Liz FM

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Liz FM

Message  Rezkallah le Lun 13 Juil 2015 - 13:47

Liz FM




Papa avait écouté la radio FM avant de mourir, tous les soirs. Il la mettait en marche et s'endormait avec. Je crois que c'est ce vieux radio poste cassette de chez Toshiba qu'il avait le plus aimé dans sa vie. Le cache piles avait disparu. Couleur doré. une antiquité. On pouvait enregistré les émissions radios, ou sa voix.

En fouillant sa cave ce matin-là, à la recherche d'une pompe à vélo, je tombai dessus. Recouvert de poussière, l'antenne avait foutu le camp. Je le nettoyai, pris mon petit déjeuner et filai au travail à pied.

Je me réservais le plaisir de faire joujou avec en rentrant du boulot. Je bossais dans une usine qui produisait de la nourriture pour chiens et chats. Mon boulot consistait à remplir les sachets de quinze kilos. Nous étions répartis en équipes de trois par tapis roulant. Pendant les trois mois d'été qui arrivaient, je serais affecté à la section « croquettes pour petits chiens obèses et castrés ». Avec Liz et Carole. Carole, quarante-cinq ans, mère de famille de six enfants, s'acquittait de sa besogne, n'intervenant que quand la fatigue nous rendait inattentifs, irréguliers. Liz était anorexique en devenir. Le visage joli et gothique. La peau sur l'âme. Il nous arrivait de flirter pendant la pause. Quand elle venait travailler, épuisée, après une nuit passée dehors, elle m'invitait à partager une clope dans les toilettes. Elle me masturbait un peu. Elle relevait mon t-shirt, écoutait mon cœur. Ses doigts froids, son oreille collée contre ma poitrine... chaque fois j'avais l'impression de passer une visite médicale. Elle s’arrêtait toujours quand j'allais jouir. Elle sortait des toilettes et je me finissais en vitesse.


Liz arriva avec dix minutes de retard. Elle enfila sa blouse, se mit au travail en mâchant son chewing-gum, traversée par les reproches salés de Carole. A onze heures et quart, elle me demanda de la suivre et nous nous enfermâmes dans les toilettes. Elle jeta son chewing-gum. Je tentais toujours de l'embrasser. Pour parer à cela, elle sortait une poignée de croquettes de je ne sais où, et la fourrai dans sa bouche. « Ça n'a pas de goût » disait-elle. J'abdiquai et me laissai branler une fois de plus. Je me concentrais sur la sensation... des merles pépiaient quelque part... ses longues boucles châtains parfumées aux effluves de la nuit, me caressaient le cou, j'avais l'étrange impression d'être seul, les mains dans le dos, je me disais que je devrais la plaquer contre la paroi et lui faire l'amour de force. En me concentrant encore plus, je pouvais la voir, derrière la pénombre de mes paupières, elle était ailleurs, loin, traînée sur le dos de pensées secrètes dont elle ne savait pas se défendre, et elle s’accrochait à moi, pour ne pas disparaître... ça se passa si vite que, quand je rouvris les yeux, je mis un temps fou à comprendre que j'avais joui. La porte était entrouverte. Elle m'avait laissé, le pantalon sur les chevilles, la goutte au bout de l'être.

J'allais manger en vitesse un kebab au camion snack du lycée et repris le travail. Je flottais dans une sorte d'after-jouissance étrange. Comme dépouillé. Liz dans son mutisme répondait à sa manière à la rancœur silencieuse de Carole qui nous sommait d’accélérer la cadence. Quelque chose clochait... Pourquoi était-elle allée jusqu'au bout ? Je n'arrivais pas à travailler. En trois ans, pourquoi aujourd’hui ? Ça me faisait penser à ces suicidaires qui, avant de s'en aller, faisait don d'eux-mêmes... Je la regardais mieux. Liz...pas de forme, le nez osseux, ses grands yeux noirs qui ne disaient rien... un sweat en été... et l'air de ne pas être ce qu'elle était... Carole me siffla. Je retournai à mes croquettes.


Fin de la journée. Je me retrouvai à l’arrêt de bus avec Liz. Personne ne pouvait imaginer que ces deux personnes, côte à côte, travaillaient ensemble et que, quelques heures auparavant, la demoiselle avait gâté le jeune homme.

— J'ai crevé mon vélo... dis-je.

— Ça arrive, fit-elle.

Elle regardait la route avec intérêt. Carole passa en voiture, le regard de travers.

— Pourquoi tu m'as fait jouir ?

— Ça te regarde pas...

Elle avait raison.

— J'ai récupéré le vieux poste cassette de mon père ! Ça te dit de venir chez moi, que je te le montre ? J'ai même de la bière si tu veux.

— Si tu la manges, je viens...

Elle me tendit une croquette. Elle avait raison encore une fois, ça n'avait pas de goût.

