Je ne sais pas pourquoi (21)

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Je ne sais pas pourquoi (21)

Message  jeanloup le Ven 31 Juil 2015 - 9:45

Ce soir Esdef est heureux. Il est tout sourire car il revient de vacances, vu qu'il n'a participé à aucun des séjours. Je l'imagine d'ailleurs très mal sur des skis.
La soirée devrait être sympa car comme presque tous les mardi soirs, nous nous apprêtons à regarder le film ; en conséquence, nous nous coucherons plus tard car le mardi, c'est permis.
Nous installons nous même les chaises, puis nous nous asseyons. Je me pose près de Fabien, et comme je le fais souvent lorsque je regarde la télé, je prends son bras entre les miens, et appuie ma tête sur le bas de son épaule.
L'adulte a installé sa chaise derrière tout le monde, mais il est encore debout quand il me dit :  
- " David ! Tiens toi bien! "
Qu’est-ce qu’il lui prend ? Nous ne sommes pas à l'école. Je ne sais pas pourquoi il dit ça car ça ne l'a jamais dérangé que je me tienne ainsi. Alors je ne bouge pas.
Sans un mot de plus ni sans même paraître fâché, il s'approche de moi et m'attrape par le bras pour m'obliger à me lever. Ensuite, il m'entraîne ainsi que ma chaise qu’il dépose derrière tout le monde à un mètre de la sienne.
Fabien n'a rien dit en me voyant ainsi emmené. Il n'a pas défendu ma cause. Moi, je suis mal ici. J'y suis seul. Et je ne peux m'appuyer sur personne. Je pense que ce qu'il m'a fait n'est pas normal. Il n'y a pas de raison.
Ce sentiment d'injustice fait rapidement monter une grande colère en moi. Alors je me lève brusquement et fait mine de sortir de la pièce commune.
- " Où tu vas ? " Me demande l'adulte.
Je voudrais lui dire ce que je pense, que je ne faisais de mal à personne, que c'est injuste, mais je ne réponds que :
- " Me coucher " Sur un ton qui, je crois, ne cache rien de mon sentiment.
Je pense qu'il va me dire quelque chose et j'attends un peu avant de quitter la salle ; pourtant il reste silencieux. Il me fait juste signe que je peux m'en aller, mais son humeur ne semble en rien altérée.

