Je ne sais pas pourquoi (3)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Je ne sais pas pourquoi (3)

Message  jeanloup le Lun 6 Avr 2015 - 7:08

- " Un chauffeur de car ? "  
- " Un gars qui fait des pizzas ? "
Youssef rit en permanence. Ce qu’il fait ne ressemble à rien. Il tient ses bras devant lui et les bouge mollement de haut en bas en nous regardant bêtement dans l’attente d’une bonne réponse.
- " Un joueur de batterie  ? " S'écrie l'un.
- " Ooh lui ! " Répond un autre qui ne peut pas imaginer qu’un joueur de batterie puisse s’y prendre comme ça.
Youssef continue de mimer toujours à l'identique. La durée dans ce cas là ne fait rien à l’affaire et ne rend pas plus claire sa longue prestation.
- " Mais c’est facile !" S'excite-t-il sans cesser de se marrer. Et il accélère la cadence mais personne ne comprend.
- " Tu conduis un autobus ? "
Je pose la question car j'essaye de deviner, mais je pense bien que ce n'est pas ça car il irait dans le décor.
- " Il chasse les moustiques " Dit Julien à Aldo de sa voix malicieuse.
- " Alors ? " S'impatiente Esdef : " Essaye d’améliorer ton mime, de le faire d'une autre façon. Tu nous rejoues sans cesse la même partition et tes gestes à répétitions ne sont guère plus entendus qu’une musique maghrébine sifflée par un vieux dromadaire. »
Le Tunisien se tourne dans tous les sens à la recherche, semble-t-il, d'objets qui pourraient l'aider à nous faire visualiser mieux cette étrange profession. L'adulte ayant tout de suite deviné sa mauvaise intention le rappelle vite à l'ordre :  
- " Souviens toi, enfant, que tu n'as pas le droit de te servir d’un instruments pour nous aiguiller sur la voie et que les éléments qui guident chacun de tes actes ne peuvent venir que d'en toi."
L’acteur muet reprend alors ses mouvements éternels, et sa large bouche ouverte laisse apparaître des dents immenses. C’est fou à quel point ses dents sont grandes quand il rit.
- " Un cheval... ! " Je m’exclame, conquérant. -  
- " Ca ne ressemble pas à un cheval "  Se moque Johnny
- " Si. Un cheval en train de se noyer. "
- "Mais non, ça doit être un métier " Rectifie très sérieusement Eric.
- " Pompier ? "
-" Voleur ? "
- " Policier ? "
- " Marionnette ?"
Nombre de propositions volent et se heurtent à tout va.
- " Cela suffit amplement. Nous donnons notre langue au chat " Dit l'adulte lassé. Puis : " La réponse était... ?
- « Je dois le dire ? »
- « Evidemment »
- " Jongleur "
Une grande stupeur atteint la salle, puis celle ci dépassée, rires et moqueries fusent de partout. Alexis se lève et imite de façon très caricaturale Youssef dans son mime. Il répète : " Jongleur"  Et il fait les gestes…Et il rit... Il rit. Eric est indigné : " Mais ça n'a rien à voir ! C'est pas du tout comme ça. On pouvait pas deviner"
- " C'est vrai qu'il a fait n'importe quoi " Dit Johnny qui partage le même avis « C’était impossible de trouver »
Youssef prétend que jongler les mains vides, ce n'est pas si facile qu’on croit. Jean-Philippe s'esclaffe et lui montre aussitôt comment il aurait du s’y prendre ; mais moi, je ne trouve pas que c'est tellement mieux. Guillaume crie et donne un coup de poing à Julien qui s'écarte, mais je ne sais pas pourquoi.
- " J'y retourne ? " Demande Youssef en s'adressant à l'adulte.