Le bus arriva au bout d'une demi-heure. Elle m'expliqua sur le trajet qu'elle dormirait chez moi. J'en étais ravi.

Une fois arrivés, je décapsulai deux bières et l'invitai à se mettre à l'aise, le temps que je prenne une douche. Je lui proposai d'en prendre une aussi. Elle ne voulait pas. Quand je sortis de la douche, rafraîchi, en pyjama, je la trouvai dans le salon, face au vieux poste cassette. Elle avait tiré la multiprise de derrière la télé, et l'avait branché. Il irradiait de douce lumière dorée, le corps parsemé de diodes rouges électriques. La bande FM vibrait. Elle regardait le vieux Toshiba, fouillant dans sa poche, et portant une croquette dans sa bouche.

— Tu as faim ?

— Non, merci !

— Il te plaît ?

Elle sourit. Enfin je crois.

— Mon père passait des nuits entières à écouter la radio là-dessus. Il le nettoyait, le démontait, le remontait, veillait à ce que les piles soient toujours bonnes... il en avait eu tout un tas avant. Puis une fois qu'il avait trouvé celui-ci il n'en débrancha plus.

Je m'installai à côté d'elle. Nous regardâmes le poste cassette en silence. Il était vingt heures et pas grand chose. La nuit tombera quand elle voudra. Nous restâmes comme ça un long moment.

— Pourquoi tu m'as fait jouir ?

— Ça te regarde pas...

— Tu as un problème ?

— Ça te regarde pas...


Elle leva le bras, baissa le son à zéro, et à l'aide de la molette, fit le tour de la FM. Elle ferma les yeux. La petite barre de recherche, monta jusqu'au bout, mais elle continuait à tourner. J'avais peur qu'elle ne casse la molette mais ne dis rien.

— Tu connais Radio dead, fit-elle.

— De quoi ?

— La radio des morts !

Je voulus m’énerver mais c’était la première fois qu'elle s'adressait à moi avec un semblant de vie dans les yeux.

— Je... je ne connais pas...

— C'est une copine de collège, qui s’était suicidée...

— Pourquoi ?

— Elle le voulait c'est tout. Elle m'avait dit la veille de sa mort, qu'une radio secrète existait. Et que je pourrais l'entendre si je voulais. Elle m'avait refilé les paroles d'un poème qu'elle avait écrit.elle m'avait promis qu'elle me le chanterait sur cette station secrète après sa mort.

J’étais pris au piège.

— Tu l'as entendue ? Dans la radio ?

Elle se détourna de moi et mangea une croquette. Nous bûmes trois bières chacun. L'alcool aidant, je me lâchai un peu.

— Pourquoi tu es comme ça, Liz ?

— Comment je suis ?

— Tu ne manges pas, tu es si maigre...

— Depuis toute petite, j'ai l'esprit qui veut s’alléger, mais tu ne peux pas comprendre !

— Tu n'as pas l'air de tenir à la vie, dis-je.

— Qu'est-ce que tu crois que je fais en te masturbant ?

— Bonne question !

— Je m'accroche à la vie...mais si tu lui donnes trop... à la vie...elle te...

Elle ne finit pas sa phrase et çà ne m'intéressait pas de savoir la suite. Son corps était affamé mais son esprit obèse se trouvait tout beau et tout intelligent... pas la peine d'en dire plus. Nous finîmes les bières et couchâmes ensemble. Étrangement son haleine ne sentait pas la croquette. Son corps au toucher était horrible, comme une chaise de jardin en plastique. Ses gémissements, eux, étaient divins. Je baisais avec sa voix, caressant ses cheveux, creusant le mystère qu'elle était. Rien d'autre. Le lendemain elle se leva très tôt et quitta l'appartement. Sur le table de la cuisine, il y avait un thermos de café frais, et un petit mot :

Le bleu est bleu,
Le pipi coule,
La crotte flotte,
Souviens t'en !

Elle ne vint plus au travail. Carole en fut joyeuse. Une autre mère de famille la remplaça. Juin s’évapora. Juillet traînait abominablement. Je demandai l'adresse de Liz à la direction de Virbac et ils me la donnèrent avec beaucoup de réticence. Elle vivait pas loin de chez moi ! Juste en face de la gare. Sa boite aux lettres était pleine de prospectus. Le hall puait. Je montai jusqu'à sa porte, toquai. La sonnette ne marchait pas. J'essayai d'entrer, en vain. La voisine d'en face sortit à ce moment-là. Une femme d'âge mûr, ruisselante, et bronzée, avec un sac Mobalpa à la main. Je tentai de lui soutirer des informations. Elle m'invita à boire une tasse de café.

— C'est votre petite amie ?

— Non... pas vraiment.

Le café était bon.

— Elle était plutôt discrète. Mais ça défilait chez elle.

— C'est à dire ?

— Des hommes, en veux tu, en voilà...

Ça me fit mal d'entendre ça. Plus que je n'aurais pu le croire.

— Vous êtes sûre ?