Dans ma chambre, je retire mon pyjama avant de le jeter à terre ; puis je me couche sans même éteindre la lumière. Je n'ai pas envie de dormir. Je suis énervé.
En réalité, toute la journée, je n'étais pas bien. Tous me mettent mal à l'aise. Déjà ce matin en classe, le maître me parlait comme si je n'étais pas normal sans que l'on puisse comprendre pourquoi.
Alors que je m'étais terriblement appliqué en calcul et que fier d'avoir trouvé les résultats avant tout le monde, je m'étais précipité près de lui pour les lui montrer, il m'a poussé, dédaigneux, comme si j'avais la gale, en disant :
- "Tu n'es pas obligé de te coller à moi ! Et d'abord ! Qui t'a autorisé à quitter ta place?"
Je ne me collais pourtant pas mais il l'a fait exprès de dire. Avec les autres, il ne fait pas comme ça.
Et puis, pendant la recréation… J'étais seul près du poteau de but car je n'avais pas envie de jouer. Aldo est venu vers moi suivi par Alexis qui tentait de le retenir. D'un air septique, il m'a demandé :  
- " C' est vrai qu'on t'as surpris en train de faire l'amour avec Mohad ?
J'ai dis non, que c'était n'importe quoi. Le garçon de l'autre classe a tourné son regard interrogateur vers son informateur ; alors celui ci, sentant sa parole mise en doute, s'est empressé de raconter :  
- " En tout cas, j'ai entendu Précieux qui parlait avec Esdef ce matin. Il lui disait ça. "
- " Ils n'auraient pas dit ça devant toi ? " Doutait le plus grand des deux
- " Mais eux y savaient pas que j'entendais. "
- " T'as sûrement pas compris ? " Persiste Aldo qui me défend bien mieux que je ne saurais le faire moi même.
- " Si ! J'ai parfaitement bien entendu. Il disait ça! "
Après, je suis parti plus loin parce que je n'avais pas envie de parler. L'après-midi, nous avons eu sport. L'adulte, sachant que nous avions tous des rollers, avait acheté des cross afin de nous faire disputer un match de hockey sur le terrain de handball. C'est drôlement bien comme jeu, mais c'est difficile et douloureux car les coups de cross... Ca fait mal parfois. A la fin du match, Guillaume a demandé si nous allions refaire de la lutte ? L'adulte a répondu qu'avec les beaux jours revenants, ce n'était pas la peine de rester enfermés. Puis il a ajouté, avec un sourire ironique et laid qui me regardait :
- " Et puis, il y en a certains avec qui il faut éviter les corps à corps. On ne sait jamais! "
Après le goûter, j'apprenais à Julien et à Aldo à faire du kick-boxing, lorsque les grands sont rentrés de leurs écoles. Cyril et Dick sont venus pour jouer avec nous, mais nous leur avons dit non car nous nous amusions bien et ils nous auraient embêté. Cyril m'a pris gentiment par l'épaule et très complaisamment m'a dit :  
- " Fais attention! Ne te démène pas trop! Tu sais que tu es peut-être enceinte."
Puis ils ont ri et sont repartis.
- " Pourquoi il dit ça ? Il est débile! " A sourit Julien
Mais j'ai bien vu, au visage d'Aldo, qu'il attendra que je ne sois pas là pour raconter au chinois ce qu’Alexis lui avait dit.
J'ai l'impression que tout le monde est déjà au courant, et qu'en plus, ils disent n'importe quoi. Je n'ai jamais eu autant envie de quitter ce Centre.
Lorsque le film se termine, je ne dors toujours pas. Je crois que je me suis couché bien trop tôt.
Mes camarades arrivent bruyamment, comme à leur habitude. Voyant que la lumière est allumée et que je ne dors pas, ils me demandent par la voix d'Alexis:  - « Qu'est-ce que tu fais ? »
- " Rien! "
- " T'as rien fait depuis tout à l'heure ? "
C'est vrai. Je m'étonne d'être resté ainsi, dans mon lit, sans dormir, mais le temps n'est pas passé lentement.
L'adulte pénètre à son tour dans la chambre afin de voir si le coucher se passe bien. En voyant mon pyjama par terre, il demande:
-" A qui donc appartient ce vêtement de nuit. Ne s'en sert-on ici que comme une serpillière ?"
- " A moi ! " Je réponds
- " Et tu dors avec quoi ? "
- " Avec rien. "
- " Remet le ! Ca sert aussi à ça un pyjama, à dormir. Pas seulement à regarder la télé."
- " Je dors toujours comme ça. "
- " Et bien ce n'est pas bien. Tu n'habites pas tout seul ici, il faut en tenir compte. Tu dois donc faire comme tout le monde. Et tout le monde, ici… Ca dort en pyjama."
- " Pas Jean-Philippe. Il dort tout nu aussi. " Rectifie Alexis.
- " Je suis sûr que Jean-Philippe, en garçon bien éduqué, va garder son pyjama toute la nuit alité. N'est-ce pas ? "
Le jeune adolescent fait une petite grimace, mais acquiesce.










Chouette! Aujourd'hui, c'est mon tour d'aller à la patinoire. Nous allons manger au fast-food. J'adore ça. Et puis maintenant, je suis un champion sur la glace, même si chaque fois que je patine, ça me fait très mal aux pieds.
Ce matin, nous sommes restés à l'intérieur car il pleut. Nous sommes en train de jouer dans les chambres lorsque Conan appelle à lui les enfants de notre groupe qui sont prévus pour cette sortie sportive. Comme cela me concerne, je me présente rapidement avec les autres devant lui. Mais en m'apercevant, il me dit :
- " Non David ! Tu ne viens pas. Je ne peux en prendre que quatre et Aldo la dernière fois n’a pas pu venir à son  tour, je dois donc l’emmener aujourd’hui
Je suis surpris d'entendre ça car même avec Aldo, nous ne sommes que quatre. Effectivement, les autres fois, à mon tour, il y avait Youssef mais le Tunisien n'étant pas revenu au Centre, si je n'y vais pas, ils ne seront que trois. Alors je réponds :  
- " Ben on est quatre. "
- " Y'a pas Youssef. " Précise Jean-Philippe.
L'adulte est un peu ennuyé d'être ainsi pris en défaut, mais il a pris sa décision et il n'en démord pas. Quelle déception ! Ce n'est pas normal. Je suis puni même lorsque je n'ai rien fait.
Il prétend que ce n’est pas, dans son esprit, une punition, mais quand au fait que je n'ai rien fait, il dit comme s’il en doutait : " Ca, c 'est à voir ? " Ensuite il affirme que je pose toujours des problèmes. Il me parle du vol de couteau, oubliant que la fouille m'en avait disculpé. Il parle de la dame que j'avais renversée sur la glace. Comme s'il n'y avait que moi ?
Je lui dis que les autres en ont fait autant, mais il ajoute que moi, en plus, je l'ai déshabillée.
Cette insinuation fait rire tout le monde. Pourtant, ce n'était pas volontaire de ma part et on avait vu que le haut. Et puis, c'était avant Noël tout ça. La dernière fois que nous y sommes allés, je n'avais fait aucune bêtise.
- " C'est vrai..." Me secourt Jean-Philippe " La dernière fois, David s'est conduit mieux que tout le monde.
Je suis content qu'il prenne ma défense car je pense qu'il peut avoir une influence sur cet adulte. Celui-ci pourtant reste inflexible. J'ai l'impression qu'il me déteste.
Terriblement malheureux, je pense que je vais devoir resté ici avec Glassouille tout l'après-midi, dans l'appartement, car nous allons travailler sur la maquette. C'est une de ses idées grandioses ça aussi. Mais moi, je n'aime pas du tout ces trucs là. Ca ne m'intéresse pas.