- " Non  " Lui répond celui-ci." Ca fait déjà deux fois de suite qu'on ne trouve pas. Tout à l'heure tu nous as interprété un sauteur à la perche qui se prenait plutôt pour un chasseur de tigre ou un pêcheur javanais. Maintenant, tu nous fais un jongleur insipide qui ne jongle que les esprits de tes copains médusés. Que vas tu donc nous inventer si on te laisse continuer ? Un nageur sur la lune qui avec une lampe de poche cherche où se trouve l'obscurité ? Cela suffit pour toi, il est temps de changer. Qui n’est encore jamais venu présenter son métier ? "
Je lève la main, bien que j'y sois allé une fois, mais je crois que tout le monde est passé. Alexis lui, l’a déjà fait trois fois, pourtant il veut également y retourner. L'adulte réclame le silence et bien qu'il ne l'obtienne pas, il enchaîne :
- " Fabien... Je ne crois pas t'avoir vu ? "
Le garçon interpellé fait une petite moue et affirme qu'il ne tient pas à s’exhiber devant nous. Il est resté durant tout le jeu anonyme dans le groupe sans jamais chercher de solution aux représentations muettes et énigmatiques proposées jusque là. Il est assis entre Johnny et Jean-Philippe ; parfois, il parlait un peu avec eux, mais sinon…On ne l'a pas entendu. L'adulte lui dit :
- " Allez Fabien c’est ton tour. Viens sur la scène nous mimer un métier et qu’il soit extraordinaire à faire rêver les asticots !"
" C'est nul ! J'ai pas envie de jouer " Répond le jeune adolescent
Tous essayent de l'encourager ; puis Aldo s'énerve : " On ne va pas attendre cent ans  ! "
Johnny incompréhensif ajoute :  " Vas-y quoi ! Tu t'en fous !"
On voit bien qu'il n'ira pas. Je ne comprends pas pourquoi on veut à tout prix le forcer alors que moi, je veux. Mais Alexis devance tout le monde en allant prendre position sur la partie de la salle qu’on appelle ce soir « scène » bien qu’elle ne soit pas surélevée, et il commence, sans permission, à nous présenter un mime C'est pas juste ! Il n'arrête pas d'y être. Moi, je ne suis passé qu'une seule fois, et encore j’avais tellement bien mimé mon métier qu’au bout de deux secondes, tout le monde avait trouvé. J’aimerais bien en faire un autre qui dure un peu plus longtemps. Je me lève donc aussi et cours me placer devant lui.
Comme je lui fais obstruction à l'aide de mon postérieur, il me pousse des deux mains avec violence dans le dos. En réaction, je me retourne, et mes cinq doigts serrés en poing vont s'écraser sur sa joue. Il s'énerve, et faisant mine de se jeter sur moi, il lance ses pieds et ses mains n'importe comment devant lui. En moins d’une seconde, l'adulte se met entre nous et nous intime l'ordre d'aller nous coucher tous les deux. Cette punition n'attriste pas du tout mon adversaire car il dit en s'en allant dans un rire éclatant qu'il vient de retrouver :  
- " Je m'en fous, de toute façon, c'est complètement nul ce jeu"  
Mais moi je suis déçu. J'aurais tellement aimé pouvoir en refaire un. Je voulais imiter un clochard. J'aurais fait semblant d'avoir ma bouteille de vin. Et puis... Je me serais allongé par terre. Et puis... Je me serais gratté partout. Et puis... J'aurais fait semblant de crier sur les gens, mais comme on n'a pas le droit de parler, j'aurais juste fait la figure. Je n'ai pas pu le faire et je dois aller au lit.

