Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

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Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Invité le Lun 6 Mai 2013 - 5:57

― C'était inévitable : l'odeur des amandes amères lui rappelait toujours le destin des amours contrariées. Pauvre Marcellin ! Je pensais à lui à l'instant voyez-vous, et je ne peux m'empêcher de vous accueillir en formulant à voix haute cette constatation qui me trotte dans la tête.
Tenez, assoyez-vous près de moi.
― Bonjour Edgar. Pourquoi pauvre Marcellin ? Peintre, graveur, écrivain à ses heures, Desboutin n'a jamais crié famine que je sache. Et puis pourquoi dites-vous amours contrariées ? Je l'ai vu pendant des années hanter les mêmes gargotes que nous, toujours flanqué de son modèle fétiche Ellen Andrée...
― Attendez Emile : vous me parlez des derniers temps, quand il finissait par boire autant qu'elle et qu'ils restaient ensemble pour se soutenir mutuellement, soudés par l'alcool ? Un jour vous m'avez dit, désignant la môme Andrée d'un coup de menton, mi-admiratif, mi-écœuré « on dirait ma Nana en fin de carrière » mais vous ne connaissez pas son histoire.
― J'admets ; ma réflexion n'était pas flatteuse, mais vous ne vous êtes pas gêné pour les peindre tous les deux avachis devant leur absinthe ; ils ont dû être contents du cadeau !
― Ils ne l'ont même pas su. Vous pensez bien que je n'allais pas les faire poser. Je les lorgnais en douce, et puis je les connaissais tellement que je pouvais les peindre de mémoire, en atelier. Je n'y ai pris aucun plaisir, croyez-moi. Ils étaient si maussades tous les deux... C'était une commande. Les marchands commençaient à se lasser de mes danseuses, je ne vendais plus beaucoup, ils voulaient du réalisme, alors...
Mais moi qui les ai connus jeunes, je peux vous assurer qu'ils n'ont pas toujours eu ces allures dépravées. Elle posait pour beaucoup d'entre nous. Moi je ne la trouvais pas très belle, avec son visage quelconque, un peu poupin, ses yeux aux paupières gonflées, tombantes, lui donnant un air de chien battu, mais elle avait un corps bien proportionné, que Gervex nous a montré dans toute sa splendeur sur sa toile Rolla au parfum de scandale. Vous vous souvenez ? Quelle histoire !
Et puis... elle n'était pas farouche.
En y pensant avec le recul, j'aurais pu me douter de son alcoolisme latent. Ecoutez un peu les noms des tableaux dans lesquels on la retrouve : dans un café de Gervex, chez le père Lathuille et au café de Manet. Dans le  déjeuner des canotiers Auguste l'a placée plein centre, un verre à la bouche, seul personnage en train de boire... Cela devenait notoire. Rien d'étonnant si, tout naturellement, je l'ai assise dans un estaminet pour le portrait commandé par ce bourgeois. Je ne pouvais l'imaginer ailleurs.
― Edgar, dites-moi si je me trompe, en plus c'est bien elle qui a posé encore pour Manet, devant une prune à l'eau-de-vie, au Café de la nouvelle Athènes place Pigalle ou chez Guerbois, je ne sais plus ?
― Ben oui, vous voyez  ! Edouard a appelé sa toile la prune. Un prétexte. Je reste persuadé qu'un léger sadisme le poussait à vouloir la montrer sur la mauvaise pente. Là, accoudée à ce guéridon, la tête posée sur sa main, elle a le regard lointain, un air désabusé, on sent peser sur elle comme un accablement. Elle s'alcoolise et elle fume ; on voit bien que cette femme n'est pas heureuse. C'est le début de la dégringolade. J'ai fait remarquer à Manet son manque de délicatesse, ce qui nous a valu un grand froid pendant quelques mois.
― Votre description me fait remarquer que je ne l'ai jamais vue sourire, pas plus dans la vie qu'en peinture.
― Ah ! Cela vous va bien de dire ça ! Vos personnages féminins ne sont pas plus souriants, il me semble. Je n'ai qu'à imaginer votre Thérèse Raquin par exemple.
― Pardon, Thérèse sans doute, mais Gervaise ou Nana étaient gaies, elles riaient, elles chantaient, avant que je les entraîne dans les galères de leurs vies misérables... mais il ne s'agit pas de moi. Continuez votre histoire, vous m'intriguez.
― J'y viens. Elle était follement amoureuse d'Edouard. Lui, bien sûr, il en a profité pendant des années, la faisant poser sans bourse délier, la mettant dans son lit quand il n'avait pas mieux sous la main, la rejetant quand il n'avait plus besoin d'elle, etc.
Petit à petit, déçue, découragée, elle s'est laissée aller à la boisson, les peintres ne la sollicitaient plus, d'ailleurs elle n'était plus capable de poser. Puis un jour on ne l'a plus vue.
― Et Desboutin dans l'histoire ?
― Vous n'avez pas deviné ? Il l'avait dans la peau, il ne pouvait pas vivre sans elle. Il a tout supporté : l'indifférence d'Ellen à son égard, ses départs chez Manet et ses retours successifs, ses changements d'humeur, sa neurasthénie et son goût pour l'alcool, qu'il a adopté par mimétisme sans doute. Ils se sont mis ensemble vers 1865 je crois et ne se sont plus quittés. Pour mon tableau, il aurait été impensable de la peindre sans Marcellin à ses côtés, ils étaient inséparables.
Ils ont disparu en même temps. Tout le monde a pensé qu'ils s'étaient réfugiés en province, pour cacher leur déchéance.
― Mon cher Degas, je vais vous embêter encore une fois, mais vous me connaissez, il faut que je sache tous les détails dès qu'il s'agit du comportement de mes semblables ; ça peut me servir un jour, et jusqu'à présent je n'ai eu qu'à me féliciter de mon tempérament de fouineur.
Donc, encore une question : pourquoi m'avez-vous parlé d'un parfum d'amande amère, au début de notre conversation ?
― Sacré romancier ! Aucun mot ne vous échappe ; faut engranger, engranger toujours...
Au fait, vous n'avez pas votre cahier d'écolier aujourd'hui ? ...
Bref, je vous explique. Marcellin m'a dit une fois exactement ces mots, accompagnés d'un profond soupir : l'odeur des amandes amères me rappelle toujours le destin des amours contrariées. Il était romantique, le bougre.
Mais j'ai fini par comprendre.
J'ai appelé mon tableau l'absinthe. Vous remarquerez que l'absinthe se trouve devant Marcellin, pas devant Ellen qui n'en buvait jamais. Sa préférence allait à la romaine. Vous connaissez ce mélange de rhum et d'orgeat ; j'ai donc peint un ballon de romaine devant la fille. L'orgeat est un sirop à l'amande amère, très parfumé. Elle en buvait si régulièrement qu'en permanence son haleine trahissait son vice, et son vice trahissait ses amours contrariées, d'où la triste réflexion de son compagnon d'infortune.
― Hé bien, vous avez sûrement été le dernier à la peindre. J'aimerais savoir ce qu'elle est devenue. Dites, si on allait se dégourdir les jambes en poussant jusque chez Guerbois ?
J'ai envie d'une romaine, moi.