Après mangé, nous avons pu jouer dehors assez longtemps malgré le crachin permanent, mais ensuite, nous avons du nous rendre dans la grande salle de l’appartement où l'adulte a apporté, avec l'aide de trois garçons, son immense planche de contre-plaqué d'un mètre quatre-vingts sur un mètre cinquante qu’elle a déposé au sol. Elle compte reproduire sur celle-ci notre Centre en miniature.
A l'aide de divers matériaux mais principalement de carton, nous devons construire tous les bâtiments, mais aussi faire le bois, les pelouses, et même le parking. Il faut que tout le Centre, dans son intégralité, soit complètement reconstitué. Je pense que nous n'arriverons jamais à faire ça d'ici la fin de l'année.
L'adulte et ceux qui le font bien, comme Fabien, ont dessiné sur du carton, les parties que nous devons découper. Moi, je ne fais pas grand chose car après avoir ciselé plusieurs morceaux, l'adulte m'a dit que je faisais tout de travers et qu’elle devait sans cesse recommencer les dessins, sans compter le carton gaspillé. Maintenant, je suis plutôt dans le collage, comme ça, je peux mettre de la colle sur mon bras pour faire des cicatrices.
Julien est en train de confectionner minutieusement des arbres avec du carton et du papier crépon vert. Alexis pense qu'on pourrait prendre des bouts de moquette pour faire le gazon. Je propose d'aller chercher du gravier dehors afin de le coller, et faire ainsi les allées telles qu'elles le sont en réalité ; mais l'adulte prétend que ce ne serait pas bien. Elle préfère faire le gravier avec autre chose que du gravier.
- " Peut-être seulement peint… " Dit-elle “ …Ou avec du papier de verre ”
- " C'est idiot! Autant mettre du vrai puisqu'on en a sous la main. " Je dis à mon tour.
Julien se moque en me faisant constater que pour faire les arbres, il ne va pas chercher des vrais arbres.
- " Evidemment ! " Je réponds " Mais tu pourrais prendre des vrais bouts de bois. "
De toute façon, il n'en viendront jamais à bout de leur maquette. Et puis après… Qu'en feront-ils ? Ca ne servira à rien ! Moi, j'en ai assez. Ca fait maintenant trop longtemps que je suis là, à faire des trucs de filles. J'ai envie d'aller dehors et je le fais savoir.
Je ne suis pas seul dans ce cas, car adoptant ma cause, Fabien, Tony et Johnny demandent également si nous pouvons sortir.
- " Bon d'accord... Mais vous restez devant afin que je puisse vous voir par la fenêtre ! Par contre David... Toi, tu restes là! "
Je suis abasourdi par une telle réponse. Pourquoi devrais-je rester ? Pourquoi peuvent-ils aller jouer et pas moi ?
- " Il faut que tu comprennes David que je ne peux pas te laisser sans surveillance. "
- " Mais je reste devant, avec eux... Tu pourras me voir! "
-  "Je ne vais pas passer mon temps à la fenêtre. Et avec toi… Une seconde d'inattention et on te retrouve je ne sais où, avec je ne sais qui, à faire je ne sais quoi. "
- " Mais puisque Fabien et Johnny sont avec moi! "
Elle demeure pourtant sourde à mes suppliques et je dois rester là, dans cette salle où je m'ennuie. Comme si elle voulait me consoler, elle me dit:
- " Le soleil est en train de sortir, alors dans une demi-heure on goûte ; et après, nous pourrons tous aller jouer dehors."
Mais ça ne me répare rien de la manière injuste dont elle me traite.