Le jeu a peu survécu à mon départ car ça ne fait pas très longtemps que je suis couché lorsque mes camarades de chambre viennent me rejoindre. Eric entre en chantant et en se tortillant, puis il se jette sur son lit.
Fabien traîne légèrement les pieds. Il prend son livre et le feuillette un peu, tout en restant debout.

Je le questionne : " Tu l'as fait ? "
Il me dit oui d'un sourire léger, en jetant un bref regard vers moi ; puis, me regardant plus franchement, il ajoute d’un air désabusé :   « J'étais obligé"
- " T'as fais quoi ? "
- " Pilote de chasse. "
- " Ils ont trouvé ? "
- " Ouais. "
- " C'est Johnny qu’a trouvé " Nous interrompt Eric. Puis, en s'adressant à Fabien :
- « T'as pas duré longtemps »
- " Ca veut dire que je suis bon "
Je questionne encore : "  Après, c'est Johnny qui est passé ? " Intéressé que je suis de savoir tout ce que j'ai manqué.
- " Oui " Répond-il simplement.
- " Il a fait quoi ? "
- " Oh... Je sais plus "
- " Maçon " Répond fièrement Eric, heureux de pouvoir tout se souvenir et tout retransmettre «  Tu ne te rappelles pas  ? Même qu'il a…"
- " Et bien ! Ca discute beaucoup ici !"  
L'adulte vient d'entrer. Eric s'est caché sous sa couverture. Fabien ne réagit pas.
- " Tu te couches immédiatement ! " Ordonne la grande personne.
- " Attend ! Je me lave les dents d'abord." Et il s'approche du lavabo afin d’apporter les soins quotidiens à son hygiène dentaire. L'adulte ressort car ailleurs aussi on discute et cela s'entend. Ensuite, Fabien se met au lit et ouvre son bouquin.
Lorsque ça s'est calmé partout, l'adulte réapparaît brièvement dans notre chambre, et sans dire un seul mot, appuie sur l'interrupteur. La lumière s'éteint.
- " Attends ! " S'énerve Fabien. " Je marque la page "
La lumière se rallume aussitôt, alors le lecteur assidu ajoute : " Je finis le paragraphe " Quelques secondes passent en silence, et puis il dit enfin : " Voilà!" En refermant son livre, puis :" C'est bon... Tu peux éteindre. " En posant sa tête sur le traversin.
La pièce s'obscurcit à nouveau. L'adulte l’a déjà quitté lorsque Fabien lui lance :
- " Pourquoi Johnny ne peut pas venir ici ?"
Esdef s'est arrêté. Il revient sur ses pas, pénètre dans la chambre, et sans allumer la lumière, va s'asseoir sur le lit mon camarade de chambre. Il lui dit :
- " Tu me poses la question, mais en réalité, tu dois en savoir plus que moi. "
- " Non, je ne sais pas "
En cas tout cas moi, on me change toujours de chambre. C'est la deuxième fois que des remaniements sont décidés par dessus nous, et c'est la deuxième fois que je fais parti des nomades, mais je préfère ne pas en demander les raisons à l'adulte car il me ferait un long discours et ça ne Changerait rien. C'est au moment du repas que les adultes nous ont annoncé la nouvelle, juste avant que Conan et Glassouille ne partent chez eux, vu qu'il n'a pas pu y avoir de réunion cet après-midi. Ils nous ont informé, sans autre explication, que quatre d’entre nous allaient déménager. Youssef, Evariste, Aldo et moi devront changer de chambre. Il me faudra donc dimanche, en retour de week-end, quitter la quatrième pour m'installer dans la deuxième. A ma place, il y aura Evariste qui n'est pas très heureux non plus. Il aurait préféré rester avec Alexis... Mais il n'a pas fait d'histoires. Fabien a demandé que ce soit son copain qui prenne ma place mais il n’a pas pu obtenir satisfaction.
A présent, j’ai beau avoir fermé les yeux, j’entends tout ce qu’ils disent à côté de moi. L'adulte demande à Fabien depuis quand il vit ici ? Mon voisin lui explique qu'il attaque sa cinquième année tandis que pour Johnny, ce n'est que la troisième. Ils sont amis depuis qu'ils se connaissent. Esdef n'était pas encore là car il est tout comme moi nouveau venu ici. Fabien parle de temps révolus, de ce qu'il a connu et ne reviendra pas, de garçons dont le nom m'est parfois familier car l'ombre de certains plane encore sur le Centre, mais qui n'étaient plus là lors de mon arrivée. Il raconte le jour où, peu après sa venu ici, âgé de neuf ans à peine, il avait voulu s’enfuir en compagnie d'un copain à peine moins jeune que lui. Ils avaient traversé ensemble le bois jusqu'à la ville voisine, puis ils avaient pris la route et agité leurs pouces en espérant qu'une bagnole s’arrête et les prenne à son bord. Le premier véhicule à s’immobiliser fut celui des gendarmes qui les a ramenés à leur point de départ. Il raconte aussi le jour où un garçon dont personne ne sait ce qu'il est devenu, avait pris une telle rouste qu'il n'avait pas pu sortir pendant des jours et des jours. J'ai l'impression que d'antan ici, il se passait bien plus de choses. Il raconte... Il raconte et ça fait comme des histoires. Des histoires que j'entends de moins en moins distinctement. Je m'endors...