Spoiler:
J'ai été inspirée par l'absinthe de Edgar Degas. Les tableaux et les personnages ont existé. Si vous tapez leurs noms sur Google vous verrez leurs trombines. J'ai seulement inventé leurs parcours.

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Re: Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Invité le Lun 6 Mai 2013 - 15:57

Ici, l'incipit amorce naturellement le dialogue.
Ce n'est que peu à peu qu'on devine qui sont les protagonistes. Rien que du beau monde.
On y apprend plein de choses sur la vie privée des impressionnistes.
entre autres que l'orgeat est un sirop d'amandes amères ce qui permet à l'auteur de revenir malicieusement à l'incipit.

Je me suis permis, embellie d'illustrer ce fil avec le tableau de Degas. Merci pour cet exo.






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Re: Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Invité le Mar 7 Mai 2013 - 13:16

Merci Tizef. Je me disais que ce serait bien si les lecteurs pouvaient voir le tableau.
Sans le savoir, tu as exaucé mon souhait. Merci beaucoup.
Heu...sur la vie privée des impressionnistes, j'ai beaucoup inventé !...

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Re: Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Jean Lê le Mar 7 Mai 2013 - 19:49

Un dialogue qui nous transporte à l'époque impressioniste. J'ai bien aimé le liant avec tous les tableaux où Ellen à servit de modèle. Je pense qu'elle boit de l'absinthe, d'ailleurs il y a une carafe d'eau pour l'allonger sur la table, son compagnon à l'air de tourner au pinard vu la couleur de son verre. Mais bien heureux de découvrir la romaine. Ça doit encore mieux balancer que la mauresque. Merci pour cet exo.
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Re: Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Invité le Mer 8 Mai 2013 - 5:12

Un décor, une ambiance qui appellent immédiatement chez le lecteur un univers matérialisé par des tableaux connus. Tu as donné vie aux personnages avec subtilité, et le tout est très savoureux.

A propos de saveurs, j'ai beaucoup bu, enfant, de sirop d'orgeat dont la suavité a fini par m’écœurer au terme d'une consommation abusive. Mais je ne me souviens absolument pas de sa teneur en alcool ! Mes parents étaient-ils des parents indignes ?!

Merci, Embellie, pour cet exo.

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Re: Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Invité le Mer 8 Mai 2013 - 6:42


Mais non, Iris, tes parents n'étaient pas indignes. Le sirop d'orgeat ne contient pas d'alcool, il est comme le sirop de menthe ou de grenadine. Il devient dangereux quand, comme dans la "romaine" on le mélange à du rhum !
Merci pour ton com.

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Re: Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Legone le Mer 8 Mai 2013 - 12:35

Un dialogue imaginaire qui justement permet à l'imaginaire de voyager. C'est un peu la même démarche qu'a eu Pierre Michon, dans sa "vie de Joseph Roulin" : parler d'un peintre célèbre
vu à travers les yeux d'un oublié, de quelqu'un dont on ne sait pratiquement rien, d'une figure qui, de ce fait, permet la fiction. Comme toujours il est très agréable de lire tes textes car rien n'arrête la lecture. J'ai beaucoup aimé.
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Re: Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Sahkti le Mer 29 Mai 2013 - 7:31

Cela se lit comme un roman, avec délectation. Sur base d'un dialogue qui emboîte aisément le pas à l'incipit, tu nous plonges l'air de rien dans une autre époque, un autre monde, entouré de beaux personnages à qui tu donnes vies. De temps en temps, il me semble que la narration se veut plus laborieuse - sans doute un besoin de vouloir expliquer qui mériterait d'être fluidifié - mais cela ne nuit pas réellement au rythme du texte et confère à l'ensemble un charme particulier.
J'ai eu l'impression par moments d'être à côté de quelqu'un qui raconte une histoire à mon oreille, me transportant dans un imaginaire riche et fécond grâce à une foultitude de détails. Bien agréable !
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Re: Exo « Écrire suivant un incipit » : La môme Andrée

Message  Sahkti le Mer 29 Mai 2013 - 7:32

embellie a écrit:J'ai envie d'une romaine, moi.
et j'aime beaucoup cette phrase de fin !

Merci pour cette proposition d'exo qui t'a joliment inspirée, embellie !
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