Je reviens vers la cité en compagnie d'un garçon. Lorsque nous rencontrons la voie de chemin de fer, il prend alors à droite car il pense que par là bas, il trouvera la vallée verte. Pourtant, le laissant continuer son chemin, je traverse les rails. C'est là qu'est la vallée. Je la reconnais, bien qu'elle ait beaucoup changé. C'est immense de verdure. J'ai l'impression de me trouver à la montagne, dans un site naturel. Je m'engage dans la pente. Je ne la croyais pas si longue. Je ne la croyais pas si haute. Je la descends rapidement, plus en glissant qu'en marchant tant elle est raide. Je fais attention à ce que mon short ne se relève pas car je n’ai rien dessous, et une nana assise là, tout près de son amoureux, sur le flan de la colline, me regarder passer. Au fond de la vallée, je découvre un petit lac dans lequel des enfants se baignent. Je le contourne en me disant qu'ils ont fait de sacrés beaux aménagements ici. Plus loin, il y a des garçons étrangers, très grands, de type nordiques, qui jouent au ballon. Soudain! La sphère de cuir plastifiée arrive très vite vers moi… J'ai pensé un instant la reprendre de volée, mais elle est passé bien trop vite et trop loin de mon pied. Alors je l'ai seulement suivi des yeux. Tandis que je sors de la vallée, je passe tout près d'un type entièrement vêtu de blanc. Il est en train de peindre le mur d'une maison. Une goutte de peinture, crachée tel un postillon par le large pinceau, me tombe dessus. L'homme s'excuse. Il est très ennuyé par la chose et souhaite me retirer immédiatement la tache qui se trouve sur mon bras parce que, paraît-il, ça sèche très vite. Je pense que la cité est encore loin et qu'il me faut continuer, alors je dis que ce n'est pas grave puisque je n'en ai pas sur la tête. Malgré cela, il m'entraîne derrière le mur, dans une petite pièce où se trouve un lavabo. Il essaye de me nettoyer le bras. Comme la peinture ne part pas, il tente de la retirer à l'aide d'un objet coupant en forme de spatule, mais il enlève la peau en même temps. Inquiets, je dis : " Laissez ! Ça fait rien ! "
Peut lui importe mes protestations, c’est comme s’il ne m’entendait pas. Il est obsédé par la tâche. Ça le dérange beaucoup. Il s'énerve et sa main s'emballe, frottant de plus en plus fort... Dans une grande clarté soudaine, des voix se font approchantes. L'homme a peur, je ne sais pas pourquoi, mais il me transmet son inquiétude. Mes yeux se sont ouverts machinalement, juste pour voir l'adulte crier quelque chose à Alexis mais je ne sais pas quoi. Cela ne semble pas perturber le petit gros déjà presque entièrement habillé.
Je me lève rapidement. Avec Glassouille, il vaut toujours mieux ne pas traîner au lit. Elle n'aime pas du tout ça. Sa hantise est que nous soyons en retard à l'école, bien qu'avec elle, nous le soyons souvent car il n'est pas question que l'un de nous s'y présenta sans être impeccablement lavé, habillé, coiffé… Et comme en plus, tous les matins, il faut parfaitement faire nos lits et bien ranger la chambre, c'est très difficile d'y parvenir dans les temps. Nous ne pouvons pas rester une minute à ne rien faire sans qu'elle ne nous tombe sur le dos.
Je m'applique à toutes ces tâches en ayant bien pris soin d'éviter la toilette, mais elle ne s'en est pas rendue compte car j'ai mouillé mon gant et je ne suis pas sale.
Alors que je suis prêt, me trouvant mal coiffé, elle me fait venir à elle, puis utilisant le peigne dont elle vient de se servir pour démêler Tony, ( J'espère qu'il n'a pas de poux)
elle s'attaque à ma chevelure, ne craignant pas d'en arracher la moitié. J'ai beau crier ma douleur, elle prétend que c'est ma faute et que je devrais aller chez le coiffeur, car mes nombreux cheveux, qui cachent entièrement mes oreilles et me recouvrent la nuque, ont pris beaucoup en volume depuis la rentrée.
Il est déjà neuf heure. Cela signifie que nous sommes en retard bien que l'école ne se trouve qu'à quelques dizaines de mètres. Nous sommes tous sur le pas de la porte, excepté Johnny qui n'a pas encore fait son lit. Elle crie, elle crie, mais cela ne le rend pas plus rapide. Alors elle lui dit :  
- " J'emmène le groupe. Tu t'arrangeras avec ton maître pour expliquer ton retard que je ne justifierais pas. ” Puis elle le laisse seul dans l'appartement.
Il s'en fiche bien, lui ; mais il a de la chance. S'il s'était agit de moi, le groupe dans son entier m'aurait attendu et l'on n'aurait fait porter sur moi seul la responsabilité du retard de tous.




