Exo « Les dix mots d'Annie »

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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Pussicat le Lun 24 Juin 2013 - 17:02

Yan Lê, yé mé souis... légalée !
Ma sélie pléfélée quand yétai couna gamina otecom't'loipome tlansfolmée poule l'occasione, poul'S-erlice en sonnet qui flise l'appelle fection, cependant los doués ultima velsets sonnent de tlo dans la folme :

Votre dévouée, Doña Mercedes Lopez Garcia
Ouf ! (note du traducteur Bernardo)


blavo !
Et melci poul ce flashback... zollo, zollo, zollo, zollo, zollo, zollo, zollo, zollo, zollo, zollo...
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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Pussicat le Lun 24 Juin 2013 - 17:03

Sahkti a écrit:
Jean Lê a écrit:Ouf ! (note du traducteur Bernardo)
excellent ! :-)
je plussoie !
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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Invité le Lun 24 Juin 2013 - 20:10

< Texte effacé à la demande de l'auteur.
La Modération. >

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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Annie le Ven 28 Juin 2013 - 8:29

Bravo à tous, je me suis bien amusée, mais je pose des questions sur le fonctionnement de la section Exercices du forum :

pour l'exo les 10 mots tous les textes se suivent sur un même fil
pour l'exo j'invente des mots chacun écrit son poème sur un fil différent
et enfin ce matin je vois l'exo de Tizef La parole est aux objets : Baignade dans la rubrique poésie

Alors ?


Annie

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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Modération le Ven 28 Juin 2013 - 10:10

Annie, pour répondre à votre question :
Le texte de l’exo « La parole est aux objets » de Tizef a été lancé avant la création de la section Exercices.
De manière générale, un exo  est lancé par un vélien et fait l’objet d’un appel à textes pour une date donnée (comme l’exo « J’invente des mots » ) ; chaque participant poste alors son texte sur un fil individuel, sauf cas exceptionnels - par exemple d’écriture à plusieurs comme l’exercice en cours « Le Petit Chaperon Rouge », qui ne nécessitent donc pas la création d’un nouveau post chaque fois, mais sont postés sur un seul et même fil.

Concernant l’exo « Les dix mots d’Annie » il a été suggéré par la Modération que les textes soient postés sur un fil unique pour en faire un exo dit « éphémère », non soumis à une date de début/fin d’exercice et donc d’utilisation permanente, comme le fil « Poésie du ouik »,  
http://www.vosecrits.com/t9674-poesie-du-ouik-8722-verres-d-oulipocrate
ou « Quatrains, fragments, petites choses » :  
http://www.vosecrits.com/t3432-quatrains-fragments-petites-choses en section Poésie (ces deux derniers fils ayant été lancés eux aussi avant la création du forum Exercices).

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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Pascal-Claude Perrault le Sam 29 Juin 2013 - 21:04

Aussi timbré qu’une enveloppe, cet hurluberlu décida de s’enlivrer en se plongeant à tire-larigot dans les douze tomes de l’Encyclopædia Universalis, histoire de s’ambiancer.
Il n’y trouva que peu de faribole, lui qui, l’esprit habituellement chaotique et désordonné, inclinait essentiellement au charivari et au tohu-bohu en tout genre.
Il se perdit progressivement dans les méandres des définitions, les parcourant en zigzag au gré des pages, lorsqu’il parvint un jour à en épuiser la lecture, c’est alors qu’il se dit :
« Ouf ! C’est fini. »
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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Pussicat le Sam 29 Juin 2013 - 21:40

Frédéric Prunier a écrit:aux participants à ce jeu gratuit et sans obligation d'achat, 


vous êtes tous une belle bande à ambiancer les tire-larigots, des oufs de charivari et de fariboles, des hurluberlus ne rêvant que de s'enlivrer le tohu-bohu, tout droit ou en zigzag, 


timbrés,
c'est postés ?
Et toi, Frédéric Prunier, hurluberlu de première, pas dernier à ambiancer, einh ! à faire d'un poème un vrai charivari à reprendre en canon chaque mois de l'année, à tisser à tire-larigots des rimes d'ouf, des fariboles, des anagrammes hypotogrammes, à imaginer une migraine filée, tracée en zigzag pour le plaisir de s'enlivrer dans un tohu-bohu d'i, d'o, d'u, d'e, d'a, d'y... envoyé, c'est timbré !
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Torquemada sous la table

Message  obi le Lun 22 Juil 2013 - 9:40

Torquemada sous la table


   Dans cette pièce vieillotte aux lourdes tentures de velours vert fané, le tapis de laine était pour Gaspard un continent. Sous la nappe blanche , sous l'épais bulgom protégeant des maladresses et des tristes ivresses des dimanches empesés, il figurait la terre promise, difficilement accessible  mais où l'enfant régnait des après-midis entières, les fesses meurtries par l'équilibre aventureux sur la barre de traverse qui reliait les deux pieds massifs en noyer vernis. Immense répandu sur le grès, de la porte de la salle à manger on n'en voyait qu'un bord dont les franges blanchâtres, comme de minuscules tentacules entêtés, attiraient au voyage. L'épaisse pièce de laine qu'un colonial grand-père avait rapportée du Maroc était unique. Et Gaspard, d'aussi loin qu'il se souvînt, avait commencé à marcher, à ramper plutôt sur cette terre merveilleuse. L'hurluberlu de la famille lui en avait patiemment enseigné les secrets car entre l'enfant contrefait et le vieux moustachu en brosse, depuis toujours ç'avait été une histoire d'amour. Les cousins et cousines, les malveillants en tout genre pouvaient commérer, peu importaient à Gaspard les frasques réelles ou supposées de ce conquérant médaillé qui buvait parfois plus que de raison et semblait mépriser les gazelles bisontines, regrettant sans doute les lascives maîtresses noires ou de sang mêlé qu'il avait tant prisées aux confins de la Maurétanie .

