Exo « Comme une photo mentale » : Respire

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Exo « Comme une photo mentale » : Respire

Message  obi le Mer 19 Fév 2014 - 19:23

« Respire... ça va passer....ça t'avance à quoi de t'énerver comme ça ?...Tu vas boire. Res-pire ! Allons donc ! Tu n'en mourras pas !  » Elle se tourne mollement vers l'évier, emplit un verre ébréché et, tandis que mon cœur bat le tocsin dans ma tête, émerge une évidence, une seule à jamais : il y a dans sa voix comme un regret. Où ? Quand s'est formée cette scène ? A-t-elle seulement existé un jour ? Noyé depuis si longtemps.Quelque part dans mon enfance, j'entends les aboiements lassés d'un vieux berger têtu par dessus les coassements des corneilles perchées. J'avais quatre ans lorsqu'ont débuté mes crises d'asthme.
                Sous l'arbre, mon rabougri du bas, près du tas de compost, même en plein été il fait froid. Dans le gilet bleu foncé, celui  qui me reste de Papa, trop grand pour moi, je rêve. Le livre calé sur mes genoux à la page 27 : « assiettes à petits fours de Combray, d'avoir eu à dîner Ali-Baba...» j'absorbe l'amère odeur de l'herbe autour de moi. Qui se défait. La chienne après les pluies aimera s'y rouler et la puanteur agrippée à son pelage jamais n'empêchera qu'on la caresse. Ils ne viendront pas me chercher ici, leurs yeux grandis, stupéfaits  «  Tu lis vraiment ou tu perds encore ton temps ?» Je hausse les épaules. Il me reste cette barrière : le silence. Dans l'ombre terreuse qui pourrait voir déborder le sel de mon œil ? Je n'ai jamais désiré perdre quoi que ce soit ; pourtant disent-ils, je suis un spécialiste ! Les cousins, les voisins en conviennent aussi : je ne vis pas sur la même planète. De loin, je le regarde seulement couler, traverser mes doigts impuissants. Le temps. Je viens d'obtenir leur ridicule Sésame , le diplôme qui ne sert à rien. J'attends. Par dessus l'illustration de Van Dongen  je suis l'oreille de la chienne, qui frémit au bruit de chaque rebond, lancinant. Combien de minutes, de secondes encore tiendra-t-elle avant de le rejoindre ?
         A l'intérieur, ça grignote ; je revois la tartine déformée chaque matin qui complète le petit morceau de baguette survivant à la razzia de Marc. D'abord décongelée, molle en forme de cœur, extraite à coups de couteau du grille-pain, que je gratte enfin au-dessus de l'évier. Poussière noire accumulée bouche les conduits. «  Marc va encore être obligé de dévisser le siphon ! Je te l'ai pourtant dit : trois c'est trop. Un thermostat trop fort, ça ne sert à rien qu'à brûler. Mieux vaut moins chaud et attendre. Un peu de patience... »Dix-sept ans que j'attends. Et rien. Mon cœur accélère. Rester calme. Un souffle tombe des frondaisons. Je suis sous le chêne. J'agrippe une bouchée d'air. Je voudrais remonter. Côtes fermées. Comme une éponge déchirée. Cracher, je voudrais tout cracher. Loin. Une pie triomphante insiste. La surface se rapproche, verdâtre. J'ouvre des yeux. Etonné, je respire.Des fourmis, étourdies. Un papillon. Blanc. C'est passé. Jusqu'à la prochaine fois.      
             Avec la conscience revient la peur de la douleur, presque la douleur déjà. Je resserre les paupières. Fort. Je refais le vœu stupide, l'inconsistant, le multiforme, mon vieux rapiécé, le vœu de rien du tout, le tout petit qui coûterait si peu à réaliser. De leur monde en haut je ne distingue que la ligne éblouissante de la terrasse inondée par la lumière de juillet avec, au bout, l'entrée de garage où Papa,  arrêtait la voiture. « Par pitié les garçons, ne me la cabossez pas ! Un dossier à prendre et je repars.... Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? Marc ! Tu  n'es pas à Roland Garros !  J'aimerais qu'il reste un peu de crépi sur cette maison... Au moins une apparence ! Tu es sûr que tu ne préférerais pas la natation ? Quelle chaleur ! Je file... » Et les soirs où mon petit frère avait beaucoup frappé, restait  l'empreinte fine, le 41 de Papa, léger dans le nuage de poussière blanc cassé, écrasé devant l'entrée. Il me souriait avant de claquer la portière. De moi, il n'y avait rien à craindre.