A peine sommes nous en classe que nous devons travailler. Tout de suite, le maître nous donne des exercices, des calculs à faire. Je m'applique à me concentrer du mieux que je peux et je pense que je m'en sors pas mal. Je les finis très vite. J'ai terriblement envie de lui prouver que je fais des efforts, et je voudrais lui montrer mon travail. Mais subitement, je pense à l'épisode d'hier et j'ai peur de quitter ma chaise. J'ai peur qu'il me rejette encore une fois. Pourtant, si je ne m'approche pas trop près, il n'y a aucune raison, mais je ne sais pas pourquoi, je n'ose plus. J'attends donc tranquillement en griffonnant un dessin sur mon avant bras lorsque je vois atterrir sur ma table un objet volant bien identifié. C'est une petite boulette de papier mâché que Guillaume vient de m'envoyer à l'aide du tube évidé de son stylo bille. J'en fais autant avec le mien, et lui renvoie la pareille. Ensuite, déchirant un morceau de page de mon cahier, je fais plein de munitions, et vise tour à tour les autres élèves en tentant de les surprendre. J'ai parfaitement réussi mon coup puisque Julien en reçoit une, juste dans l'œil.
- " Aie ! " S'écrie-t-il très fort, faisant se lever le regard du maître.
- " Que se passe-t-il Julien ? Tu as fini ?" Se fâche Pochard
- " Non , j'ai reçu un truc. " Répond l'enfant en se frottant l'œil
- " C'est une boulette... " Explicite Alexis en riant « Moi aussi, j'en ai reçu une. » Et il montre la minuscule boule de papier qu'il a gardé sur sa table.
- " Qui s'amuse à bombarder ses camarades pour les empêcher de travailler ? "
Tous les visages se tournent machinalement vers moi. Il n'en faut guère plus à l'instituteur qui se croit perspicace pour en déduire ma culpabilité
- " David ! Fais voir ton stylo ? " Je remet la mine dans le tube avant de lui montrer.
- "J'espère que tu as fini ? "
- "Oui "
Il vient jusqu'à ma table pour voir ce que j'ai fait.
- " C'est un travail de cochon. Je ne veux même pas voir si le résultat est bon. Je ne peux pas lire. Alors va moins vite et refais moi ça proprement.
Je ne sais pas pourquoi il dit ça. J'ai écris aussi bien que d'habitude ; mais je ne suis pas au bout de mes surprises car une fois retourné à son bureau, il ajoute :
- " Quand tu auras terminé, Tu me copieras cent fois : Je ne me sers pas de mon stylo comme d'une sarbacane pour envoyer des boulettes de papier sur mes camarades de classe."
Cent fois ? C'est de la folie ! Je n'aurais pas assez de la matinée, ni même de l'après-midi. Je le lui fais remarquer mais il me dit : " En restant ici pendant les récréation, ainsi que durant le temps libre après mangé, tu devrais y arriver. "
A l’intérieur de moi, la colère m’envahit. Ce n'est pas possible qu'on puisse ainsi aller toujours plus loin, toujours plus fort, jusqu'à l'impossible. J'ai l'impression de ne rien faire d'autre que d'être puni. J'en ai vraiment assez d'être ici. Mais je ne le ferai pas. Je déchire violemment mon cahier.
Pochard, dont le visage gonflé est devenu tout rouge, se jette sur moi pour essayer de m'empêcher de détruire à jamais mon travail accompli depuis le début de l’année, à moins que ce ne soit que pour éviter d’avoir à balayer ; puis me donne une gifle si forte qu'elle me fait tomber de ma chaise.
Je crie :  "J'en ai marre ! Je vais me tirer ! Je vais me tirer ! »
- « Parfaitement ! Tu vas te tirer, mais pour aller dans le bureau de monsieur Malin afin de lui montrer ce que tu as fait »
Il me place dans les mains le cahier aux pages arrachées, puis me pousse hors de la classe.
Je me retrouve dehors, plein de rage, mais je ne me dirige pas vers le bureau du directeur. Je contourne l'école jusqu'à l'entrée du bois, et je jette une à une toutes les feuilles écrites ou vierges pour qu’elles retournent à leurs arbres, car il paraît, on me l’a dit, que c’est de là qu’elles viennent.
Mon idée, à présent, est de traverser tout le bois, jusqu'à la ville, et après... Après, je ne sais pas. Où irai-je ? Je ne peux aller nulle part. En plus tout est mouillé et je vois des gros nuages bas et noirs qui me signifient qu'il risque encore de pleuvoir. Alors j'éclate en sanglots. J'ai l'impression que je pleure de plus en plus souvent. Ça m'embête. Je croyais que plus on devenait grand, moins on pleurait. Moi, c'est le contraire. Heureusement, je suis seul et personne ne peut me voir.
Lorsque mes larmes s'apaisent, je me sens beaucoup mieux, plus calme. Je reviens vers l'intérieur du Centre. Je devrais aller dans le bureau du directeur mais je n'ose pas. Je marche au hasard et, machinalement, mes pas me guident devant notre bâtiment. Quelqu'un se dirige vers ici.
Un instant, j'ai failli avoir peur, mais avec sa dégaine paysanne, son bleu de travail et sa sacoche dans laquelle je devine la présence d'outils, je le reconnais bien. Et lorsqu'il arrive près de moi, c'est d'un léger sourire que je lui dis bonjour.
- " Nom d’une couille de lézard ! Qu’est que tu fous ici tout seul p'tiot ? " S'exclame-t-il avec son accent indéfinissable  " T'as rencard ‘vec une greluche qui t’a posé une lapine ? "
Il frotte son mégot jaune sur le mur, puis le met dans sa poche.
Je ne dis rien, mais en réponse à sa question étrange puisqu’il n’y a pas de fille ici, je lui fais un sourire.
On ne le voit pas beaucoup Serre-Boulon, mais de le rencontrer agrémente mon humeur d'un petit mieux.
Il pénètre à l'intérieur, et naturellement, je le suis. Il se rend dans la première chambre, puis va directement jeter un coup d'œil dans le lavabo rempli d'eau sale.
- " Y'aurait-on laisser choir une capote dans l'vaginos. On va tenter d'y passer l'aspiro dans la moule. Pis si ça s’en va pas, on y ouvrira la bedaine. ”
Je viens tout près de lui pour voir ce qu'il va faire.
- " Nom d'une merde de pigeon ! " Dit-il en essayant déboucher le récipient blanc par l'extérieur " Ca l'air ben embouché. " Puis : " Tu veux m'tende la paluche pou l’boulot p'tiot ?"
Je réponds “ oui ” sans hésiter en m'approchant de lui, comme si la seule aide que je pouvais lui apporter était de me coller à son bleu.
Il me dit : " Porte moi donc un seau qu'on la fasse gerber c’te salasse !"
Je reste un instant sur place à le regarder, puis je dis :  " Un seau ?
- " Ben oui. Nom d'un sac de roustons! Tu sais ben c'que c'est ? "
-  Oui. Je vais chercher... "
- " T'en as un dans les gog'nots. Te casses pas la citrouille. T'es sûr qu't'habites là p'tiot ?"
Je cours chercher le seau qui se trouve dans les toilettes. J'aurais pourtant du me souvenir tout seul qu'il y en avait un ici. Avant, il se trouvait dans la salle des douches, et quand on se lavait, on s’amusait à le remplir pour s'arroser avec mais ça ne plaisait pas aux adultes, alors ils l'ont mis dans les W.C., et depuis, je n'y pense même plus. Pourtant je peux le voir chaque fois que je m’assois sur le trône, mais je n'y prends pas garde. Il fait partie du décor.

Lorsque je le ramène à mon nouveau patron, il me demande de le placer sous le siphon. Ensuite nous démontons le tube ; et lorsque l'eau s'est évacuée, il en retire un petit soldat en plastique, tout enrobés de saletés diverses et peu solubles, tels des cheveux où autres aliments.
Le petit cow-boy s'était accroché là, refusant d'aller finir au fin fond d'un égout. Il attendait patiemment qu'on vienne lui sauver la vie.
- " Tiens p'tiot ! Tu l'as mérité Nom d'une chèvre en rut " Me dit le secouriste en me tendant le rescapé pour que je le prenne en main.
- " C'est à Aldo. " Je réponds en reconnaissant le jouet.
- " Faudra qu't'y d'mandes une récompense Nom d'un paquet d'couilles ! Y'a p't'être un Wanted! Faut pas laisser filer l'magot, bordel! "
- " Ca m'étonnerait qu'il me donne quelque chose. " Je dis, en allégeant le cow-boy des déchets aquatiques dont il s'était entouré ; puis je le fourre dans ma poche.
Ensuite, nous remontons le tout, avant de ranger les outils, puis de sortir ensemble.
Il me remercie, puis s'en retourne vers son atelier, là-bas, près du parking.
Je le suis encore. cela doit l'étonner car il me dit:
- " Dis donc p'tiot ! Tu vas m'faire la sangsue longtemps ? L'école c'est d'l’autre bord. Nom d'un pis d'vache dilaté ! "
Je suis un peu embarrassé. S'il me nomme sangsue, c'est peut-être que ça ne lui plaît pas que je reste à ses côtés ; pourtant je n'ai pas réellement le sentiment qu'il s'agit d'un reproche et je lui prends la main comme pour m'en assurer.
Il ne s'en détache pas ; et sans plus rien me dire, il m'emmène avec lui jusqu'à son atelier.

C'est un sacré fouillis là dedans. Il y a des outils partout, des morceaux de bois, de fer, des composites divers ; et puis, sur le grand établi, se trouve une longue planche dont je ne sais pas ce qu'il va faire, mais qui peut être une partie d'un meuble en construction. Il y a aussi une petite table très encombrée dans un coin.
- " Faut qu'je bosse maint’nant. Y a du boulot en rade. Si tu veux bouffer d’la merde, t'as qu'as rester à te t'nir là ! " Dit-il sans même me regarder. Puis : " Tu mattes la belle allongée ? C't'un bahut, p't'être pour ta piaule ? Nom d'une pute vérolée !"
Je ne le crois pas, car je n'en ai pas entendu parler ; et puis l'armoire de notre chambre est en très bon état ; mais je ne lui réponds que par une question.
- " Pourquoi tu dis toujours : Nom de... Et puis des gros mots derrière ? " J’ose lui demander.
- " Parce que ... "
Il paraît un peu surpris par ma demande insolite. Il semble ne pas pouvoir me donner de réponse car il rigole et me dit en saisissant une bouteille de vin rouge entamée qui se trouvait sur la table :
- « Avant tout, une tite lampée... Nom d'une moule avariée !  Y a rien de tel pour travailler. Pour donner du cran et d'la gnac. »
Il s'en sert un plein verre dont il est évident qu'il a déjà beaucoup servi, puis il me lance:
- " Tu veux un p'tit coup d'jaja ? "
- " Oui " Je lui dis en appuyant ma réponse d'un ample mouvement de la tête.
Il sort un autre verre de son fouillis, propre celui là, et y verse du vin presque jusqu'à la moitié. J'en bois aussitôt une petite gorgée mais ce n'est pas très bon. Je trouve le goût amer et même assez désagréable ; alors je repose mon verre en faisant une grimace.
- " C'est pas bon ? " Rit l'homme qui lui semble vraiment apprécier ce liquide.
- " Si. Mais j'aime pas trop. " Je réponds, un peu désolé
- " Nom d’un buffle sans couille ! J'ai pas d'grenadine. Si tu veux d'la flotte, y a un robino"
- " Non ça va. " D'ailleurs je n'ai pas soif.
Ayant pris de sa potion magique, il se met au travail, sciant, clouant, collant, et causant sous mon œil intéressé, tout en ayant recours, parfois, à mon aide maladroite mais appliquée.
- " Dis p'tiot, s'rait pas temps pour ta tronche de piaf d'aller à la soupe 'vec tes frangins ? " Dit-il en me montrant la petite pendule qui à elle seule décore le mur.
Il est effectivement midi. Je quitte vite mon ami travailleur pour m'en aller jusqu'à la salle à manger. Les autres ne sont pas encore là. J'attends dehors quelques instants avant que n'apparaisse mon groupe conduit par Esdef.
En arrivant à ma hauteur, l'adulte me demande:  " Tu sors d'où toi ? "
- " Il était chez le directeur. " Lui répond Alexis
- " C' est à lui que j'ai posé une question, pas à l'écho qui le devance. La langue de David, trop souvent inactive peut bien faire l'effort, pour une fois, de trahir sa pensée tourmentée des mensonges qui cherchent à se placer. "
Je n'ai rien compris à ce qu'il a dit, et aux yeux que fait Alexis, il me semble que lui non plus ; mais comme l’adulte me regarde, je crois qu'il veut que je parle.
Comme je ne sais pas quoi dire, je baisse juste la tête.
Impatient, il reprend : " Et bien ! Tu es muets ? J’ai cru comprendre que tu as fait quelques bêtises en classe et que ton maître t’a envoyé rendre visite au directeur. Mais es tu resté avec lui jusqu'à maintenant dans la mesure où, il y a moins de dix minutes, son bureau était vide ? "
Je fais une grimace qui indique sans doute que ce n'est pas le cas, mais à mon grand étonnement, il ne devine pas la vérité. Il doit seulement penser que le directeur m'a renvoyé en classe après quelque temps mais que je n'y suis pas retourné. Je n'ose pas le démentir. Inutile de lui dire que je ne suis pas du tout allé voir monsieur Malin et qu’il n'est même pas au courant que je me suis fais exclure de la classe.