              Gaspard avait toujours été du parti de ce grand-père tombé du ciel ou revenu du diable vauvert ainsi que le faisait remarquer pensivement, avec une ironie légère, le principal intéressé. Entre écorchés, quoi de plus naturel ? Bien des années plus tôt, le lieutenant Quemada, autoritaire et tranchant comme on l'attend d'un officier de l'armée française d'Afrique, était rentré, jeune encore mais gravement blessé des Aurès, sa dernière affectation sur le continent africain. En compagnie de ce tapis. Nul n'avait cherché à savoir sa provenance exacte ni les raisons de l'étrange attachement que nourrissait à son égard l'homme des colonies mais chacun dans le bourg avait entendu raconter le regard jaloux, presque féroce qui suivait chaque visiteur s'aventurant à accepter le petit dé de liqueur de cassis qu'offrait  volontiers mademoiselle Léontine, la sœur du soldat. La liqueur de Mademoiselle était réputée et son incomparable saveur seule avait pu décider le pharmacien chargé de ses médicaments, qui lui faisait vaguement la cour depuis des années, ou le boulanger  portant « au château »le pain de la semaine à s 'aventurer sur ce territoire miné. Un coup d’œil irrité du maître des lieux transperçait, à travers l'empeigne des souliers, les malheureux métatarses des envahisseurs, forcés de filer au plus vite en titubant. « J'croyais qu'y m'brûlait les pieds comme le cochon que j'y apportais, confiait penaud, le commis de la boucherie à qui voulait l'entendre. » Et la ville aimait écouter.

         Tandis que le lieutenant s'assurait pour le maréchal Juin de l'appui du Glaoui contre le sultan, il avait eu la douleur de perdre la femme qu'il aimait à la naissance de leur fils. Il n'était pas rentré à Besançon malgré l'octroi d'une permission. Recueilli et élevé par Léontine et une cousine vieille fille qui avait eu l'à - propos de mourir lorsque le général, amplement médaillé pour son courage, avait pris ses quartiers de retraite à Besançon, le fils Quemada n'avait pas eu l'heur de plaire à l'austère auteur de ses jours. Echouant par paresse à ses examens de philologie, le beau parleur- poète s'était attiré, avec l'admiration des jeunes bisontines cultivées de bonne famille, le mépris de son père. Ce dernier avait repris ses études de lettres interrompues par la guerre et sa carrière militaire. Devenu un lexicographe averti et passionné, il bâtissait avec deux collègues le T.L.F. pour les générations futures. « La stratégie, répétait-il, la stratégie ! » A défaut d'ordres de bataille, de transports de troupes ou d'approvisionnement, il planifiait à présent sa reconquête de la langue française par la vérification soupçonneuse de ses infrastructures. Redoutable technicien, depuis la turne enfumée où il se claquemurait afin d'éplucher les publications, il descendait à l'attaque, utilisant des techniques de pointe dans les nouveaux laboratoires de traitement de textes. Il traquait le sens originel des mots, les modifications que les siècles d'usage  y avaient apportées, pestant contre les incertitudes, l'égarement que provoquaient des interprétations douteuses , des emplois mal attestés. Le flou de l'ancienne langue à cet égard l'irritait autant qu'il le ravissait. Il avait profité de sa présence au Magreb pour étudier les apports de l'arabe au français et rapprocher la djellaba  de l'ancien mot djubba dont il soupçonnait les croisés d'avoir fait la « jupe ».

                  Lorsqu'il avait expliqué cela à Maïdine, le gamin qui lui servait d'ordonnance, il avait vu les yeux d'onyx s'arrondir de stupéfaction et ce soir -là, il y avait encore plus de ferveur dans le doigt brun précautionneux qui feuilletait le petit dictionnaire Larousse à la couverture rouge. Le lieutenant le laissait à sa disposition à l'entrée de ses appartements. Bien plus tard, en Franche- Comté, il avait fourni la même explication à sa sœur dont le pied de poule sévère du tailleur, au bas de l'escalier, lui réclamait les lettres à poster. « Je descends au village. As-tu encore du courrier à envoyer ? » Un sourcil haussé, vaguement désapprobateur et le silence pour seule réponse avaient renforcé la gêne du général épinglé deux marches en surplomb par le regard d'acier de la demoiselle. Il avait tendu une lettre destinée à Martin et s'était fait rabrouer : « C'est timbré cette fois ? Je ne suis pas ton estafette.» Ouf ! Il y avait pensé. Et tandis qu'elle tournait les talons faisant résonner lugubrement le  vieux corridor trop souvent désert, il l'avait entendue ronchonner, avec le bon-sens paysan qu'ils avaient tous deux hérité de leurs parents mais qui s'était transformé chez elle en amertume :  « C'est pas dieu permis de s'enlivrer comme ça toute la journée ! » Elle était son aînée de  quatre ans et n'avait pas pu étudier comme lui. Plus tard, elle en avait perdu le désir. Malgré son dévouement à son frère, restait l'envie contre laquelle on ne peut rien, il le savait.
      Le petit frère, après avoir remercié remontait tourner au grenier des pages de poussières avant de les informatiser en banques de données pour alimenter des recherches lexicologiques et ravitailler les bataillons d'étudiants et de chercheurs qui déferleraient à l'avenir sur la littérature, tenaillés par le désir d'apprendre et de comprendre mieux les invisibles relations, les liens subtils, les conciliabules d'ordinaire inaudibles des mots alignés sur chaque page.

