La visite

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La visite

Message  Pussicat le Dim 12 Juil 2015 - 16:59

Il neige à flocons depuis un bon mois maintenant, la nuit dernière il a plu.
Ce matin, un givre constelle les rameaux des grands bois endormis sous la froide lumière du soleil hivernal.

- Quel séduisant tableau, quelle joie, quelle féerie ! se dit-elle.

Elle parle cette langue que parlent toutes les mères en ouvrant grand les bras comme s'ouvrent les mers devant les bois serrés des poupes des bateaux.
L'enfant plonge sa tête, et son corps tout entier, dans ce corps allongé ridé de jours sans fin qu'une infinie tristesse accompagne telle une ombre mais que la pudeur et la foi, et l'amour plus que tout, lui commandent de taire.

Elle sourit et fluette deux trois mots étouffés à l'oreille de sa vie, de ce petit bonhomme, de son prince charmant, de cet enfant qu'elle n'aura... pas le temps, pas le temps...

Les parents s'en vont, rassurés enfin. Le vent souffle en rafales et lève les masques.
L'enfant les suit la tête vrillée, tournée, dévissée, vers un petit carré de lumière.

Elle pesait quarante six kilos de souffrance toute nue.
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Re: La visite

Message  Polixène le Sam 18 Juil 2015 - 9:10

Pas mal!
L'émotion n'est pas au rendez-vous mais il n'y manque pas grand-chose pour que ça fonctionne:
*tu nous montres la protagoniste vive et enjouée derrière sa fenêtre (à cause du mot "tableau") et donc juste après elle est allongée il faut un certain temps pour capter
*de même pour le départ il n'est pas évident à première lecture que l'enfant reparte avec les parents.
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Re: La visite

Message  Ba le Sam 18 Juil 2015 - 18:10

Un bon départ sur la plage déserte d'une vie amarrée +++
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Re: La visite

Message  jfmoods le Dim 19 Juil 2015 - 11:36

Je propose l'ajout de deux virgules...

« qu'une infinie tristesse accompagne telle une ombre, mais que la pudeur et la foi »
«  L'enfant les suit, la tête vrillée »

Un paysage comme suspendu (groupes nominaux : « grands bois endormis », « froide lumière », « soleil hivernal »), porteur de toute la fantasmatique de l'enfance (densité du phénomène : « Il neige à flocons », intensité visuelle : « un givre constelle »), se déploie. La phrase exclamative, assortie d'une gradation (« quelle joie, quelle féerie ! »), atteste de l'état d'exaltation originelle, enfantine, suscité chez la vieille dame par le spectacle de la nature. Le glissement homonymique (« mères » / « mers ») manifeste, au travers d'une comparaison, une prodigieuse capacité d'accueil (vérité générale : « cette langue que parlent toutes les mères en ouvrant grand les bras », jeu antithétique : « s'ouvrent » / « les bois serrés ») à laquelle répond immédiatement l'élan de l'enfant, par l'intermédiaire d'une gradation hyperbolique (« sa tête, et son corps tout entier »). Cette cinquième phrase, située au cœur du poème, est grammaticalement la plus complexe : c'est la plus importante du texte. Construite en juxtapositions, coordinations et double subordination, elle entérine, au travers de multiples procédés (hyperbole : « ridé de jours sans fin », personnifications : « qu'une infinie tristesse accompagne », « la pudeur et la foi, et l'amour lui commandent », comparaison : « telle une ombre », superlatif : « plus que tout », formulation restrictive : « qu'..., mais que »), la douleur muette, secrète, de la vieille dame. L'amour pour cet enfant, qu'elle n'est pas destinée à voir grandir (utilisation du futur, anaphore : « pas le temps, pas le temps »), est total, inconditionnel (métaphore : « l'oreille de sa vie », gradation : « de ce petit bonhomme, de son prince charmant »). Aussi s'agit-il de donner le change, à tout prix, face à ses visiteurs, sur la gravité de son état de santé (verbes : « sourit », néologisme imprimant l'image de la douceur attentive : « fluette »). La petite comédie de la visite s'achève (expression d'un dévoilement : « lève les masques ») et la violence d'un combat intime contre le temps va pouvoir reprendre ses droits (paysage qui calque l'état d'âme : « Le vent souffle en rafales »). La vieille dame a joué son rôle jusqu'au bout, les parents ont cru (« rassurés enfin ») ou ont fait mine de croire à l'illusion d'une stabilisation de l'état de santé, à ce qui ne fut que l'expression d'un courage à toute épreuve face à l'adversité. Il n'est pas anodin que la séparation se produise dans un effet de segmentation des protagonistes (« Les parents s'en vont » / « L'enfant les suit »), car tout se joue, évidemment, dans la figure centrale de l'héritier, dans cette sensation de prise en tenaille entre les générations, entre deux points d'ancrage essentiels que matérialise on ne peut plus violemment la gradation hyperbolique (« la tête vrillée, tournée, dévissée »). Le plus symptomatique de ce qui se joue ici, dans ce déchirement de la séparation, c'est le pronom personnel complément (« les ») qui n'a pas pour référent les parents, mais bien les masques. Grandir, c'est apprendre à faire semblant, c'est apprendre à se cacher derrière des apparences. Comme l'enfant, le lecteur voit s'éloigner graduellement ce « carré de lumière », à l'image d'un signe de vie précieux qui va bientôt s'éteindre. La métonymie finale (« quarante-six kilos de souffrance toute nue ») prend en charge la fragilité, la maigreur extrême d'une vieille dame aux portes de la mort.

Le savoureux néologisme (« fluette deux trois mots ») me remet en mémoire une image tout aussi évocatrice de Coline-Dé (« Sa patte d'oiseau trémule menu »), dans « La petite casserole », l'une de ses plus tendres nouvelles.

Merci pour ce partage !
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