jeanloup

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Re: Je ne sais pas pourquoi (21)

Message  Frédéric Prunier le Lun 7 Sep 2015 - 16:29

j'ai bien aimé
je trouve dommage que le personnage "Serre-boulon" n'arrive qu'à ce moment du récit
l'insérer dès le départ pourrait étoffer avantageusement le panel des adultes, en lui donnant un rôle qui contrebalance les éducateurs
cela permettrait, grâce à des dialogues ou des situations, de donner un peu de corps, de vie, de personnalité aux éduqs..
qui sont un peu, peut-être, tous identiques... comme un bloc... on peut intervertir les rôles....

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Re: Je ne sais pas pourquoi (21)

Message  jeanloup le Mer 9 Sep 2015 - 14:51

Je te lis toujours avec interet. Tu penses que j’aurais du faire intervenir Serre-boulon plus tôt ? peut-être. Je ne sais pas. Mais dans ma tête, non. David évoque sa présence au chapitre 4 mais en réalité, jusque là, il n’a aucune raison de penser à lui ou de parler de lui. C’est juste un élément qui fait partie du décor dans le centre mais qu’il ne voit quasiment pas. C’est en raison de circonstances particulières qu’il le découvre.
Alors le faire intervenir avant d’accord. Mais pour faire quoi ? C’est un homme qui n’intervient en rien dans l’éducation des enfants.

« cela permettrait, grâce à des dialogues ou des situations, de donner un peu de corps, de vie, de personnalité aux éduqs.. »

Il faudrait pour cela que j’imagine des dialogues entre Serre-boulon et les éducateurs mais leurs places sont si différentes que cela ne pourrait être que politesses d’usage et je ne vois pas comment cela aurait donné plus de personnalité aux éducateurs.

Que ceux-ci puissent être interchangeable, c’est la nature même de leur fonction. Et encore, j’ai imaginé le déroulement de cette histoire dans les années 80, ce qui me permet quand même de les différencier car si je me la situais au XXIeme, je devrais sans doute mettre de la diversité dans la couleur de peau ( une « blanche », une « black », un « beur » ) en signifiant bien leurs origines pour montrer à quel point ils sont différents, mais au niveau de la personnalité, pour être réaliste, je devrais faire des quasi clones.

Quoique dans les vrais romans, jamais un personnage n’aurait pu exister tel quel dans la réalité. C’est ce qui permet aux auteurs de leur donner du corps, et c’est ce qui fait qu’on y croit.

Tu as peut-être raison mais sincèrement, quand je réviserais ce roman, je ne crois pas que je ferais intervenir Serre-Boulon plus tôt.

Mais grand merci pour cet avis car même quand je ne crois pas que j’en tiendrais compte dans mon écriture (quoique je ne suis jamais sur de rien ) C’est quand même très important pour moi d’avoir la vision et l’avis d’un autre que moi-même.

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Re: Je ne sais pas pourquoi (21)

Message  Arkol le Sam 12 Sep 2015 - 8:01

Quelle imagination !!!
Ou alors c'est du vécu ???
Depuis plusieurs jours je lis ce texte, je ne sais pas pourquoi ?
Si, je sais, il est facile à lire, nature, et souvent imprévisible.
Je pardonne les quelques fautes mais qui n'en fait pas, à notre époque.
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Re: Je ne sais pas pourquoi (21)

Message  jeanloup le Lun 14 Sep 2015 - 14:27

ouh la un nouveau lecteur ! Mais c'est Bysance !
Est- ce que tu as lu depuis le premier chapitre ou seulement sur la fin ?
désolé s'il reste des fautes. A chaque lecture, j'en suprime mais je crois qu'elles repoussent

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