       Quant à son fils, le général Quemada avait fini par se résoudre à l'ignorer. L'ancien militaire fermait les yeux pour ne pas, à tout bout de champ, laisser exploser sa colère et ses remontrances. Sans doute se reprochait-il son incurie passée. En vingt ans de service, il avait passé bien plus de temps à combattre en Algérie, à négocier au Maroc, qu'à s'occuper de sa femme ou de son fils. Chaque fois qu'il descendait prendre à la cuisine un repas que lui préparait sa sœur, il effleurait de l'oeil le bord si particulier du tapis et la chanson de l'Afrique s'élevait en lui. Il se rappelait le bon et le mauvais , le bien et le mal, le fort et le faible, l'ordre et le chaos. « Seul Dieu est parfait » disaient les tisserandes et volontairement elles incluaient une imperfection dans la symétrie des figures. Un zig-zag interrompu dans la frise bordant le tapis suffisait à conserver la baraka contenue dans la laine. « Il faut faire preuve d'humilité, nous ne sommes que des hommes sur la terre... » C'était la leçon de cette terre lointaine qu'il n'avait comprise que trop tard. « Entendre n'est pas comprendre » avait pourtant coutume de répéter un professeur de phonétique. La chanson de l'Afrique...

      Il se rappelait avec nostalgie les flûtes en bambou des petits bergers de l'Atlas, ce son étrange, boisé, qui accompagnait les soirées où les officiers buvaient, plus que de raison souvent, pour oublier ce qu'ils avaient dû faire dans la journée. Les yeux noirs si doux, désapprobateurs, de Maïdine l'observaient tandis qu'il vidait les verres, les cruches, les bouteilles. Pourquoi le gamin ne l'avait-il jamais quitté jusqu'à cet attentat où, dans la jeep qui venait chercher le lieutenant au camp pour rejoindre celui du Glaoui, il avait sauté, à côté du chauffeur ? Une grenade dont on n'avait bien sûr pas retrouvé le lanceur. Alerté par l'explosion, Quemada s'était précipité et avait sorti, intacte, la petite flûte de la poche du garçon aux bras déchiquetés, qui, lèvres serrées, regardait le lieutenent à travers la poussière mais ne le voyait plus. Le sang sur la djellaba prenait cette teinte vineuse qui faisait honte au soldat les lendemains de cuite. Devant les yeux grands ouverts et fixes, il s'était souvenu de l'intérêt amusé du gamin auquel il avait expliqué, guidant son doigt sur les colonnes du dictionnaire Larousse de janvier 1952 que, plutôt que de boire beaucoup, « à tire-larigot : loc.  Adv. », dorénavant, il l'écouterait chanter l'Atlas et ses douceurs du soir dans son « larigot:n.m. Sorte de flûte ancienne. » « Elle n'est pas ancienne, avait souri Maïdine... » et son incisive ébréchée avait fissuré le cœur du lieutenant « mais j'aime quand tu m'écoutes... » L'enfant l'ignorait : à des milliers de kilomètres de là, un autre garçon apprenait sur une flûte à bec : « Au clair de la lune... » et rêvait de pouvoir le jouer devant son père qu'il ne connaissait pas. Le lieutenant Quemada n'y pensait pas non plus. Y songerait trop tard.
                           
                                          Revenant du bourg jusqu' « au château », le grand-père s'appliquait à étrécir ses martiales enjambées afin de ne pas distancer Gaspard. La chaude petite main qui s'abandonnait dans la pogne rêche du vieux ronchon ( ainsi le nommait sa sœur les jours de grosse fâcheries) remuait des sentiments inavoués, dépliait des remords tenaces chez le général car l'enfant, né avec une jambe trop courte, mettait un point d'honneur à surmonter son infirmité sans jamais l'utiliser pour se faire plaindre. Pourtant le grand-père, qui venait souvent chercher le gamin à l'école, connaissait la bonté humaine. Il avait entendu plus d'une fois les quolibets fuser : « Pauvre tô-ordu, Quemada, tô-ordu ! »  Et puis était venu l' exposé sur l'Inquisition  et le sobriquet avait pris sa forme définitive. Mais quelquefois il se dédoublait, narquois. Les petits malins alors le nommaient, ricanant : « Tô-omas-s ! » pour éviter les foudres de l'institutrice. Un gros soupir au pied de l'escalier puis, invariablement, le général montait dans sa turne après avoir prodigué une petite tape affectueuse sur la tête de Gaspard qui filait sous la table de la salle à manger égoutter ses larmes et tourner, sur le tapis, les pages du dictionnaire ou d'une intégrale de Rabelais illustrée par Doré.  Là-haut, seul parmi les millions de signes qu'il feuilletait, classait, analysait, interprétait, le lieutenant Quemada avait enfin retrouvé la vue et songeait avec amertume que les blessures de l'âme sont plus dangereuses encore que les autres. Aurait-il prêté attention à son fils lorsqu'il en était temps, peut-être la maison ne serait-elle pas si vide à présent, où résonaient, silencieuses étouffées, les larmes d'un enfant et les bruits de la vaisselle de chaque jour. Peut-être François n'aurait-il pas fui à l'autre bout du monde avec une danseuse de revue, laissant derrière lui, comme une vengeance ou le signe d'un châtiment divin, un enfant bancal.

…......
« Brouhaha...Grand-père ? »   Gaspard insistait, secouait sur le chemin du retour la manche du général tout en faisant de grands pas à cause de la neige fine tombée drue depuis la veille et que n'avaient pas encore déblayée les machines. Fort Quemada, un peu à l'écart, n'acceptait jamais les services de la voirie qu'après le dégagement de toutes les rues du bourg. Le général soufflant dégelait, difficilement. « Humph... ? 
–  Brouhaha, c'est une omo... omato... 
– Une onomatopée .
– Tu sais ce que  ça veut dire ? 
– Oui Gaspard. Un mot dont la prononciation rappelle....
– Non, pas celui-là ! Brouhaha...
– Un bruit mélangé, confus...
– Le foutoir quoi ? » Le général sourit sous sa moustache givrée. « Si tu veux mais ne copie pas toutes mes expressions... Celle-là est familière ! C'est ce que vous avez appris ce matin ?
– Non mais madame Françoise dit qu'on en fait tous les jours. On a cherché d'autres mots qui jouent avec les sons.
– Ah ?
– Oui... a. Et i et é...
– Je t'écoute.
– Cha-ri-va-ri, chanta l'enfant lançant la boule contre un arbre au-delà du fossé : a et i !
– Méli-mélo, reprit le général qui retrouvait ses dix ans so us la neige : é-é et sa boule s'écrasa juste à côté de celle de l'enfant.
– ….Pêle-mêle ! Dans l'oeil de Gaspard brillait une petite fierté. En ê !
– ...Ah,ah ! Celui-ci tu ne le connais pas : en u !...Tohu-bohu ! » Les doigts mouillés d'une deuxième boule, le visage rosi par le froid et un reflet du disque qui disparaissait à l'horizon crémeux, le général riait, léger soudain, riait dans le crépuscule. Indigné, le petit se planta devant lui, poings sur les hanches. « Comment ? Je ne les connais pas ? Ce sont des îles !...Mais c'est vrai que je n'ai pas bien vu. L'image est très noire. D'ailleurs, il n'y avait rien à frire ! » Et au grand-père stupéfait Gaspard expliqua le chapitre XVII du Quart Livre, la mort d'un avaleur de moulins à vent et la navigation de Pantagruel. Dans le silence pensif qui régnait par-dessus les craquements de la neige, la petite voix s'éleva encore, pleine de défi : « J'en ai même un en trois a...
– Oui ?
– Cahin-caha !  »   De sa pogne osseuse, le général serra fort la main blottie dans sa paume et ce fut un long silence.                                                            
 « Celui-là... il est pour nous deux, Gaspard. On le partage, tu veux ? Ca n'est pas vraiment du bruit, du mélange, du désordre, non ! Ce n'est pas la même chose. C'est ...pour tous ceux qui font, qui ont à faire plus d'efforts que d'autres... dont on se moque parfois. »

                                                  *********
           Gérard Quemada frappa résolument ses bottes sur le paillasson décharné. Il eut un frisson. En plein vent du perron, il grimaça, forçant l'antique et monumentale clef dans la haute serrure. Par ce temps de neige humide, ses articulations souffraient. « Entrez, oh, ça n'est pas que le corridor soit plus chaud mais on y est un peu à l'abri. » Il ferma avec soin derrière les deux visiteurs et, dans une lointaine réminiscence, repoussa du pied un boudin invisible, redoutant l'antienne hivernale de Léonie : « Gamin, pense à remettre le boudin...ça fait courant d'air... » La tête de Léonie n'avait plus froid depuis longtemps. Sous l'escalier détala une gosse araignée surprise.
« Tout a été vidé. Je charge encore un dernier paquet.
– Encombrant, remarqua l'agent immobilier.
– ...Oui... »
Pensif, le regard de l'homme parut jauger son interlocuteur.  ...mais pas forcément comme vous l'entendez...
« S'il y a des choses que vous voulez laisser, ne vous inquiétez pas. Je sais que vous devez reprendre l'avion pour l'Australie. Vous avez un concert je crois...
– Oui, dans deux jours et il ne faudrait pas que j'y joue du pipeau plaisanta le flûtiste dont la renommée enorgueillissait son village franc-comtois d'origine. Le piano est droit, vieux, désaccordé. Je ne sais pas si vous pourrez en faire grand -chose. Bonne chance en tout cas pour l'ouverture de votre établissement. » L'architecte se mit brusquement à déborder : « Oh, j'ai déjà de l'inspiration...les idées me viennent ! On va casser les murs là, totalement revoir la distribution... C'est un bel espace malgré tout mais, voyez-vous, il va falloir ambiancer ça façon night-club américain, enfin plutôt afro-américain, c'est très tendance...ça va faire fureur, j'en suis sûr. Il faut dire que ça n'est pas du tout le genre ici !!! C'est plutôt vieille France, soit dit sans vous offenser et...
– Oh, pas du tout ! - Gaspard souriait largement.- Pardon...Il passa devant l'architecte, refit soigneusement un nœud desserré autour de ce qui semblait un grand vieux tapis roulé, poussiéreux. Ambiancez!dit-il . »   Et il sortit, tenant embrassée l'Afrique qu'il emmenait vers un autre continent. Ayant bâché, sur le toit de la voiture de location, le rouleau qui blanchissait sous la fine averse tenace, il conduisait prudemment. Quelque part, sur sa droite, allongé sur le lit d'hôpital où on l'avait traîné malgré ses protestations, un vieux général à l'emphysème avancé lui tenait la main. « Suis ta voie, Gaspard....Marche tout droit... Ne crains rien... Gaspard...tout le reste... tout le reste... fariboles...-La respiration sifflait, déchirait-....billevesées....Gaspard !!! » Gaspard sourit. C'était bien de lui...finir en lexicographe, sur deux mots surannés. « Grand-père, murmura sur son volant enneigé le flûtiste bancal. » Une goutte sinuait, chaude, chatouillait sa joue. Gaspard fixa au-dehors le vent qui se levait. « Non, pardon , tu as raison, balbutia-t-il, pas bancal, bancroche mon général ! »




Réalisé avec les dix mots d'Annie

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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Invité le Mer 24 Juil 2013 - 5:55

Texte un peu touffu, à l'écriture soignée, au style très classique, que j'ai lu avec plaisir.
J'ai tout de suite reconnu les dix mots, utilisés fort à-propos et me suis demandé pourquoi ce texte ne figurait pas dans la rubrique exercices.


Précisément, embellie (merci !)
Le texte a été déplacé.
La Modération

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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  obi le Sam 27 Juil 2013 - 13:00

Merci, Embellie, de ton passage charitable mais effectivement, à la relecture, c'est trop classique. C'est à force de lire la littérature du XIX°que j'adore et à cause aussi d'un certain conformisme.
Tout en aimant le style classique, j'ai conscience qu'il date; amour-répulsion? le problème n'est pas réglé...
Bravo pour ton avatar, un taureau si je ne dis pas d'âneries?
Une pièce de toi?

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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  Invité le Sam 27 Juil 2013 - 13:25

Je n'ai pas dit que c'était TROP classique. Moi je préfère ce style à ces écritures contemporaines où ces bouts de phrases, jetés sur le papier sans liant, me font penser à des jets de sarbacane...
On m'a souvent fait ce genre de remarque sur mes écrits (car moi aussi j'essaie de faire des phrases bien construites et j'aime aussi les écrivains du XIXe) en me disant : mais lâche-toi ! Je n'y tiens pas.
Je le répète : j'ai aimé ton écriture. Pourquoi forcer sa nature ?
Le taureau, oui c'est de moi. Terre cuite patinée.
Je l'appelle Brutus, en hommage au bouquin éponyme de Bernard Clavel.

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Re: Exo « Les dix mots d'Annie »

Message  obi le Ven 2 Aoû 2013 - 12:39

J'ai essayé en modifiant l'utilisation des temps.


Torquemada sous la table

    Dans cette pièce vieillotte aux lourdes tentures de velours vert fané, le tapis de laine est pour Gaspard un continent. Sous la nappe blanche, sous l'épais bulgom protégeant des maladresses et des tristes ivresses des dimanches empesés, il figure la terre promise, difficilement accessible, mais où l'enfant règne des après-midis entières, les fesses meurtries par l'équilibre aventureux sur la barre de traverse qui relie les deux pieds massifs en noyer verni. Immense répandu sur le grès, de la porte de la salle à manger on n'en voit qu'un bord dont les franges blanchâtres, comme de minuscules tentacules entêtés, attirent au voyage. L'épaisse pièce de laine qu'un colonial grand-père a rapportée du Maroc est unique. Et, d'aussi loin qu'il se souvienne, c'est sur cette terre merveilleuse que Gaspard a commencé à marcher, à ramper plutôt. L'hurluberlu de la famille lui en a patiemment enseigné les secrets car entre l'enfant contrefait et le vieux moustachu en brosse, depuis toujours c'est une histoire d'amour. Les cousins et cousines, les malveillants en tous genres pouvaient commérer, peu importaient à Gaspard les frasques réelles ou supposées de ce conquérant médaillé qui boit parfois plus que de raison et semble mépriser les gazelles bisontines, regrettant sans doute les lascives maîtresses noires ou de sang mêlé qu'il a tant prisées aux confins de la Maurétanie.
Gaspard a toujours été du parti de ce grand-père tombé du ciel ou revenu du diable vauvert ainsi que le faisait remarquer, avec ironie, le principal intéressé. Entre écorchés, quoi de plus naturel ? Bien des années plus tôt, le lieutenant Quemada, autoritaire et tranchant comme on l'attend d'un officier de l'armée française d'Afrique, était rentré, jeune encore mais gravement blessé des Aurès, sa dernière affectation en Afrique. En compagnie de ce tapis. Nul n'avait cherché à savoir sa provenance exacte ni les raisons de l'étrange attachement que nourrissait à son égard l'homme des colonies mais chacun dans le bourg avait entendu raconter le regard jaloux, presque féroce qui suivait chaque visiteur s'aventurant à accepter le petit dé de liqueur de cassis qu'offrait volontiers mademoiselle Léonie, la sœur du soldat. La liqueur de Mademoiselle était réputée et son incomparable saveur seule avait pu décider le pharmacien chargé de ses médicaments, qui lui faisait vaguement la cour depuis des années, ou le boulanger portant « au château » le pain de la semaine à s'aventurer sur ce territoire miné. Un coup d’œil irrité du maître des lieux transperçait, à travers l'empeigne des souliers, les malheureux métatarses des envahisseurs, forcés de filer au plus vite en titubant. « J'croyais qu'y m'brûlait les pieds comme le cochon que j'y apportais, confiait penaud, le commis de la boucherie à qui voulait l'entendre. » Et la ville aimait écouter.
    Tandis que le lieutenant s'assurait pour le maréchal Juin de l'appui du Glaoui contre le sultan, il avait eu la douleur de perdre la femme qu'il aimait à la naissance de leur fils. Il n'était pas rentré à Besançon malgré l'octroi d'une permission. Recueilli et élevé par Léonie et une cousine vieille fille qui avait eu l'à-propos de mourir lorsque le général, amplement médaillé pour son courage, avait pris ses quartiers de retraite à Besançon, le fils Quemada n'avait pas eu l'heur de plaire à l'austère auteur de ses jours. Échouant par paresse à ses examens de philologie, le beau parleur-poète s'était attiré, avec l'admiration des jeunes bisontines cultivées de bonne famille, le mépris de son père. Ce dernier avait repris ses études de lettres interrompues par la guerre et sa carrière militaire. Devenu un lexicographe averti et passionné, il bâtissait avec deux collègues le T.L.F. pour les générations futures. « La stratégie, répétait-il, la stratégie ! » À défaut d'ordres de bataille, de transports de troupes ou d'approvisionnement, il planifiait à présent sa reconquête de la langue française par la vérification soupçonneuse de ses infrastructures. Redoutable technicien, depuis la turne enfumée où il se claquemurait afin d'éplucher les publications, il descendait à l'attaque, utilisant des techniques de pointe dans les nouveaux laboratoires de traitement de textes. Il traquait le sens originel des mots, les modifications que les siècles d'usage y avaient apportées, pestant contre les incertitudes, l'égarement que provoquaient des interprétations douteuses, des emplois mal attestés. Le flou de l'ancienne langue à cet égard l'irritait autant qu'il le ravissait. Il avait profité de sa présence au Maghreb pour étudier les apports de l'arabe au français et rapprocher la djellaba de l'ancien mot djubba dont il soupçonnait les croisés d'avoir fait la « jupe ». Lorsqu'il avait expliqué cela à Maïdine, le gamin qui lui servait d'ordonnance, il avait vu les yeux d'onyx s'arrondir de stupéfaction et ce soir-là, il y avait encore plus de ferveur dans le doigt brun précautionneux qui feuilletait le petit dictionnaire Larousse à la couverture rouge. Le lieutenant le laissait à sa disposition à l'entrée de ses appartements. Bien plus tard, en Franche-Comté, il avait fourni la même explication à sa sœur dont le pied de poule sévère du tailleur, au bas de l'escalier, lui réclamait les lettres à poster. « Je descends au village. As-tu encore du courrier à envoyer ? » Un sourcil haussé, vaguement désapprobateur et le silence pour seule réponse avaient renforcé la gêne du général épinglé deux marches en surplomb par le regard d'acier de la demoiselle. Il avait tendu une lettre destinée à Martin et s'était fait rabrouer : « C'est timbré cette fois ? Je ne suis pas ton estafette. » Ouf ! Il y avait pensé. Et tandis qu'elle tournait les talons faisant résonner lugubrement le vieux corridor trop souvent désert, il l'avait entendue ronchonner, avec le bon-sens paysan qu'ils avaient tous deux hérité de leurs parents mais qui s'était transformé chez elle en amertume : « C'est pas dieu permis de s'enlivrer comme ça toute la journée ! » Elle était son aînée de quatre ans et n'avait pas pu étudier comme lui. Plus tard, elle en avait perdu le désir. Malgré son dévouement à son frère, restait l'envie contre laquelle on ne peut rien, il le savait.
    Le petit frère, après avoir remercié, remontait tourner au grenier des pages de poussières avant de les informatiser en banques de données pour alimenter des recherches lexicologiques et ravitailler les bataillons d'étudiants et de chercheurs qui déferleraient à l'avenir sur la littérature, tenaillés par le désir d'apprendre et de comprendre mieux les invisibles relations, les liens subtils, les conciliabules d'ordinaire inaudibles des mots alignés sur chaque page.
Quant à son fils, le général Quemada avait fini par se résoudre à l'ignorer. L'ancien militaire fermait les yeux pour ne pas, à tout bout de champ, laisser exploser sa colère et ses remontrances. Sans doute se reprochait-il son incurie passée. En vingt ans de service, il avait passé bien plus de temps à combattre en Algérie, à négocier au Maroc, qu'à s'occuper de sa femme ou de son fils. Chaque fois qu'il descendait prendre à la cuisine un repas que lui préparait sa sœur, il effleurait de l'œil le bord si particulier du tapis et la chanson de l'Afrique s'élevait en lui. Il se rappelait le bon et le mauvais, le bien et le mal, le fort et le faible, l'ordre et le chaos. « Seul Dieu est parfait » disaient les tisserandes et volontairement elles incluaient une imperfection dans la symétrie des figures. Un zigzag interrompu dans la frise bordant le tapis suffisait à conserver la baraka contenue dans la laine. « Il faut faire preuve d'humilité, nous ne sommes que des hommes sur la terre… » C'était la leçon de cette terre lointaine qu'il n'avait comprise que trop tard. « Entendre n'est pas comprendre » avait pourtant coutume de répéter un professeur de phonétique. La chanson de l'Afrique…
    Il se rappelait avec nostalgie les flûtes en bambou des petits bergers de l'Atlas, ce son étrange, boisé, qui accompagnait les soirées où les officiers buvaient, plus que de raison souvent, pour oublier ce qu'ils avaient dû faire dans la journée. Les yeux noirs si doux, désapprobateurs, de Maïdine l'observaient tandis qu'il vidait les verres, les cruches, les bouteilles. Pourquoi le gamin ne l'avait-il jamais quitté jusqu'à cet attentat où, dans la jeep qui venait chercher le lieutenant au camp pour rejoindre celui du Glaoui, il avait sauté, à côté du chauffeur ? Une grenade dont on n'avait bien sûr pas retrouvé le lanceur. Alerté par l'explosion, Quemada s'était précipité et avait sorti, intacte, la petite flûte de la poche du garçon aux bras déchiquetés, qui, lèvres serrées, regardait le lieutenant à travers la poussière mais ne le voyait plus. Le sang sur la djellaba prenait cette teinte vineuse qui faisait honte au soldat les lendemains de cuite. Devant les yeux grands ouverts et fixes, il s'était souvenu de l'intérêt amusé du gamin auquel il avait expliqué, guidant son doigt sur les colonnes du dictionnaire Larousse de janvier 1952 que, plutôt que de boire beaucoup, « à tire-larigot : loc. adv. », dorénavant, il l'écouterait chanter l'Atlas et ses douceurs du soir dans son « larigot : n.m. Sorte de flûte ancienne. » « Elle n'est pas ancienne, avait souri Maïdine… » et son incisive ébréchée avait fissuré le cœur du lieutenant : « Mais j'aime quand tu m'écoutes… » L'enfant l'ignorait : à des milliers de kilomètres de là, un autre garçon apprenait sur une flûte à bec « Au clair de la lune » et rêvait de pouvoir le jouer devant son père qu'il ne connaissait pas. Le lieutenant Quemada n'y pensait pas non plus. Y songerait trop tard.
                           