      La page des révisions du bac, la page 111 d'il y a un mois, me revient. SUJETS SUR LA VIE AFFECTIVE ET L'ACTION et dessous, en rouge violacé : L'émotion est-elle une fonction ou une déroute ? Monsieur Nathan avait bien fait les choses. « Toute une collection d' « aide-intelligence» disait la préface « en 100 dissertations » . « Que philosopher c'est apprendre à mourir. » Cicéron. Un petit pois chiche, quelque part, s'était agité sur la terre, il y avait bien longtemps. Pour rien du tout. « On lui trancha la tête... » dit Tite-Live. « Elle fut apportée à Antoine. » Je serre les poings. Très fort. L'ombre glacée m'enveloppe de son armure. Je regarde au-dessus de moi la découpe chaloupée des feuilles du chêne. Je voudrais être ailleurs. Avant de trouver le courage de baisser les yeux, je parviens à le lâcher enfin, mon vœu d'aujourd'hui, celui d'hier que je recommencerai demain. Inutile.  J'ai besoin de semer des tas de vœux idiots autour de moi, comme de petits cailloux, des vœux de chiendent, galopant sous la terre chaude, des vœux de lierre enserrant le tronc robuste des arbres , des vœux d'humus et de feuilles mortes, buvant à même le calice des roses piétinées, des vœux ligotant un peu de leur superflu. Juste un peu, puisqu'ils n'en font rien !
                C'était inutile, bien sûr. Dans l'herbe tout à l'heure couchée sous son ventre et qui se redresse comme à regret,  je distingue, à demi noyé de boue un gland sec, vide, percé d'un petit trou bien rond.  Quelle importance ? Je répète au dedans : « Quelle importance ? » Un jour peut-être mais pas aujourd'hui. Elle est partie.Et l'écho tinte contre la cotte de mailles glacées qui me soutient. Le vent apaisé s'est endormi au creux des branches. Je ne l'ai pas vue déplier, le long du folâtre liseron, ses pattes souples de femelle et, silencieuse, filer vers le mouvement, la vie, là-haut.                                              
    J'entends leur rire, invincible. Et le tintement du plateau que Maman vient de leur apporter, de poser sur le muret. « Coca ou orangina, Caroline ?  C'est gentil de venir encourager notre champion ! ...Cette bête est adorable vraiment ! Quel amour !.» J'imagine les battements de queue, les trémoussements de la chienne, pattes ouvertes, tordue entre leurs jambes ; sa gueule avide gobe un glaçon qui fond déjà sous l'ardeur d'un soleil blond, cuivré, d'un mètre quatre-vingt sept, en sueur et short blanc d'où émergent deux cuisses puissantes, parcourues d'un  mâle frisottis blond, deux racines  d'avenir  et d'espoir où se vrille le rire ennamouré de trois femelles.
    Je sens monter, inexorablement, la crise et tandis que je serre les yeux, je revois  le petit tas de poils que je suis allé chercher à la S.P.A.et dont ils ne voulaient pas. La chienne alanguie à leurs pieds, douce, si douce. La chienne ! La déchirure dans mes poumons hésite ; j'ouvre un œil prudent sur la couverture du Folio où une bestiole noire s'est immobilisée un instant, dressant une queue ridicule. Eux  disent que ce sont des aoûtats , des saletés du soleil, de la chaleur mais monsieur Google et moi savons que les aoûtats sont rouges. Je penche pour un thrips dans le o de «  l'ombre ». L'ombre, nous y sommes mais nulle trace, ici en bas, de jeune fille. Quant aux fleurs, je n'en connais que de papiers. Ma main serre l'aluminium du vaporisateur dans ma poche. Ventoline ! « Respire...ça va passer ! » Doucement ! Ici dans l'ombre, mes yeux se brouillent. Je ne sais plus grand chose sinon que je ne suis pas tout à fait mort. Pas encore. Un fruit poussiéreux percé d'un petit trou rond me scrute. L'écureuil l'aura laissé tomber. Dans cinquante ou soixante ans d'ici, qui sera encore là ? Le chêne peut-être. Pauvre petit gland. Deviendra grand ?