Il y a un gros chat blanc. Une boule de poil. Une boule de neige. Je ne sais pas ce qu'il fait là ni qui l'a laissé entrer. Ca m'embête un peu car je n'aime pas les chats, mais je le laisse tranquille. Je ne m'en occupe pas. Maintenant, il y a plein de chats dehors, tout autour. Ils veulent entrer aussi, mais moi je ne veux pas. Je fais attention. Je surveille la porte. Pourtant certains sont parvenus sans que je ne m’en rende compte à pénétrer l'intérieur car il y en a partout. Je ne sais pas par où ils sont passés. Je les renvoie à coups de pieds ; puis je vois un gros chat blanc qui en repousse un autre encore plus gros que lui, mais beaucoup moins beau, un sale matou de couleur fauve a la peau complètement pelée. Visiblement, il cherche à le mener vers la sortie, mais l’affreux court se cacher derrière la gazinière. J’essaye de l'attraper mais il se montre agressif, menaçant, et je n'ai pas confiance. Je me saisi d'un balai et frappe la bête avec le manche. Il s’enfuit vers la porte que j'ouvre en vitesse pour qu’il puisse sortir. En regardant dehors, je suis surpris. Le gazon, les fleurs, les plantes, tout a extrêmement poussé, tant et si bien que cela fait comme un mur végétal de plus de deux mètres de haut. Une couverture pendouille sur le dessus. Elle devait se trouver par terre lorsque l’herbe a levé et elle est montée avec. Alors que je contemple cet étrange phénomène, un énorme félin, plus gros qu'un lynx de bonne taille, se présente devant moi. Il semble vouloir entrer. Je tente de le refouler avec le manche du balai mais il ne recule pas. Il croit que je joue. Il chope le bois entre ses dents en même temps qu’il avance. Il gagne du terrain. Il est dans le couloir. Je n'y arriverai pas ainsi. Je lâche alors mon arme de fortune, et vient me coller à lui en corps à corps serré comme pour faire un câlin. Lentement mais sûrement, je parviens à le conduire jusqu'à dehors. Alors, je le lâche, rentre vite et referme la porte. La partie n'est pourtant pas gagnée car il y a encore des chats à l'intérieur. Ils me fixent de leurs yeux perçants. Je me suis adossé à la porte. Je suis terriblement angoissé. Y a-t-il une solution ? Oui… Car j'entends qu'on parle. Les voix ne sont pas très distinctes. Non... Ce sont des chuchotements. Mon salut est peut-être là mais je ne peux pas comprendre ce qui se dit car le son est trop faible. Je tends l'oreille pour essayer de capter quelques mots. Tout est noir mais les chats sont encore là. Je sens leur présence. Peu à peu, celle-ci s'atténue au fur et à mesure que les chuchotements deviennent plus nets. Je tourne la tête. Des formes apparaissent dans l'obscurité. C'est de là que viennent les voix. Fabien est couché dans son pieu. L'adulte lui, est assis. Il a changé de position par rapport à avant. Il a maintenant le dos appuyé sur la tête de lit et il parle encore.
- " Quelle heure il est? " Je dis, d'une voix sans doute peu audible.
Je ne sais pas pourquoi je dis ça. Peut-être pour affirmer ma présence car je me fiche de savoir l'heure qu'il est. Il fait nuit et j'ai encore sommeil.
- " Il n'est pas loin de minuit  " Répond l'adulte. Puis il me demande: " On t'a réveillé ? "
Je réponds non dans ma tête, mais ma bouche est paresseuse et ne veut pas transmettre. Mes yeux sont déjà refermés mais j'entends l'adulte dire à Fabien qu'il va se coucher car il est vraiment tard.
Le garçon très poli lui répond  " Bonne nuit " .

jeanloup

Nombre de messages : 112
Age : 102
Localisation : choisy le roi
Date d'inscription : 23/03/2015

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Je ne sais pas pourquoi (3)

Message  Frédéric Prunier le Ven 10 Avr 2015 - 14:51

tout va bene
ma lecture est agréable, l'histoire se déroule sans encombre, tout est limpide et clair

merci pour le partage
amitié
avatar
Frédéric Prunier

Nombre de messages : 3568
Age : 55
Localisation : MONTLUCON
Date d'inscription : 08/09/2011

Voir le profil de l'utilisateur http://www.quai-favieres-antiquites.com

Revenir en haut Aller en bas

Re: Je ne sais pas pourquoi (3)

Message  midnightrambler le Mer 7 Oct 2015 - 12:28

J'ai lu non sans plaisir, mais j'ai peur de ne rien retenir.
avatar
midnightrambler

Nombre de messages : 2394
Age : 64
Localisation : NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription : 10/01/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Je ne sais pas pourquoi (3)

Message  jeanloup le Jeu 8 Oct 2015 - 9:27

commentaire un peu flou mais pas de problème, je prends

jeanloup

Nombre de messages : 112
Age : 102
Localisation : choisy le roi
Date d'inscription : 23/03/2015

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Je ne sais pas pourquoi (3)

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum