me rendre à l'atelier.

Serre-Boulon est dehors, devant sa porte, en train de discuter avec la lingère.
Je reste à distance en attendant qu'elle s'en aille, puis en laissant revenir un sourire, peu présent ces derniers temps sur mon visage, je m'avance rapidement vers lui en lui lançant un gai “ Bonjour ! ”
Il paraît content de me voir mais un peu surpris aussi.
- " Nom d’une bouille de citron ! Et ben p'tiot, qu'estce qu'y t'fais rappliquer à c't'heure? "
Ma bouche, en guise de réponse, lui laisse apercevoir mes dents mais ne s’encombre pas de mots, alors plutôt que d’en attendre, il enchaîne aussitôt :
- " C'est chouette de toi p'tiot d’v'nir à moi. Mais r’luque un peu la pendule? Faut pas qu’j'laisse traîner mon cul sinon ma bonne vieille grosse endive va m'faire un d'ses foin. Et la germaine, quand elle fait péter la dynamite, les bombes du debarqu’ment à côté c'du pétard de mioche. "
Evidemment, je n'y avais pas pensé. Il a déjà fini son travail, et forcement, il va rentrer chez lui. C'est dommage pour moi. Pourtant, je reste devant lui comme si de rien n’était. N'ayant rien d'autre à faire, j'attends qu'il soit réellement parti avant de bouger. Du coup, il me dit :
- " Mais nom d’un Chibre fol ! Rest’donc pas planter comme ça p'tiot ! Si les racines t’prennent les pattes, faudra ben qu'j 'sorte la bêche pour après t'déplacer. Allez v'ens boire un coup! Vu c'que t'es frusqué par c'temps frais, ça t'f'ra du ben. Ah ! Nom d'une none à roustons ! J'ai ben cinq minutes pour ta gueule. T'es pas rien qu'un p'tit merdeux hein ! T'es mon poteau ! "

La bouteille de vin rouge est toujours dans son refuge. Ce n'est sans doute pas celle qui se trouvait là l'autre jour mais elle lui ressemble comme une sœur jumelle.
Je dis, avant même qu'il ne m'en propose : " J'en veux bien un peu. " En la lui montrant du doigt.
Il rit de bon cœur : " Ah ! T'y prend goût hein ? " Et il me verse un verre jusqu'à la moitié, avant de s'en servir un presque à ras bord.
Nous trinquons en heurtant nos verres comme le font les amis. Puis j'avale le liquide amer à toutes petites gorgées. Ce n'est toujours pas très bon mais c’est loin d’être imbuvable. C’est donc assez facilement que je viens à bout d’une si faible quantité.
- " Alors p'tiot ! Tu veux causer d'un tracas p't'être ? "
Je dis « Non » en m'asseyant sur l'établi.
Il s'assoit près de moi, m'entoure de son bras protecteur, puis me parle comme à un vieux copain. De choses sans importances, et un peu de ma vie qu'il ne connaît pourtant pas ; avec des mots inhabituels, des mots un peu grossiers qu'il invente certainement parfois, que je ne comprends pas toujours mais dont je sens qu'ils me respectent. Il dit n'importe quoi, et moi je dis bien des bêtises… Mais si nous nous comprenons sans comprendre nos phrases, c'est qu'il se dégage une telle chaleur de nos paroles que les mots ont moins d’importance que le bien-être qu'ils procurent.
Il a encore bu deux verres durant cette conversation mais a refusé, lorsque je lui tendis le mien, de me resservir aussi, en disant que ce breuvage me beurrerait le crâne. Je ne m'en suis pas offusqué. Je lui en veux d'autant moins que je n'aime pas beaucoup le vin. Pourtant, j'aurais bien aimé être saoul, pour voir.