P.S:J'ai coupé dans le texte au maximum mais si c'est trop de signes, dites le et supprimez. Je posterai une autre version en prose.

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Re: Exo « Comme une photo mentale » : Respire

Message  Polixène le Mer 19 Fév 2014 - 21:48

Obi, quelle importance le nombre de signes, quand tu réussis à écrire un texte si fort? On en oublie exo, consignes, et vogue!
Je le trouve équilibré, ni trop lâche ni trop serré, chapeau!
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Re: Exo « Comme une photo mentale » : Respire

Message  Lucy le Jeu 20 Fév 2014 - 0:50

Même si ç'avait été du plagiat (en partie), "À bout de souffle" aurait pu être le titre de cet écrit. Pas lu à haute voix (trop feinéante, ce soir), mais j'essaierai plus tard.

Le sentiment d'une urgence, une lecture frénétique.
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Re: Exo « Comme une photo mentale » : Respire

Message  Sahkti le Sam 22 Fév 2014 - 14:42

Ces phrases courtes, ce sens du rythme, ce halètement qui donne le ton au texte du début à la fin me plaisent beaucoup mais l'aspect décousu du propos ne me paraît pas tout le temps en harmonie avec cette manière de faire, de voir. J'aurais du mal à mettre exactement le doigt là où ça coince chez moi, c'est juste un petit truc qui me tient à l'extérieur, alors que je suis généralement fan de cette écriture frénétique. J'y reviendrai plus tard, peut-être l'état d'esprit du moment qui veut que...
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Re: Exo « Comme une photo mentale » : Respire

Message  Rebecca le Dim 23 Fév 2014 - 11:08

Tu as voulu suivre les circonvolutions d'une pensée qui va, revient, erre, se perd de ci de là, interfère avec des éléments de la réalité, scènes de la vie familiales, livres, environnement champêtre, et puis souvenirs, projections etc...
Un procédé intéressant surtout vu le sujet : photo mentale !
Mais qui peut être un piège. Pour moi, ça part un peu trop dans tous les sens et c'est difficile à suivre. J'ai du interrompre ma lecture pour comprendre certaines articulations de phrases ou retrouver le sujet. Du coup je n'ai pas réussi à trouver ma place de lectrice dans cet espace ni à entrer vraiment en relation avec le personnage.
Cependant avec un peu d'élaguage, je pense qu'on pourrait rendre ce texte plus percutant parce que le fond de l'histoire avec ce frère qui pompe l'air à ton personnage et semble aspirer toute l'affection et l'admiration des siens et même du chien est une riche idée.
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Re: Exo « Comme une photo mentale » : Respire

Message  isa le Mer 7 Mai 2014 - 10:45

Je trouve le texte bien écrit - notamment par rapport à l'immersion dans l'esprit du personnage, qui est remarquablement bien menée - mais j'avoue m'être perdue dans le texte. Je n'ai pas réussi à vraiment saisir la chronologie des événements, à faire la distinction entre le moment de l'énonciation et les souvenirs...

Mais en lisant les autres commentaires, je me dis que je suis peut-être bien passée à côté du texte à cause d'une lecture trop rapide et superficielle!
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