Crescendo

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Crescendo

Message  isa le Mer 22 Juil 2015 - 18:35

Au milieu du brouhaha de la gare, les notes du piano s’envolaient dans un recoin entouré d’échafaudages et de panneaux jaunes provisoires. Provisoires, les arpèges qui s’arrachaient précipitamment des touches nacrées l’étaient aussi.

Personne autour de moi ne semblait réaliser la magie de cet instant suspendu en plein cœur de l’été : ce pianiste enfermé dans son morceau, penché sur l’instrument, faisant résonner l’édifice de sonorités harmonieuses qui s’entrechoquaient avec les conversations désordonnées de voyageurs condamnés à se croiser sans se connaître. Seule la musique mettait un peu de sens dans cet incroyable mélange de vies.

La mélodie parvenait aux oreilles de l’ensemble des passants avec différemment de force : nombreux étaient ceux qui, entravés par les fils de leurs écouteurs, s’enfermaient dans une musique qu’ils ne partageaient avec personne. Certains devaient même se sentir agressés par cette musique qui leur était imposée comme une composante de leur vie qu’ils ne maîtrisaient pas, tels les affichages clignotants de la SNCF qui spécifiaient insolemment « train 17623 – retard 25 minutes ». Il en allait de même pour ceux qui semblaient fusionner avec leur téléphone, collé à leur oreille ou au bout de leurs doigts qui pianotaient avec fureur. Les mains dans les poches, je sentais mon propre téléphone vibrer par intermittence, mais je n’avais aucune envie de replonger dans ma vie maussade.

Le pianiste devait avoir une quarantaine d’années et ne semblait, lui, se poser aucune question. Il jouait parce qu’il en avait envie, simplement, comme une évidence. Un sac volumineux posé à côté de lui, plongé entièrement dans le moment présent, vêtu d’un short beige et d’un tee-shirt new-yorkais sombre, il enchaînait les mesures, malgré la chaleur et le bruit ambiant, ses sandales appuyant régulièrement sur les pédales dorées. Aucune partition n’était posée devant lui : ses mains ne marquaient cependant aucune hésitation et les mesures s’enchaînaient sans accroc audible.

J’étais restée bloquée à une dizaine de mètres de lui, ma valise à côté de moi, n’attendant qu’une impulsion pour repartir et mon sac à dos harnaché, bien que je ne sentais plus ses nombreux kilos me meurtrir les hanches. Je n’avais pas envie de repartir, d’affronter à nouveau les mêmes sourires de circonstance et les paroles polies avec des personnes qui se disaient proches mais qui n’étaient pas capables de réaliser que j’étais au plus bas, et que je continuais malgré tout de m’enfoncer de jour en jour.

J’enviais la liberté apparente de cet homme qui semblait ne rien devoir à personne et évoluer au gré de ses envies, là où ses sandales poussiéreuses voudraient bien le conduire. Je regrettais de ne pas avoir cette force de décider de partir, de n’écouter que ce qui était bon pour moi en n’accordant aucune importance au regard des autres.

De l’autre côté de la porte vitrée, dans l’air saturé de chaleur et de lumière, la navette de l’aéroport aimanta soudainement mon regard.
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Re: Crescendo

Message  jfmoods le Jeu 23 Juil 2015 - 18:25

Tournure étonnante...

« avec différemment de force »

…, mais pourquoi pas ?

La conjonction de subordination introduisant une concession exige le subjonctif.

« bien que je ne sentisse plus »

J'ai beaucoup aimé cet instant apaisé, baigné de musique, volé à un temps qui va fatalement reprendre ses droits (irruption du passé simple final : « la navette de l'aéroport aimanta soudainement mon regard »). Le lieu en lui-même, d'escale, de transit, engrené dans la mécanique impitoyable des horaires, ne favorise pas le surgissement, même sporadique, d'un semblant de communion, d'un lâcher prise libératoire parmi les personnes présentes.

Le titre, ainsi que la métaphore du second paragraphe (« l'édifice de sonorités harmonieuses »), laissent planer, derrière la descente, derrière l'image prégnante de la perte douloureuse et progressive de tous les repères intimes (fin du cinquième paragraphe instituant l'image d'une dégradation inéluctable : « que j’étais au plus bas, et que je continuais malgré tout de m’enfoncer de jour en jour »), la perspective possible d'un relèvement futur. À la fin du quatrième paragraphe, l'abondance des négations (« Aucune partition n’était posée devant lui : ses mains ne marquaient cependant aucune hésitation et les mesures s’enchaînaient sans accroc audible. ») appuie sur cette liberté totale de l'artiste, sur une faculté d'improvisation que la locutrice se trouve bien en peine, pour l'instant, de calquer sur sa propre vie, sur cette existence engluée dans les redites (locution adverbiale : « à nouveau », adjectif indéfini : « les mêmes sourires ») et dans laquelle l'entourage immédiat est perçu comme inapte à un véritable sentiment d'empathie (discours narrativisé : « des personnes qui se disaient proches »).

Merci pour ce partage !
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Re: Crescendo

Message  'toM le Ven 24 Juil 2015 - 10:31

Je trouve que ça fait un joli chantier. Ce n'est pas hyper original, mais je m'attache bien volontiers à cette pointe d'envie de la narratrice, cette oscillation entre le commun des passagers et ce voyageur sans chaîne (il a quand même un gros sac -peut-être est-ce sa maison? - ah oui: à quoi reconnait-on un tee-shirt new-yorkais). Le contraste est peut-être un peu appuyé, et surtout le président -cacochyme et unique membre- de l'AHAH (association de lutte contre l'usage immodéré des épithètes), je trouve que tu charges un peu tes phrases de tournures poétiques qui diluent un peu trop la mélodie simple que ce moment simple appelle simplement. Que jouait-il donc, ton pianiste.... Donc chantier -devenir?.
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