Comme il est déjà presque l'heure de se rendre à table, nous nous séparons. Et tandis qu'il s'en va vers son foyer, je retourne seul, et marchant toujours droit, à notre appartement où je retrouve l'adulte encore très mécontent. Il prétend que tous les enfants ont déjà pris leur douche, sauf moi. Mais comme je vois Fabien nu comme un ver de terre sortir seulement de la salle d'eau, je sais, le connaissant trop bien, que le temps qu'il se rhabille, je peux ôter mes vêtements, aller me laver comme il faut, me vêtir à nouveau, et être prêt avant lui. Pourtant, Conan s'y oppose fermement :
- " Tu la prendras après mangé, et ensuite... Tu iras directement au lit! "
Je ne dis rien. S'il pense m'embêter, il se met le doigt dans l'œil, car je m'en fiche.












Nous venons de disputer un match de handball. C'est la première fois que nous pratiquons ce sport sur un terrain qui est pourtant en théorie fait pour ça. J'aime autant car je n'ai pas de grandes affinités avec ce jeu. Ce ballon est trop petit pour dribbler et trop gros pour tirer. Johnny est très fort. Il marque presque tous les buts.
Grâce à l'absence prolongée de Youssef, nous sommes maintenant dix en sport. C'est plus pratique pour faire les équipes.

Glassouille nous récupère bien fatigués pour le goûter car nous nous sommes beaucoup donnés durant une heure. Nous nous rendons dans la grande salle où l'adulte va nous préparer sandwiches et boissons. Nous nous asseyons autour de la table car elle ne veut pas que nous papillonnons et virevoltons pendant qu'elle s'active à mettre les carrés de chocolats dans les morceaux de pain.
Je ne suis pas de vilaine humeur car dans cette partie de hand, j’ai pu jouer avec les autres normalement. Ca m'a fait du bien car la journée avait plutôt mal commencé. En effet ce matin, je m’étais amusé à la recréation avec Aldo et Gaël et lorsque nous sommes rentrés en classe, le maître a fait une réflexion d’un genre désagréable à mes compagnons de jeu. Je n'en ai pas bien compris la signification, d'autant que je n'ai ouï qu’une parcelle du mensonge puisque je traînais en arrière, mais depuis… J'ai le sentiment qu'Aldo ne fait que m'éviter. D’ailleurs à la récré de cet après midi, il ne m'a pas laissé une seule fois l’approcher. Dès que j’allais vers lui, il semblait embêté et s’en allait ailleurs comme s'il craignait de se compromettre ou quelque chose comme ça. Heureusement, le reste de la matinée fut plus à ma convenance car très vite, le maître m'a exclu de la classe, sans raison, mais j'étais bien content. J'ai pu retourner à l'atelier où avec Serre boulon nous avons soigné Nébus.
Le véhicule commun était, il faut le dire, un peu malade. Au début, je passais les instruments au chirurgien qui les demandait d'une manière impérative. Ca faisait : " Clef de treize! "
Je fouillais dans les outils et en sortais une clef de treize que je lui tendais.
- " Cruciforme! "
Je lui passais le tournevis à la pointe en forme de croix.
- " Clef de quinze ! "
Voilà la clef de quinze.
Ensuite, ma fonction a évolué et j'ai pu aussi mettre mes mains dans le ventre de notre patient afin d'aider mon patron à maintenir ou replacer un organe. L'opération n'était pas terminé lorsque j'ai du me rendre à table et c'est avec regret que je l'ai laissé continuer seul, mais… C'était sa volonté.
Je suis arrivé en retard et bien que je me sois lavé les mains à l'atelier, celles-ci étaient encore noires. Tout comme mes avants bras d'ailleurs. Mon pull et mon jean, je ne sais pas pourquoi, étaient tachés aussi, alors je me suis fait grondé par l’adulte. Pas besoin de faire une enquête, les indices étaient trop voyants, le détective a tout de suite compris d’où je venais. Il m'a dit que je n'avais rien à faire à l'atelier. Pourtant, je pense que ça ne le regardait pas puisque c’était pendant les heures d'école. L'après-midi, le maître m'a dit qu'il me garderait envers et malgré vent car Esdef lui a reproché de me laisser vagabonder entre cambouis et champs. Cela ne m'a pas plu car il ne m'a gardé que pour m'humilier devant tout le monde, avec son humour nul d'adulte que les grands prétendent fin. Son humour nul d'adulte qui ne fait rire les enfants que parce qu'ils veulent lui plaire ou craignent de paraître stupide. Heureusement, le temps de classe ne fut pas trop long car la deuxième partie de l'après-midi fut consacrée à l'éducation sportive. J'étais content de pouvoir me défouler.
J'ai commencé à mordre dans mon sandwich lorsque, me sortant de mes pensées, j'entends la voix hurlante de Guillaume :
- " J'en ai une belle! J'en ai une belle ! "
Il pénètre dans la salle en courant et en précédant Tony qui a bien du mal à le suivre.
- " Où étiez vous ? " Lui demande l'adulte.
Mais il ne répond pas et vient directement vers moi.
Il pose sur la table une boite d'allumettes, qu'il ouvre, et l'on voit apparaître une araignée timide qui hésite à sortir. Elle est gigantesque. Toute velue, depuis son corps, énorme boule, jusqu'au bout de ses immenses pattes qui commencent à tâter le terrain à la recherche d'un chemin qui pourrait la reconduire jusqu'à sa famille perdue.
Je me demande bien où le petit caïd a pu trouver cette chose monstrueuse ; et plus encore, comment il a pu la ramasser ?
Il lui fait maintenant barrage avec la boite pour l'empêcher de s'éloigner et me dit en riant :
- " C'est pour toi David ! Je l'ai attrapé pour ton goûter. Elle est belle hein ? Je te l'échange contre ton chocolat. "
La bestiole ne s'affole pas. Elle s'est immobilisée et semble attendre ma décision.
L'adulte, en voyant l'horrible bête, a d'abord poussé un cri de fille, puis s'est mise à hurler :
- " Jette moi ça dehors ! "
Pour finir, elle s'est enfuit sans attendre de savoir si elle serait obéie.
J'avoue que cette araignée m'impressionne et je me vois mal la manger. Non pas que j'en craigne le goût, mais je n'oserais pas poser seulement le doigt sur ce monstre.
Heureusement l'adulte réapparaît, cette fois armée d'un torchon.  Elle crie : " Poussez vous ! "
Nous nous écartons pour laisser place au duel opposant la bestiole et ses quelques grammes à Glassouille et ses quatre-vingts kilos.
D'un geste appliqué, elle envoie son torchon sur la pauvre bête, impuissante, qui ne peut que tomber à terre. Prenant alors ses huit pattes à son cou, elle tente vivement de s'enfuir sous les clameurs enfantines des spectateurs passionnés.
La plus petite des deux adversaires n'est, hélas pour elle, pas assez rapide. Elle voit avec horreur le talon de la plus grosse s'abattre sur son pauvre corps et l’écraser toute entière.
Dès que l'adulte a retiré son pied, Johnny se jette sur ce qu'il reste de l'animal, et le ramasse.
- " Tiens David ! Elle est un peu abîmée, mais... C'est encore mangeable. " Me dit-il en la tenant du bout des doigts.
- " Mais vous allez arrêter ! " S'emporte l'adulte " Non, mais ça ne va pas vous autres ! Qu'est-ce qu'il vous prend à tous ?"
- " Si, si... Il les mange vraiment ! " Lui dit alors Aldo très sérieusement " Y bouffe les araignées ! Je l'ai vu ! "
Elle me regarde avec un air bizarre : " Tu en as vraiment mangé ? Tu es malade? Attention que je ne te vois pas avaler une de ses saletés ! Ce n'est pas possible... Il te faudrait une camisole pour t'empêcher de faire n'importe quoi ! "
- " C'est quoi une camisole ? " Demande Julien qui s'inquiète sans doute pour son propre sort, car lui, il mange bien les mouches.
- " C'est ce qu'on met aux fous pour les empêcher de faire des bêtises. "
- " Il est fou David ? "
- " C'est à se demander! " Puis elle emmène la bête en sa dernière demeure, la poubelle.

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Re: Je ne sais pas pourquoi (22)

Message  Frédéric Prunier le Jeu 10 Sep 2015 - 6:27

chapitre qui se lit tranquille, comme on regarderait un film
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