    Revenant du bourg jusqu'« au château », le grand-père s'applique à étrécir ses martiales enjambées afin de ne pas distancer Gaspard. La chaude petite main qui s'abandonne dans la pogne rêche du vieux ronchon (ainsi le nomme sa sœur les jours de grosse fâcheries) remue des sentiments inavoués, déplie des remords tenaces chez le général car l'enfant, né avec une jambe trop courte, met un point d'honneur à surmonter son infirmité sans jamais l'utiliser pour se faire plaindre. Pourtant le grand-père, qui vient souvent chercher le gamin à l'école, connaît la bonté humaine. Il a entendu plus d'une fois les quolibets fuser : « Pauvre tô-ordu, Quemada, tô-ordu ! » Et puis est venu l' exposé sur l'Inquisition et le sobriquet a pris sa forme définitive. Mais quelquefois il se dédouble, narquois. Les petits malins alors le nomment en souriant : « Tô-omas-s ! » pour éviter les foudres de l'institutrice. Un gros soupir au pied de l'escalier puis, invariablement, le général monte dans sa turne après avoir prodigué une petite tape affectueuse sur la tête de Gaspard qui file sous la table de la salle à manger égoutter ses larmes et tourner, sur le tapis, les pages du dictionnaire ou d'une intégrale de Rabelais illustrée par Doré. Là-haut, seul parmi les millions de signes qu'il feuillette, classe, analyse, interprète, le lieutenant Quemada a enfin retrouvé la vue et songe que les blessures de l'âme sont plus dangereuses encore que les autres. Aurait-il prêté attention à son fils lorsqu'il en était temps, peut-être la maison ne serait-elle pas si vide à présent, où résonnent, silencieuses étouffées, les larmes d'un enfant et les bruits de la vaisselle de chaque jour. Peut-être François n'aurait-il pas fui à l'autre bout du monde avec une danseuse de revue, laissant derrière lui, comme une vengeance ou le signe d'un châtiment divin, un enfant bancal.

− Brouhaha… Grand-père ?
Gaspard insiste, secoue sur le chemin du retour la manche du général tout en faisant de grands pas à cause de la neige fine tombée drue depuis la veille et que n'ont pas encore déblayée les machines. Fort Quemada, un peu à l'écart, n'accepte jamais les services de la voirie qu'après le dégagement de toutes les rues du bourg. Le général soufflant dégèle difficilement.
− Humph… ?
− Brouhaha, c'est une omo… omato…
− Une onomatopée.
− Tu sais ce que ça veut dire ? 
− Oui, Gaspard. Un mot dont la prononciation rappelle…
− Non, pas celui-là ! Brouhaha…
− Un bruit mélangé, confus…
− Le foutoir quoi ? 
Le général sourit sous sa moustache givrée.
− Si tu veux mais ne copie pas toutes mes expressions… Celle-là est familière ! C'est ce que vous avez appris ce matin ?
− Non mais madame Françoise dit qu'on en fait tous les jours. On a cherché d'autres mots qui jouent avec les sons.
− Ah ?
− Oui… a. Et i et é…
− Je t'écoute.
− Cha-ri-va-ri, chante l'enfant lançant la boule contre un arbre au-delà du fossé : a et i !
− Méli-mélo, reprend le général qui retrouve ses dix ans sous la neige : é-é et sa boule s'écrase juste à côté de celle de l'enfant.
− Pêle-mêle ! Dans l'œil de Gaspard brille une petite fierté. En ê !
− Ah, ah ! Celui-ci tu ne le connais pas : en u ! Tohu-bohu !
Les doigts mouillés d'une deuxième boule, le visage rosi par le froid et un reflet du disque qui disparaissait à l'horizon crémeux, le général rit, léger soudain, rit dans le crépuscule. Indigné, le petit se plante devant lui, poings sur les hanches.
− Comment ? Je ne les connais pas ? Ce sont des îles ! Mais c'est vrai que je n'ai pas bien vu. L'image est très noire. D'ailleurs, il n'y avait rien à frire !
Et au grand-père stupéfait Gaspard se met à expliquer le chapitre XVII du Quart Livre, la mort d'un avaleur de moulins à vent et la navigation de Pantagruel. Dans le silence pensif qui règne par-dessus les craquements de la neige, la petite voix s'élève encore, pleine de défi :
− J'en ai même un en trois a…
− Oui ?
− Cahin- caha !
De sa pogne osseuse, le général serre fort la main blottie dans sa paume et puis… un long silence.                                                            
− Celui-là… il est pour nous deux, Gaspard. On le partage, tu veux ? Ça n'est pas vraiment du bruit, du mélange, du désordre, non ! Ce n'est pas la même chose. C'est… pour tous ceux qui font, qui ont à faire plus d'efforts que d'autres… dont on se moque parfois.

*********

    Gérard Quemada a frappé résolument ses bottes sur le paillasson décharné. Il a un frisson. En plein vent du perron, il grimace, forçant l'antique et monumentale clef dans la haute serrure. Par ce temps de neige humide, ses articulations souffrent. − Entrez, oh, ça n'est pas que le corridor soit plus chaud mais on y est un peu à l'abri.
Il ferme avec soin derrière les deux visiteurs et, dans une lointaine réminiscence, repousse du pied un boudin invisible, redoutant l'antienne hivernale de Léonie : « Gamin, pense à remettre le boudin...ça fait courant d'air... » La tête de Léonie n'a plus froid depuis longtemps. Sous l'escalier détale une grosse araignée surprise.
− Tout a été vidé. Je charge encore un dernier paquet.
− Encombrant, remarque l'agent immobilier.
− Oui…
Pensif, le regard de l'homme jauge son interlocuteur.
− Mais pas forcément comme vous l'entendez…
− S'il y a des choses que vous voulez laisser, ne vous inquiétez pas. Je sais que vous devez reprendre l'avion pour l'Australie. Vous avez un concert je crois…
− Oui, dans deux jours et il ne faudrait pas que j'y joue du pipeau, plaisante le flûtiste dont la renommée enorgueillit son village franc-comtois d'origine. Le piano est droit, vieux, désaccordé. Je ne sais pas si vous pourrez en faire grand-chose. Bonne chance en tout cas pour l'ouverture de votre établissement.
Alors, brusquement, l'architecte déborde :
− Oh, j'ai déjà de l'inspiration… les idées me viennent ! On va casser les murs, là, totalement revoir la distribution… C'est un bel espace malgré tout mais, voyez-vous, il va falloir ambiancer ça façon night-club américain, enfin plutôt afro-américain, c'est très tendance… ça va faire fureur, j'en suis sûr. Il faut dire que ça n'est pas du tout le genre ici ! C'est plutôt vieille France, soit dit sans vous offenser et…
− Oh, pas du tout !
Gaspard sourit largement.
− Pardon…
Il passe devant l'architecte, refait soigneusement un nœud desserré autour de ce qui semble un grand vieux tapis roulé, poussiéreux.
− Ambiancez, dit-il. Et il sort, tenant embrassée l'Afrique qu'il emmène vers un autre continent. Ayant bâché, sur le toit de la voiture de location, le rouleau qui blanchit sous la fine averse tenace, il conduit prudemment. Quelque part, sur sa droite, allongé sur le lit d'hôpital où on l'a traîné il y a deux mois malgré ses protestations, un vieux général à l'emphysème avancé lui tient la main. « Suis ta voie, Gaspard… Marche tout droit… Ne crains rien… Gaspard… tout le reste… tout le reste… fariboles… La respiration siffle, déchire… billevesées… Gaspard ! » Gaspard sourit. C'est bien de lui… finir en lexicographe, sur deux mots surannés. « Grand-père », murmure sur son volant enneigé le flûtiste bancal. Une goutte sinue, chaude, chatouille sa joue. Gaspard fixe au-dehors le vent qui se lève et admet, à voix basse : « Non, pardon, vous avez raison, pas bancal, ban-croche mon général ! »

obi

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