— Oh que oui ! À vrai dire, y avait même toutes sortes de gens qui venaient la voir. Elle devait pas dormir beaucoup...

— Vous ne vous souvenez pas d'un truc étrange, ou quelque chose qui puisse m'aider à la retrouver ?

— Ce que j'aimerais qu'un jeune homme se démène comme ça pour me retrouver.... Non je ne vois rie. Pour moi c’était une sorte de clocharde... qui faisait la pute ou un truc du genre... je ne lui ai jamais adressé la parole. Je matais par le judas. Je voyais la parade, pas plus.

Je lui laissai mon numéro et lui demandai de me prévenir si Liz réapparaissait, ou si un détail ou n'importe quoi lui revenait.

Je cherchai sur internet si le mot qu'elle m'avait laissé provenait d'un poème. Non. Une semaine passa dans une canicule totale. J'avais enfin changé la roue de mon vélo et je pouvais arriver plus vite pour travailler... ridicule. Je me masturbais de temps en temps dans les toilettes du travail. Carole et la nouvelle, Laura, devenaient amies. Le vendredi des rumeurs sur la mort de Liz commencèrent à circuler. Samedi arriva. J’étais désœuvré. On aurait put croire que cette fille n'avait jamais existé. Qu'elle fut là ou pas ne changeait rien. Je rodais dans l'appartement sans savoir quoi faire...

Le poste cassette n'avait pas bougé de sur la table du salon. Je le rebranchai. La FM était toujours dirigée sur l’étrange réglage que Liz avait trafiqué. Je montai le volume à cinq. Une plage de silence émergea. Je m'ouvris une bière, éteignis les lumières et me couchai sur le canapé. Par la fenêtre, un bleu étrange inondait le quartier il faisait chaud. J'avais peur pour le ventilateur qui tournait 24 heures sur 24.

Dès que je fermais les yeux, je pouvais la voir. Elle me parlait avec entrain de la radio des morts. La seule fois où elle me donna l'impression d'être incarnée, faite de chair et d'os. Je me sentais triste. Je me sentais comme un spermatozoïde qui s’était tordu la cheville sur l'ultime rush et condamné à errer dans le ventre de la baleine, en attendant que l'oubli intervienne.

— ..ZZZzzzzzZZ....ZZzzzZZZ....Allô....ZZzzzzZZ ?

La voix venait de surgir du Toshiba. Je fis tomber la bière en me redressant. L'aiguille du potentiomètre s'affolait. De larsens et autres sons stridents, sifflaient par les enceintes.

— FiZZZzzZZZZZ.....La....ZZZzzzzz....radio....

La multiprise cracha des étincelles et le disjoncteur sauta. Je me frottai les yeux en me demandant si je n’étais pas en plein rêve. On toqua à la porte. Je me tapai les genoux dans le coin de la table, et regardai par le judas. Personne. J'ouvris. C’était Liz ! Elle portait un sac de voyage en bandoulière. Derrière elle, les pâles lueurs des lampadaires de l'Avenue sans nom s'illuminaient un à un.

— Je peux vivre chez toi pour quelques jours ?

J'ouvris la porte en grand. La vie ne faisait que commencer.

Rezkallah

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Re: Liz FM

Message  Polixène le Mar 14 Juil 2015 - 15:38

Globalement j'aime bien.
Je suis une quiche absolue pour commenter la prose, mais ce que j'apprécie c'est que ce texte se suffit à lui même et tout à la fois constitue un excellent début !
J'aurais juste vu un trait un poil plus forcé dans la caractérisation des personnages ...
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Re: Liz FM

Message  Pussicat le Mar 14 Juil 2015 - 17:08

alors dès le début, il a débat... ceux qui :
Papa avait écouté la radio FM avant de mourir, tous les soirs.
et ceux qui :
Papa écoutait la radio FM avant de mourir, tous les soirs.

pareil pour :
En fouillant sa cave ce matin-là, à la recherche d'une pompe à vélo, je tombai dessus. Recouvert de poussière, l'antenne avait foutu le camp. Je le nettoyai, pris mon petit déjeuner et filai au travail à pied.
ou bien :
En fouillant sa cave ce matin-là, à la recherche d'une pompe à vélo, je suis tombé dessus. Recouvert de poussière, l'antenne avait foutu le camp. Je l'ai nettoyé, pris mon petit déjeuner et suis parti au travail à pied.

mais l'auteur a toujours raison !

Bon, je me suis vite lassée des séances de masturbation dans les chiottes...

mais il y a quelque chose qui me plaît dans ce texte... une ambiance chaude, moite, électrique comme je les aime et pour cela je le retiens !
à bientôt de vous lire...
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Re: Liz FM

Message  jeanloup le Dim 19 Juil 2015 - 12:13

J’ai bien aimé. Une petite histoire simple dont je n’ai rien à dire mais qu’il me plait de lire

jeanloup

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Re: Liz FM

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